Bois-Jourdain, Mélanges, t. II«, p
qu'elle ait cédé à leur pression au point de s'exposer à l'affronc d'un refus, c'est calomnier cette nature froidement circonspecte, surveillant sans cesse tous ses mouvements, bons ou mauvais, attentive à ne jamais commettre une g.iucherie. Quant au crime dont Lafresnaye aurait été victime, la justice intervint pour le réduire à ses vraies proportions: M'"* de Tencin, enfermée au Châtelet le 22 avril 1726, fut bientôt relâchée. Les juges décidèrent que le conseiller avait péri de ses propres mains, et mirent ainsi à néant l'accusation formulée dans son testament et considérée comme une vengeance posthume.
M'"« de Tencin était en correspondance réglée avec le cardinal Lambertini, qui, devenu pape (Benoît XIV), lui envoya son portrait. Elle racheta par une fin des plus correctes les péchés de la première partie de son existence. Elle se prit de belle passion pour les lettres, et établit chez elle une réunion qu'elle appelait sa << ménagerie, » et qu'elle tran.^portait, l'été, à sa maison de campagne de Passy. On distinguait, parmi ses « bêtes » (encore une locution de son cru), Fontenelle et Montesquieu, qui tenaient l'emploi des lions, lions des plus privés, — Mairan, Marivaux, Bernis, Helvétius, Marmontcl, Astruc, le comte de Tressan, d'Argental et La Popelinière.
Montesquieu était d'un caractère fort doux, — n'en déplaise au mot qu'on lui prête à l'endroit des domestiques : « Ce sont des horloges qu'il est quelquefois besoin de remonter. » 11 était exempt de prétention: « J'aime, disait-il, les maisons où je puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les jours. » 11 avait la voix criarde et un accent gascon très prononcé. Ses distractions, compliquées de myopie et de timidité, lui donnaient un air gauche. Se trouvait-il en présence d'un auditoire exigeant : ses réparties étaient lentes et boiteuses; mais, s'il rencontrait un de ces milieux où l'on se sent à l'aise, il abondait en saillies qui marquaient l'originalité de son esprit. Un des familiers de M™^ de Tencin le questionnait un jour sur ses voyages (i) : « Quand
I. N'ayant pas trouvé à Gênes l'accueil et les plaisirs qu'il avait ren-
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je suis en Fiance, répondit-il, je fais amitié à tout le monde; en Angleterre, je n'en fais à personne ; en Italie, je fais des compliments à tout le monde; en Allemagne, je bois avec tout le monde. » 11 lui arrivait d'avoir la riposte gouailleuse. Un importun racontait devant lui une aventure impossible, et le voyant sourire: «Si ce n'est pas vrai, je vous donne ma tête. — Je l'accepte, répondit Montesquieu, les petits présents entretiennent l'amitié. » Ce mot a bien couru depuis. Quand il ne voyageait pas, Montesquieu partageait son temps entre son château de la Brède et Paris, l'étude et le monde. Ses Lettres Tersane:, publiées pour la première fois en 1721, sans nom d'auteur (1), lui ouvrirent les portes de l'Académie Mais le cardinal de Fleury refusait de l'y laisser entrer, à cause de quelques traits dont la Sorbonne s'était trouvée blessée et d'une appréciation irrévérencieuse de Louis XIV. Montesquieu franchit l'obstacle en supprimant, dans une édition signée, ce qu'il appelait ses jtiveiialia. Le fauteuil qui lui échut était celui qu'avait occupé de Sacy. — Après les Lettres "Persanes, parut le Temple de Guide (1725), froide bagatelle que M™" du Deffant a qualifiée à' apocalypse de la galanterie, et dant la publication, en pleine semaine sainte, raconte Mathieu Marais, scandalisa fort les âmes pieuses. Montesquieu écrivait, comme Rousseau, avec force ratures. Comme lui aussi, il avait un faible pour l'histoire naturelle. Mais cette science dut céder le pas à un travail dans lequel Montesquieu a donné l'essor à ses plus éminentes facultés, et qui lui coûta vingt années. L'Esprit des Lois vit le jour vers le milieu de 1748. Deux
contrés dans les autres villes d'Italie, Montesquieu exhala sa déconvenue dans des vers quelque peu cyniques.
I. On ignorait l'auteur, mais on savait qu'il était président à mortier, et la gravité de la fonction, jointe à la spirituelle gaieté de l'œuvre, la faisait tellement rechercher que les libraires demandaient des Lettres Persanes à tous les écrivains. — Les pères Routh et Castel tentèrent d'enlever à Montesquieu le manuscrit d'une nouvelle édition de ce livre, qu'il était prêt à donner : « Les bons pères, dit-il à M"" Dupré de Saint-Maur, voulaient me l'attraper pour la défigurer le plus saintement qu'ils auraient pu, mai? je n'ai point cédé. »
amis de l'auteur, Helvétius et Saurin, avaient voulu l'empêcher de le publier, sous prétexte que ce n'était qu'une œuvre de bel esprit. M"»® Du Deffant, qui ne marchandait pas la critique, disait de son côté: « Ce n'est pas l'esprit des lois, c'est de l'esprit sur les lois. » M™'^ Du Deffant, sur ce point, se trompait aussi bien qu'Helvétius et Saurin, Voltaire, malgré son rare bon sens, se mit lui-même de la partie: il accusa Montesquieu d'abuser de son esprit. L'auteur de V Esprit des Lois se vengea en l'accusant du même crime. 11 l'apaisa ensuite en collaborant à l'Encyclopédie, où il a publié un article sur le goût, resté inachevé. Voisenon a dit de Montesquieu qu'il « aimait les femmes, mais sans trouble ». Montesquieu n'a pas craint, à ce sujet, de faire cette confidence au public : « J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs et à leur rendre des services qui coûtent si peu. »
Mairan, que nous n'avons fait qu'entrevoir chez la marquise de Lambert, et qui était helléniste aussi consommé qu'habile physicien, avait la singularité de se parer continuellement de deux montres, dont l'une était un cadeau du duc d'Orléans. C'était un savant apprivoisé, qui ne rougissait pas d'adorer la musique et de jouer de plusieurs instruments. 11 parlait en connaisseur de peinture et de sculpture, et, comme Fontenelle, donnait de la grâce à la science. 11 lui succéda dans sa charge de secrétaire de l'Académie. On le taxait d'égoïsme : n'était-ce pas pour compléter sa ressemblance avec Fontenelle?
Marivaux portait comme un fardeau, mais comme un fardeau dont on ne voudrait pas se séparer, .sa réputation d'homme d'esprit. 11 était toujours en arrêt, ne lâchait pas un mot qu'il ne l'eût pesé, éprouvé. 11 étincelait quelquefois, mais au prix de quelle peine! On souffrait de ses efforts, et, par commisération, on lui prodiguait l'encens. Marivaux tenait de la femme, et, contrairement à leurs tendances habituelles, les femmes se montraient affolées de ses faiblesses. Il recevait de M™« de Pompadour une pension de mille écus et puisait à pleines mains dans la bourse d'une vieille fille du nom de Saint-Jean (i).