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LES DINERS DE MADAME GEOFFRIN

Comme M"'<: de Tencin l'avait prévu, M"»" Geoffrin recueillit à sa mort les épaves de sa réunion : l'éternel Fontenelle, Montesquieu, Mairan, Marmontel, Helvétius, auxquels vinrent s'adjoindre Diderot, d'Alembert, Thomas, d'Holbach, Suard, Saint- Lambert, Caylus, l'abbé de Saint-Pierre, Algarotti, Galiani, Hume, Burigny, Caraccioli, Gatti, Raynal, Voisenon, Morellet, Gentil-Bernard, Louis deRohan,M"* de Lespinasse, la marquise de Duras, les comtesses d'Egmont et de Brionne. Nous sommes loin de citer tous les noms : c'était tout un monde à côté de la petite colonie de la chanoinesse. Du reste, M™" Geoffrin disposait de ressources beaucoup plus considérables : quarante bonnes mille livres de rente, — chiffre important pour l'époque — amassées dans la Manufacture des glaces par un mari idiot, auquel on l'avait donnée à l'âge de quatorze ans

jV^mc Geoffrin n'avait garde de trancher de la femme savante. Elle aimait à raconter les beaux projets d'éducation brillante formés par sa mère à son sujet, lorsqu'elle était à peine née. Elle montrait à qui voulait la voir la réponse faite par sa grand'mère à une lettre de sa fille toute pleine de ces naïves préoccupations : « Je ne suis pas surprise, y lisait-on, que vous soyez

encore indécise sur le genre de talent auquel vous donnerez la préférence dans l'éducation de votre fille. Quant à moi, je n'y avais pas encore songé. Mais, comme vous me le mandez, elle a déjà six semaines ; il est bien temps en effet de se former un plan pour son éducation. Vous n'avez jamais bien pu démêler, ditesvous, quel est celui que j'ai suivi pour la vôtre. Je le crois sans peine, car je n'ai jamais eu de plan. J'ai toujours fait ce que je croyais le mieux, sans y songer d'avance. Comme je ne vous perdais pas de vue, votre caractère, vos goûts, vos inclinations m'indiquaient la route que j'avais à suivre. Je me suis trouvé chaque jour ce qu'il me fallait de raison pour diriger la vôtre. Je n'en demandais pas davantage. Si je vous ai rendue plus habile que moi, tant mieux; mais je ne vois pas la nécessité que votre fille le soit plus que vous. Savez-vous que je meurs de peur que vous n'en fassiez un prodige? » La mère de M™° Geoffrin se le tint pour dit, car cette dernière affichait elle-même son ignorance, tout en travaillant en secret à se meubler l'esprit. Elle s'astreignait à écrire deux lettres tous les jours et réussit à se faire un style. Un abbé italien étant venu lui offrir la dédicace d'une grammaire italienne et française : « A moi, monsieur, dit-elle, la dédicace d'une grammaire! A moi, qui ne sais pas seulement l'orthographe ! »

Ce ne fut qu'à l'âge de quarante-deux ans, c'est-à-dire en 1741, qu'elle ouvrit sa maison (1). C'était à table qu'elle recevait ses familiers, qui ne se composaient pas uniquement de gens de lettres et de savants, mais encore d'artistes. On remarquait parmi ces derniers : le bonhomme Portail, conservateur des tableaux du palais de Versailles ; le bon Carie Vanloo, petit- fils, fils et frère de peintres renommés, — trop vanté alors et trop discrédité aujourd'hui; Soufflot, très savant architecte, mais d'un esprit sans culture; Boucher, le peintre des grâces de mauvais aloi; Lemoine, sculpteur de mérite, sans prétention et d'une timidité d'enfant; Latour, un enthousiaste qui avait la passion de

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