I. Lalanne, Curiosités littéraires, p
pait comme un sourd, armé d'un poignet de fer. Il conserva longtemps sa vigueur, le bon Moncrif. A Louis XV disant qu'on lui donnait plus de quatre-vingt-dix ans, il répondit : « Je ne les prends pas, sire. » Collaborateur de Piron pour les parades du boulevard, il avait été choisi par le prince-abbé, comte de Clermont, pour tenir, en son lieu et place, la feuille des bénéfices, il mourut dans les combles des Tuileries, lecteur de Marie Leckzynska.
Piron occupait le centre d'un groupe oij étaient agitées les questions de théâtre, et avait d'ordinaire, pour interlocuteur, un homme qui cumulait les titres de chronologiste,degéographe,de mythologue, de philologue et de philosophe. Selon Bougainville, « tous les ouvrages dramatiques, anciens et modernes, français, italiens, anglais, espagnols, étaient présents à la mémoire de Fréret ; il faisait sur-le-champ l'analyse d'une pièce de Lopez de Vega, comme il aurait fait celle d'une tragédie de Corneille; et Ton était surpris d'entendre raconter les anecdotes littéraires et politiques du temps par un homme que les Grecs, les Romains, les Celtes, les Péruviens auraient pris pour leur compatriote et leur contemporain. »
Voltaire, ne fit, ainsi que Jean-Jacques Rousseau, que de rares apparitions au café Procope, — le premier, parce qu'il était trop recherché; le second, parce qu'il recherchait trop le huis clos.
Parmi ceux qui n'en sortaient guère étaient La Morlière, un chevalier descendu au rang de chef de claque, et l'abbé Pellegrin, auteur de tragédies sifflées et versificateur infatigable. Un jour, que l'abbé, tirant à partie chevalier, essayait de le gagner par la persuasion, la seule monnaie dont il fût porteur, survient un individu qui devait se marier le lendemain et qui se plaignit tout haut de manquer d'épithalame. — Pellegrin s'empresse d'offrir ses services. Le marché est vite conclu: chaque vers est tarifé vingt sous. — A peine l'abbé a-t-il gagné son logis pour se mettre à l'œuvre, qu'un plaisant prend langue avec l'homme à l'épithalame, lui parle de sa fiancée, du temps qu'il fait, des
qualités de la mère de famille, du mouvement perpétuel; puis, se frappant le front; « A propos, l'ami, dit-il, de quel prix étesvous convenu avec Pellegrin? — Vingt sous par vers. — Hum!
— Serait-ce trop cher? — Non à moins que vous n'ayez pas
fixé le nombre. — Je vous avoue que je n'y ai pas songé. — Ah ! et quand l'épithalame doit-il vous être remis? — Demain matin.
— Demain matin? Vous êtes donc bien riche? — Pourquoi cette question? — Parce que vous ne serez pas quitte à moins d'un millier de vers... — Mais c'est un guet-apens! » Et le quidam de courir chez Pellegrin, — qui achevait son premier cent. L'abbé était un rimeur d'une épouvantable fécondité: il commit quelque chose comme cinq cent mille vers, enfouis dans cinq volumes qui sont autant de tombeaux. Ce n'est pas tout, il tenait boutique de toutes les denrées énumérées dans la prosodie, épigrammes, madrigaux, sonnets etc., et jeta ainsi au vent une quantité de vers à défier les calculs du statisticien le plus exercé. Il trouvait encore le moment d'écrire, pour le Mercure, des articles sur le théâtre. Et cette énorme besogne le laissait toujours aussi pauvre. Du reste, il supportait allègrement sa misère. Certain marquis, dont l'équipage était arrêté par un embarras de voitures, le voyant passer avec un manteau plus constellé de trous que celui de Diogène, et lui envoyant demander à quelle bataille il s'était fait historier de cette façon : « A la bataille de Cannes, » répondit Pellegrin, en bâtonnant le marquis sur les épaules de son valet.
Quel est ce nouveau venu qui s'est approché de Piron et l'écoute parler,
Grands j-eux ouverts, bouche béante, Comme un sot pris au trébuchet (i) ?
Un des auditeurs l'aborde d'un air affable :« Je crois, monsieur, avoir eu l'honneur de vous voir quelque part... Je ne puis me rappeler où. — Je cherche vainement dans mes souvenirs... —
I. Vers empruntés à la pièce désignée sous le nom de Dentiers couplets de Rousseau.
Oh ! parbleu ! monsieur Danchet, je me souviens à présent de l'endroit où je vous ai vu : c'est dans les couplets de Rousseau. » L'auteur du prologue de l'opéra à'Hésione, « un très bon ouvrage », au dire de Voltaire, qui n'a pas ménagé ses tragédies, cherche à s'échapper pour dissimuler sa confusion; mais il lui faut subir, avant de gagner le large, les rires ironiques de deux êtres mal bâtis, laids à faire peur,témoinsdece singulier dialogue : — Beauvin, ami de Marmontel et auteur de la tragédie des Chértisques, à qui l'amour d'une Artésienne fait oublier les disgrâces de la nature, — et le fils du maître de la maison, Procope-Couteaux, un joyeux compère, qui se moque de tout, même de sa mine de croque-mort, un médecin qui ne s'occupe que de théâtre (1), et qui ne se rappelle son titre de docteur que pour jeter sur le papier cette utopie narquoise: Discours sur les moyens d'établir une bonne intelligence entre les médecins et les chirurgiens <'746).
I . On connaît de lui deux comédies, la Gageure et les Deux Basile.