I . Qui est devenue la rue de l'Ancienne-Comédie
discutait, on plutôt on y disputait de tout; véritable cohue, que, par intervalles, dominait Duclos de sa voix de basse-taille.
Boindin était ici dans son vrai centre. 11 aimait le bruit, et surtout le bruit qu'il faisait. Ce n'était pas lui qui provoquait les discussions ; il ne jouait que le rôle de contradicteur. Mais il était toujours sur le qui-vive, prêt à rembarrer l'opinion qu'on allait émettre, quelle qu'elle fût, fût-elle sienne, et jamais il ne montrait plus de verve et d'esprit que lorsqu'il avait tort. Dans le tête-à-tête, il était tout autre : c'était alors un aimable causeur, et du sens le plus rassis. Mais le calme faisait place à la tempête, aussitôt qu'un auditoire se formait autour de Boindin. Mieux que personne, il connaissait l'art de duper les oreilles, et plus que personneavait soif d'applaudissements. Mais, au premier bravo, il était gris. Ses idées cessaient tout à coup d'aller droit leur chemin relies exécutaient des danses étranges et tapageuses. Et si les applaudissements redoublaient, Boindin redoublait de verve. — 11 devait mourir dans l'impénitence finale, toujours aussi avide d'ovations et aussi dégagé de croyances. L'Académie des belleslettres châtia sa mémoire, en prohibant l'éloge d'un mécréant qui avait été, à la véiité, un de ses membres les plus distingués, mais qui avait eu assez peu de vergogne pour faire graver sur une cornaline les portraits de philosophes tels que Descartes, Bayle et Fontenelle, avec cette épigraphe : Suni très qui testimoniiim perhibent de îiimine. La même cornaline, grâce au cardinal de Fleury qui s'en était fort scandalisé, avait déjà, du reste, fait fermer à Boindin les portes de l'Académie française. C'est lui qui fit tomber des lèvres de Fontenelle le mot si connu. L'auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes lui demandait le motif de ses éternelles contradictions : « C'est, répondit-il, que je vois des raisons contre tout. — Et moi, dit Fontenelle, j'en vois pour tout : j'aurais la main pleine de vérités que je ne l'ouvrirais pas pour le peuple. » Marmontel, dans sa jeunesse, ne se plaisait que dans la société du vieux Boindin. Un jour ce dernier l'engage à se trouver au café Procope. « Mais nous ne pourrons parler de matières philosophiques. — Si fait, en convenant d'une langue particulière,
d'un argot. » Et de se composer un vocabulaire : l'âme s'appelait (Margot, la Viberié Jeanneton et Dieu M. de l'Etre. Ils commencent à dialoguer sous ce couvert, lorsque intervient un individu de physionomie louche, lequel dit à Boindin : « Monsieur, oserai-je vous demander ce que c'est que ce M. de l'Etre, qui s'est si souvent mal conduit et dont vous êtes si mécontent? — Monsieur, riposte Boindin, c'est un espion de police. » Et tous les assistants d'éclater de rire au nez du questionneur qui était de la partie. Une autre fois, Boindin était aux prises avec Duclos. Celui-ci essayait de lui démontrer que l'harmonie de l'univers exigeait l'unité de Dieu. Boindin rompait des lances en faveur du polythéisme. Et Duclos de s'abandonner tout à coup à un accès d'hilarité des plus retentissants. « Rire n'est pas répondre, » s'écria Boindin quelque peu choqué. — « Je l'avoue, dit Duclos, mais je n'ai pu garder mon sérieux en vous entendant, vous qui n'en reconnaissez pas même un, soutenir la pluralité des dieux; c'est donner raison au proverbe : // n'est cbère que d» vilain. * Boindin fut obligé de confesser sa défaite, et s'exécuta d'une façon péremptoire : il sourit, lui qui ne se déridait jamais. Parmi les spectateurs de ce tournoi, se démenait vivement Terrasson, le plus sceptique des abbés du xviii" siècle, ce qui n'est pas peu dire ; il s'écria en a parte : « 11 leur faut un Être à ces messieurs; pour moi, je m'en passe. » Terrasson appartenait à une famille pieuse de Lyon; envoyé à l'Oratoire de .Paris, il en était bientôt sorti, puis y était rentré un moment, et s'en était éloigné pour toujours, au grand regret de son père, qui, pour le punir, le réduisit, dans son testament, à un revenu des plus minces. Terrasson se plongea dans l'étude de l'antiquité, et, grâce à l'abbé Bignon, qu'il avait conquis par son savoir, il obtint en 1707 une place à l'Académie des sciences, et, en 1 721, la chaire de philosophie grecque et latine. La fortune le combla de ses faveurs sous le système de Law, et il eut le bon esprit de ne pas se laisser éblouir par une opulence après laquelle il n'avait pas couru ; aussi la vit-il s'écrouler avec une résignation parfaite. Redevenu gros Jean comme devant : « Me voilà tiré d'affaire, dit-
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il gaiement ; je revivrai de peu, cela m'est plus commode. » Il avait craint, dans sa splendeur, que la tête ne lui tournât. «Je réponds de moi, disait-il, jusqu'à un million. » C'était la simplicité même; [il était d'une naïveté à donner le change. A entendre les gens superficiels, il n'était homme d'esprit que de profil. Le marquis de Lassay, qui en prenait soin comme d'un enfant, et qui, avec la comtesse de Vérue, lui avait fait, sans qu'il s'en doutât, gagner neuf cent mille livres au jeu des primes, ce marquis, disons-nous, répétait à tout propos : « Il n'y a qu'un homme de beaucoup d'esprit qui puisse être d'une pareille imbécillité. » Lorsque Terrasson se sentit atteint et entamé par les infirmités de la vieillesse, il se retira du monde; on ne l'aperçut plus que dans les lieux publics, où il ne pouvait être un fardeau pour personne. «Jecalculais ce matin, dit-il un jour à Falconet (i), le médecin, que j'ai perdu les quatre cinquièmes des lumières que j'avais acquises; si cela continue, il ne me restera pas même la réponse que fit, à l'agonie, ce bon M. de Lagny à Maupertuis. » Est-il besoin de rappeler que Maupertuis, venant visiter Lagny à son lit de mort, lui demanda quel était le carré de douze, et que celuici, sans broncher, lui répondit, presque en rendant l'âme, cent quarante-quatre?
Dumarsais concourait, avec Terinsson, pour le prix de naïveté. Il eut l'honneur d'être surnommé le •<La Fontaine des grammairiens ». Son détachement des choses de ce monde surpassait même celui de l'abbé. Si ce dernier vivait de peu, lui, il viv.iit de rien. Il avait aussi étudié chez les oratoriens, mais sans entrer dans les ordres : il voulait conserver son indépendance. Mais la femme qu'il choisit lui prouva qu'il n'avait pas pris le bon moyen. De guerre lasse, il abandonna la place et passa au service de Law, qui le chargea de l'éducation de son fils. Il sortit de l'antre de l'agio, les poches vides, et le maréchal deNoailles, qui l'appelait son philosophe, le promena de cercle en cercle. Dumarsais
I. Falconet rassemblait chez lui, le dimanche, quelques hauts bon-, nets de la science et de la littérature. Ces réunions s'appelaient la iMesse des gens de lettres.
amusait le tapis avec son manteau troué et son esprit à l'envers. « C'est, disait Fontenelle, le nigaud le plus spirituel et l'homme d'esprit le plus nigaud que je connaisse. » Le pauvre diable ne gagnait que des railleries à cette exhibition incessante, et eût traîné misérablement ses derniers jours, si le comte de Lauraguais- Brancas, « qui ne lui devait rien, ne lui eût fait une pension (i) >». — Dumarsais se blottissait dans un coin, au café Procope, pour y rêver à son aise, et il fallait le secouer rudement pour l'arracher à ses spéculations grammaticales. Alors, il se frottait les yeux, comme s'il sortait d'un profond sommeil, et, aux questions qu'on lui adressait, répondait par des questions semblables à celle du bon fabuliste : « Lequel a le plus d'esprit de saint Augustin ou de Rabelais? »
Poullain de Saint-Foix parlait de tout avec fracas et ne perdait aucune occasion de se déclarer l'ennemi d'Henri IV, des prêtres et des philosophes. Toujours grondant, il ne souffrait pas plus qu'on fût avec lui que contre lui. A la première représentation des Philosophes de Palissot, un des tenants de la Ferme générale, Villemorien, rencontrant Saint-Foix, lui dit, d'un air ravi: « Vous avez vu ces philosophes, monsieur? Eh! eh! cela n'est-il pas plaisant? — Pas tant que Turcaret, » répond l'inflexible bourru. « C'est, dit Grimm, un des hommes les plus loués par nos journalistes, parce qu'il a déclaré plusieurs fois qu'il couperait les oreilles à celui d'entre eux qui oserait l'attaquer, et que ces messieurs sont convaincus qu'il tiendrait sa promesse, yr Il ne savait pas manier une épée, mais il était toujours prêt à se battre, — ce qui ne l'empêcha pas d'écrire contre le duel. Il dédaignait Racine, qu'il trouvait trop mou, et gardait toute son admiration pour Corneille; mais il eût rougi de vivre honnêtement comme lui, de ses pièces, car il ne touchait pas ses droits d'auteur ^2) .
Blin de Sainmore, qui passait son temps à célébrer dans des
1. Duclos, {Mémoires (1821), p. 27. — Cette pension était de mille livres,