Mémoires sur la vie de Monsieur Suard, t. I^"", p
Le Grand-Val était aussi hospitalier que la Chevrette : ces deux habitations étaient d'ailleurs d'un accès commode, aux portes de Paris. Il n'en était pas de même du château de Voré, distant d'une quarantaine de lieues. Helvétius en était réduit à y vivre presque toujours seul avec sa femme, n'ayant d'autre plaisir que la chasse. Encore ne pouvait-il à la fin s'y livrer sans danger. Les braconniers s'étaient multipliés, et, harcelés par les gardes, étaient devenus menaçants, d'autant plus qu'ils avaient découvert que « le bon philosophe » était « pusillanime », confidence, qu'une de ses voisines, M™° de Noce, avait faite à Diderot qui l'avait rencontrée aux eaux de Bourbonne oij elle se faisait « doucher elle et son chien ». M™^ Helvétius avait plus de fermeté. Un haut personnage lui ayant écrit, lors des persécutions exercées au sujet du livre de l'Esprit, pour l'engager à obtenir de l'auteur une rétractation, elle refusa de peser sur la conscience de son mari, qui de lui-même s'exécuta. Helvétius jura, pour son repos, de ne plus écrire une ligne, mais il oublia ce serment et composa son livre de V Homme qm, du reste, ne parut qu'après sa mort.
Il éclata d'indignation, autant que le permettait sa bonhomie naturelle, un jour que, pendant une maladie de sa femme, des ésuites, qui s'étaient acharnés contre lui, étaient venus la visiter : « Comment, Pères, c'est vous! leur dit-il, vous êtes des hommes incompréhensibles. Vous vous croyez faits pour tout subjuguer, amis, ennemis. — Nous en sommes bien fâchés, nous n'avons pas pu faire autrement. — Je sais bien que vous seriez d'honnêtes gens, si cela dépendait de vous. II y a beaucoup d'autres gens dans la société qui sont exactement dans le même cas; cela ne dépend pas deux : ce sont des coquins à qui je pardonne de l'être, mais que je ne vois pas (i). »
Si l'on ne connaît du château de Voré que le trouble qu'y apportaient les braconniers, en revanclie les détails abondent sur l'intérieur du Grand-Val. Diderot s'y comp'aît dans les lettres à son amie. 11 ne tarit pas d'anecdotes de toute sorte, épicées surtout,