‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 25 sur 148 · I. Elle habitait rue Saint- Honoré, prè» de l'Assomption · texte numérisé non relu

I. Elle habitait rue Saint- Honoré, prè» de l'Assomption

peindre les philosophes, qui bâtissait lui-même des systèmes et se montrait humilié, lorsqu'on lui parlait de ses pastels; Vien, qui fut salué le premier peintre d'histoire du temps et qui devait mourir comte et sénateur; le graveur Pierre Cochin et Lagrenée, que la grâce de ses figures firent surnommer l'Albane français. Aux artistes il faut ajouter les amateurs célèbres : Mariette; Billy; Marigny, surintendant des bâtiments; Wattelet, qui se piquait aussi de peindre et ne dédaignait pas la rime; l'abbé de Saint-Non, conseiller-clerc au Parlement de Paris, qui fut disgracié comme ses collègues à propos de la bulle Untgenitus, et qui, après avoir donné sa démission, dessina, grava et publia soixante vues de Rome, où il était allé en compagnie de Robert et de Fragonard; enfin, le comte de Caylus, de qui Marmontel dit pis que pendre. Selon lui, c'étail un être très vaniteux, protecteur des arts, mais fléau des artistes. Caylus chargeait les érudits de lui composer des mémoires sur des breloques qu'il achetait à des brocanteurs et qu'il convertissait en antiques. 11 fondait des prix sur Isis et Osiris, pour avoir l'air d'être initié aux mystères, et, sans grec ni latin, s'insinuait dans les académies. Il se faisait, en architecture, proclamer par ses fidèles le restaurateur du stjile simple, des formes simples, du beau simple. Enfin, il s'intitula lui-même l'inspirateur des beaux-arts. Tels sont les ridicules que Marmontel prête à Caylus. Grimm le juge d'une façon plus équitable, sans néanmoins le ménager. Il jouissait, dit-il, de soixante mille livres de rente et n'en dépensait pas dix mille pour lui : il donnait le reste. « Des bas de laine, de bons gros souliers, un habit de drap brun avec des boutons de cuivre, un grand chapeau sur la tête : voilà son accoutrement ordinaire, qui n'était pas assurément ruineux. Un carrosse de remise faisait le plus fort article de sa dépense. Ce qu'il y a encore de singulier dans un homme qui s'était entièrement voué à l'étude et à la passion des arts, c'est qu'il avait l'air rustre et les manières dures, quoiqu'il eût beaucoup de bonhomie dans le fond. Ce qui n'est pas moins étrange, c'est qu'avec ses goûts, qui paraissent supposer tant de délicatesse et de chaleur d'âme,

il n'avait pas l'air sensible; il écrivait platement, sans imagination et sans grâce. » Ajoutons que Caylus était l'ami particulier de Bouchardon et de Carie Vanloo.

Le dîner des artistes avait lieu le lundi. Marmontel et l'abbé Morellety étaient admis. L'abbé possédait des connaissances très variées. C'était une âme droite, armée de l'ironie de Swift. Quant à Marmontel, il était de la maison. 11 demeura dix ans sous le toit de M™« Geoffrin, à titre de locataire, prétend-il; ce que dément le caractère de l'hôtesse. 11 vécut dans son intimité, sans mériter pourtant d'être compté au nombre de ses amis. 11 en fait lui-même la confidence — et il ne faut pas oublier que c'est à ses enfants qu'il s'adresse — en alléguant, pour raison, qu'elle « n'était pas assez sûre de » sa « sagesse « et qu'il ne voulait pas se « laisser dominer ». Il dit encore qu'on devait être auprès d'elle soigneux sans empressement, « ne manquer à rien, mais ne rien prodiguer ». Elle autorisait la discussion, mais, au premier mot qui dépassait les bornes qu'elle avait fixées, elle se hâtait de vous couper la parole par son inévitable* Voilà qui est bien », — un inflexible rappel à l'ordre. Sur ce point, Marmontel est d'accord avec tous les contemporains. « M'a" Geoffrin, dit Thomas, était, dans le moral, comme cette divinité des anciens qui maintenait ou rétablissait les limites. Elle tempérait les opinions comme les caractères. Souvent dans la chaleur des discussions, elle empêchait que la voix s'élevât, parce que les mouvements de l'âme suivent presque toujours ceux de la voix et montent, pour ainsi dire, avec elle. »

Son appartement était décoré des tableaux de Vanloo, de Greuze, de Vernet, de Vien, de Lagrenée et de Robert, qui, ainsi que des bronzes et des meubles du meilleur goût, témoignaient de son amour pour les arts. Lorsqu'un financier voulait acheter une toile, on la portait chez elle, et les invités du lundi, constitués en aréopage, avaient mission d'en déterminer la valeur artistique et le prix vénal. Son logis était un musée : on y trouvait, en exposition permanente, la précieuse collection de Mariette.

Outre les dîners du lundi et du mercredi, M"»^ Geoffrin donnait de petits soupers, auxquels n'étaient appelés que cinq ou six convives, « ou un quadrille d'hommes et de femmes du plus grand monde, assortis à leur gré et réciproquement bien aises d'être ensemble ». Marmontel, qui abonde en détails (i), s'inscrit, non sans se rengorger, parmi les élus habituels. 11 ne parle pas de Morellet, qui se met aussi lui-même sur la liste, mais il s'adjoint ce poète efféminé qui doit la moitié de son nom à Voltaire, Gentil-Bernard, devenu par sa réserve immuable le favori de M™^ Geoffrin. Pourtant, un de ces groupes avait exclu l'auteur de Phrosine et Mélidore. Ce groupe comprenait la belle comtesse de Brionne, la non moins belle marquise de Duras, la jolie comtesse d'Egmont et le prince Louis de Rohan, le Paris de ces trois déesses. M'^f de Brionne — Minerve — ét.nit d'une régularité accomplie de taille et de traits : beauté parfaite, à laquelle il ne manquait que « l'air de la volupté » (toujours la suite des confidences de Marmontel à ses enfants\ C'était là le prestige souverain de la séduisante et piquante M™" d'Egmont, une Vénus, la digne fille du maréchal de Richelieu (2). junon était représentée par la jeune marquise de Duras, chef d'œuvre de beauté froide, que M. Ingres eût signé des deux mains, d'une aussi grande pureté de caractère que de lignes, d'une sévérité de maintien qui imposait le respect. Alerte, étourdi comme un enfant, qu'il était hier, le prince de Rohan, destiné à jouer le vilain rôle que vous savez, diversifiait le jeu du berger Paris en donnant le prix à Minerve. Avant ou après le souper, ces illustres personnages figuraient collectivement la servante de Molière; l'auteur des Contes moraux leur débitait la prose incolore et réfrigérante qu'il était sur le point délivrer à l'impression. Quand

1. Il donne même le menu de ces petits soupers, menu des plus modestes : un poulet, des épinards et une omelette.

2. La comtesse n'était pas dans les bonnes grâces de M™e Necker, qui a écrit : « il n'est pas surprenant que Rousseau soit amoureux de M™« d'Egmont j sa beauté est un paradoxe. » Mélanges manuscrite, t. le, p. 320.

le souper de J*l"ae Geoffrin faisait défaut, c'était chez M°»^ de Brionne qu'on se rassemblait.

Au bout de la table du mercredi se tenait M. Geoffrin, qui ne desserrait les dents que pour manger, il avait la naïveté de l'âge d'or. Un mauvais plaisant eut l'idée de lui prêter plusieurs fois le premier volume des voyages du père Labat: l'autre le relisait toujours. « Comment, lui dit-on, trouvez-vous cet ouvrage ? — Fort intéressant, mais il me semble que l'auteur se répète un peu. » il lisait le Dictionnaire de Bayle à deux colonnes, sans tenir compte de la ligne de démarcation, et s'écriait : « Quel excellent ouvrage, s"il était moins abstrait! » Un étranger, qui assistait depuis quelque temps au dîner des gens de lettres, ne l'apercevant plus à sa place ordinaire : « Qu'est devenu, madame, demanda-t-il,ce pauvre bonhomme que je voyais ici et qui ne disait jamais rien? — C'était mon mari; il est mort, » répondit tranquillement M™° Geoffrin.

Après dîner, dans les beaux jours, d'Alembert, Raynal, Helvétius, Galiani, Marmontel et Thomas gagnaient les Tuileries, où d'autres amis venaient les rejoindre. Assis au pied d'un arbre de la grande allée, ils devisaient des dernières nouvelles et critiquaient le ministère. Ils rompaient des lances en faveur de Frédéric, et employaient toutes les ressources de leur esprit à battre en brèche les gros bataillons de la ligue européenne formée contre le roi-philosphe. Quand ils quittaient le salon pour se diriger vers le lieu de leur rendez-vous habituel, M™« Geoffrin leur disait, moitié souriante, moitié grondeuse : « Je parie que vous allez encore aux Tuileries faire votre sabbat, et que M. Turgot et M. l'abbé Bon vous y attendent. » Si Fontenelle condamnait la guerre, « parce qu'elle trouble la conversation », M™^ Geoffrin évitait avec le plus grand soin de s'occuper des affaires du gouvernement, de peur qu'il ne se mêlât des siennes et ne dérangeât l'économie de son existence paisible. Cependant elle reçut, « avec la même bonté » (i), Morellet sortant de la Bastille, où l'avait

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