Journal de Collé, t. I", p
héroïdes les maîtresses des rois, contrastait singulièrement avec Poullain de Saint-Foix. On le citait comme un parangon d'aménité. — Aussi quel ne fut pas l'étonnement de ceux qui le fréquentaient d'habitude en apprenant son aventure avec Laharpe? Ils avaient tous deux composé un éloge de Racine. Laharpe s'oublia jusqu'à se faire juge de son concurrent, et avec ce ton d'homme mal élevé qu'on lui connaît. Or, voici ce qu'il en advint, selon la Correspondance de Grimm (février 1774) : « Le doux M. Blin, blessé de la licence de la plume de M. de Laharpe, a guetté le jour où, bien poudré et paré de son habit de velours noir, sa veste dorée et ses manchettes de filet brodé, il allait à un dîner de jolies femmes et de beaux esprits. Il l'aborde poliment dans la rue, lui donne quelques coups de poing, et le sauce un peu dans le ruisseau, sans respect pour sa parure, et puis s'en va. M. de Laharpe prétend que la chose ne s'est pas passée ainsi, M. Blin, dit-il, l'a attaqué assez vivement ; pour lui, il a mis la main sur la garde de son épée, et a ordonné à son valet de prendre ledit Blin au collet; ce qui a été fait avec une telle dextérité, que ledit Laharpe a eu le temps de s'enfuir sans coup férir. Ce qu'il y a de certain, c'est que, battu ou battant, il arriva à son dîner fort en désordre et si crotté, que l'indulgence des jolies femmes et des gens de lettres, en le recevant, parut assez singulière à un étranger qui était invité du dîner. 11 ne put d'abord s'empêcher de le qualifier en lui-même de poète crotté. »
Cette avanie provoqua le quolibet suivant. On prétendit que Saint-Ange, qui se proclamait le garde-du-corps de Laharpe, et dont le patron avait été baptisé, devant lui, par Fréron, du nom de « Bébé de la littérature française, » avait été raconter le propos à celui qu'il intéressait, et que ce dernier lui avait répondu : « Allez trouver mon ami Blin de Sainmore; il vous dira la façon dont on soutient de telles affaires. » Saint-Ange n'avait ni la mine ni l'étoffe d'un matamore. 11 était doué d'un air langoureux et niais, qui concordait on ne peut mieux avec l'allure de ses vers. M™« Laharpe se plaisait à le mortifier. Elle l'avait vu souvent avec son
mari, et feignait toujours de ne pas le reconnaître. De là, le dialogue qu'on a imaginé, et qui finit en queue d'épigramme, au profit de Laharpe. Saint-Ange arrive un matin: « Pourrai-je parlera M. de Laharpe? — Non, monsieur. — Puis-je l'attendre ici ? — Non, monsieur. — Mais je suis un de ses amis. — Vous vous trompez, M. de Laharpe n'a pas d'amis. » Saint-Ange eut le même succès chez Voltaire, qu'il était allé visiter lors de son retour à Paris (1778).
Voulant prendre congé de lui d'une façon marquante: «< Monsieur, dit-il, aujourd'hui je ne suis venu voir qu'Homère; je viendrai voir un autre jour Euripide et Sophocle, et puis Tacite, et puis Lucien... — Monsieur, répondit Voltaire en interrompant cette tirade saugrenue, si vous pouviez faire toutes ces visites en une fois! » L'Académie vengea Saint-Ange de ces petites misères en lui décernant (1788) le prix du comte de Valbelle pour sa traduction des CMétamorpboses d'Ovide, dans laquelle on a signalé environ quinze cents vers de Thomas Corneille j). Elle devait même faire à sa vieillesse la charité d'un fauteuil.
L'histoire des Quarante regorge de traits de cette nature. Aux calomnies dont on les a abreuvés, ils opposent d'innombrables témoignages de leur abnégation et de leur grandeur d'âme. — il s'en fallut de peu, pour citer encore un nom entre mille, que le poète Royn'entrât à l'Académie avec son Cocbe,szint allégorique dirigée contre elle. Or, cette pièce n'avait que cela de saillant, et son auteur n'avait d'autre recommandation que le mépris des honnêtes gens : il vivait gaiement des fredaines de sa femme, et il se faisait gloire d'être le plus bâtonné des poètes de France et de Navarre.
Moncrif a la réputation de l'avoir houspillé le premier pour une plaisanterie qu'il s'était permise contre son Histoire des chats. A chaque coup, l'incorrigible badin disait, en tendant le dos : « Patte de velours, Minon, patte de velours! » Mais l'autre frap-