Lettre de Diderot à M"« Voland (21 nov
concernant la belle mère du baron, M™*' d'Aine, le bouillant Georges Le Roy, qu'il traîte de satyre et le père Hoop, un chirurgien écossais que d'Holbach qualifiait amicalement de vieilU momie. Quoi de plus comique que le cri : à moi, mes gendres! tant pis pour vous si l'on me fait un enfant! poussé en pleine nuit par M""" d'Aine, qui, rêvant incendie, s'é;ait levée pour aller voir si le feu de la cheminée du salon était bien éteint, et que Georges Le Roy, toujours en éveil et toujours à l'affût, s'était mis à poursuivre et s'acharnait à couvrir de baisers?Oii trouver une belle-mère plus joviale et plus spirituelle? Un soir qu'en petit comité on causait psychologie, elle déclara qu'elle croyait que son âme pourrirait dans la terre avec son corps. « Mais pourquoi priez vous donc Dieu? lui demandat-on. — Ma foi, je n'en sais rien. — Vous ne croyez donc pas à la messe? — Un jour j'y crois, un jour je n'y crois pas. — Mais le jour que vous y croyez? — Ce jour là, j'ai de l'humeur. — Et allez vous à confesse? — Quoi faire?
— Dire vos péchés. — je n'en fais point; et quand j'en ferais et que je les aurais dits à un prêtre, est-ce qu'ils en seraient moins faits? — Vous ne craignez donc point l'enfer?
— Pas plus que je n'espère le paradis. — Mais où avezvous pris tout cela ? — Dans les belles conversations de mon gendre : il faudrait, par ma foi, avoir une bonne provision de religion pour en avoir gardé une miette avec lui. Tenez, mon gendre, c'est vous qui avez barbouillé tout mon catéchisme; vous en répondrez devant Dieu. — Vous croyez donc en Dieu? — En Dieu ! il y a si longtemps que je n'y ai pensé, que je ne saurais vous dire ni oui, ni non. Tout ce que je sais, c'est que si je suis damnée, je ne le serai pas toute seule; et quand j'irais à confesse, que j'entendrais la messe, il n'en serait ni plus ni moins. Ce n'est pas la peine de se tant tourmenter pour rien. Si cela m'était venu quand j'étais jeune, j'aurais peut-être fait beaucoup de petites choses douces que je n'ai pas faites. Mais aujourd'hui je ne sais pas pourquoi je ne crois rien. Cela ne me vaut pas un fétu. Si je ne lis pas la Bible, il faudra que je lise des romans, sans
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cela je m'ennuierais comme un chien. — Mais la Bible est un fort bon roman. — Ma foi, vous avez raison; je ne l'ai jamais lue dans cet esprit- là; demain, je commence; cela me fera peut-être rire, — Lisez d'abord Ezéchiel, — Ah ! oui ; à cause de cette Olla ■et de cette Oiiba, et de ces Assyriens qui... — Et dont il n'y a plus aujourd'hui. — Et qu'est ce que cela me fait qu'il y en ait ou non? 11 ne m'en viendra pas un; et quand il m'en viendrait une douzaine?... — Vous croyez que vous les enverriez à votre voisine? — C'est selon le moment. — Vous avez donc encore des moments? — Pourquoi pas ? Ma foi, je crois que les femmes en ont jusqu'au tombeau; que c'est là leur dernier signe de vie; quand cela est mort en elles, le reste est bien mort. Vous riez tous, mais croyez que celles qui disent autrement sont des menteuses; je vous révèle là notre secret. — Oh ! nous n'en abuserons pas. — Je le crois bien. Encore, ne sais-je : si vous n'aviez pour tout partage qu'une femme de mon âge, je veux mourir si je la croyais en sûreté, ni vous non plus. Mais revenons à notre incrédulité. — Non, laissons-là... U me semble que ce que nous •disons est plus drôle. — Ma foi, vous avez raison. » Et après d'autres folies de ce genre M™'' d'Aine de lever le siège en disant : « Vous dormirez tous, dans un quart d'heure, et moi il faut que je ^dise mes prières. — Mais ne nous ave/-vous pas dit que vous ne priez point Dieu? — Et ne faut-il pas que je me mette à genoux pour ma femme de chambre? — Et quand vous êtes à genoux, à quoi rêvez vous? — je rêve à ce que nous mangerons demain ; cela ne laisse pas de durer, et ma femme de chambre s'en va après cela fort édifiée, car elle est dévote, et elle ne vaut pas mieux pour cela. »
Souvent le père Hoop servnit de cible aux plaisanteries. On l'appelait ainsi parce qu'il était sec, ridé et d'un aspect vieillot.
• C'était un blessé de la vie, un maladif, qui ne demandait qu'à sortir
• de ce monde et qui avait un arrière-fonds d'incroyable humour. .A propos de son spleen, M""" d'Aine, qui le qualifiait de bihi de son cœur, lui dit un jour : « C'est pour cela que je vous ai donné une chambre qui conduit de plain-pied au fossé, mais vous ne
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VOUS pressez guère de profiter de mon attention. » — « Vous n'aimez peut-être pas vous noyer, ajouta le baron ; si vous trouvez l'eau froide, père Hoop, allons nous battre. » — « Très volontiers, mon ami, répondit l'Ecossais, à condition que vous me tuerez. »
Par une maussade journée d'automne, où des torrents de pluie empêchaient de se promener dans le parc, M™° d'Holbach s'exténuait à broder, M™^ d'Aine digérait, étendue sur des coussins, Diderot rêvait à M"" Volland, tout en cheminant à travers le salon, comme si chacun de ses pas le rapprochait d'elle, le père Hoop, la tète affaissée sur ses épaules, et les mains appuyées surses genoux, semblait invoquer le grand remède final, lorsque le baron, enveloppé dans sa robe de chambre et coiffé de son bonnet de nuit, fermant un livre qu'il lisait d'un œil distrait, s'écria brusquement : « Croyez-moi, philosophe, amusez vous ici et soyez sur qu'on s'amuse bien ailleurs sans vous. » Et comme Diderot ne faisait pas mine de l'entendre, il interpella le père Hoop : « Eh bien ! vieille momie, que ruminez-vous là?» — «Je rumine une idée bien creuse, » répondit l'impassible Ecossais. « Et cette idée, c'est? »
— « C'est qu'il y a eu un moment où il n'a tenu à rien que l'Europe ne vît un jour le souverain pontificat et la royauté réunis dans la même personne et ne soit tombée à la longue sous le gouvernement sacerdotal. — Quand et comment cela?
— Ce fut lorsqu'on délibéra si l'on permettrait ou non aux prêtres de se marier. Les Pères du concile de Trente, attachés à de misérables vues de discipline ecclésiastique, étaient bien loin de sentir toute l'importance de cette affaire. — JVla foi, je ne la sens pas plus qu'eux. — Ecoutez-moi. Si l'on eût permis aux prêtres de se marier, n'est-il pas certain que le souverain marié eût pu se faire ordonner prêtre? Et croyez-vous que, fatigué des embarras continuels que le clergé donne partout aux souverains, aucun d'entre eux ne se fût avisé de les terminer en réunissant en sa personne la puissance ecclésiastique à la puissance civile? et si cet exemple eût été donné une fois, croyez-vous qu'il n'eût pas été suivi? — C'est-à-dire, père Hoop, que le roi aurait dit la
messe ei fait le prône? — Oui, Madame, et tout comme un autre. Le souverain ordonné eût fait ordonner son fils ; les princes du sang se seraient fait ordonner eux et leurs enfants. Vous verriez aujourd'hui tous les grands engagés dans les ordres; la nation divisée en deux classes : l'une noble et sacerdotale, qui aurait
rempli les fonctions importantes de la société l'autre
imbécile, stupide, esclave, avilie, qui aurait été condamnée aux travaux mécaniques et que la double autorité des lois aurait tenue sans cesse courbée sous le joug... » — Et M™'' d'Aine de conclure par une boutade à l'adresse de la baronne : « Si tout cela avait eu lieu, ma fille, tu coucherais avec un prêtre et tu ferais des petits clercs (i). »
Le père Hoop était venu à Paris faire un cours dans la maison d'accouchement d'un de ses compatriotes, le célèbre médecin Grégory. Mais il ne pouvait s'accorder longtemps avec un chef de file qui, s'il méritait sa réputation d'habile praticien, était d'une dévotion outrée^ d'un mysticisme qui quelquefois tombait dans le burlesque. Ainsi, lorsqu'un accouchement paraissait devoir être laborieux, Grégory, songeant d'abord à sauver l'âme de l'enfant, s'empressait de le baptiser dans le sein de la mère, par un procédé dont Diderot a conservé le secret (2).
On n'avait plus de nouvelles de Galiani que par l'interrnédiaire de M"° d'Epinay dans ses rares apparitions rue Royale ou au Grand-Val. Peu de temps avant le départ du pauvre abbé, exilé dans son pays, M™'^ d'Holbach avait fait une chute de cheval. Ce fut le prétexte d'une de ces pasquinades dont Galiani était coutumier. « Ne dites rien à la baronne, car je la déteste, écrivait-il le 14 août 1769. Elle aime plus son cheval que moi, quoique je ne l'aie jamais renversée. » Mais lorsqu'on lui demandait ce qu'il devenait. M™'' d'Epinay n'avait pas toujours des saillies à citer. Les lettres de l'abbé n'étaient quelquefois remplies que de doléances. 11 se plaignait de tout, de la vie monotone qu'il menait et des privations de toute sorte dont il