I. Mémoires de Morellet, t. I", p
fait enfermer sa préface des "Philosophes, et contribua de ses deniers à édifier l'Encyclopédie, cette formidable machine de guerre, destinée à battie en brèche l'ancien régime.
Deux ou trois anecdotes prouvent que la gravité de M™» Geoffrin était de la pétulance en regard de l'impassibilité du vieux Fontenelle. Ennemi de tout mouvement, il réprouvait l'esprit qui court la poste. Un jour, après lui avoir demandé un éclaircissement, devinant le reste, elle l'arrêta tout net au beau milieu de son discours, puis s'écria: «N'est-ce pas que j'ai souvent raison? — Oui, répondit-il avec humeur, mais vous l'avez trop tôt. Votre raison est comme ma montre, elle avance. » Une autre fois — c'était à table — elle interrompit à plusieurs reprises un de ces conteurs qui ne se lassent pas de fatiguer les oreilles de leur prochain. Pour en finir, elle le pria de découper une poularde; et comme il tirait de sa poche un petit couteau : « Monsieur, lui dit-elle, pour réussir dans ce pays-ci, il faut de grands couteaux et de petites histoires. » L'excellente femme, il faut bien l'avouer, était frondeuse à l'occasion. « Avez-vous rien vu de plus magnifique et de meilleur goût? lui demandait-on en lui montrant le superbe hôtel du fermier-général Bouret. — Je n'y trouverais rien à dire, répliqua-t-elle, si Bouret en était le frotteur.» Elle décocha nous ne savons quel trait contre Greuze, qui dit plaisamment à un de ses amis : a Mort Dieu ! si elle me fâche, qu'elle y prenne garde, je la peindrai. » Elle justifiait ainsi le désir qu'elle exprimait de voir Marivaux prendre rang parmi les immortels : « Il faut que les étrangers trouvent de tout à l'Académie, et que, s'ils demandent du Marivaux, on tire d'abord la layette oîi il est placé. » L'ignorante faisait parfois les rencontres les plus heureuses. Entendant vanter la vertu de quelques grandes dames qui ne s'étaient distinguées jusque-là que par des frasques galantes : « Je me tais, dit-elle, car je les ai vues poires. Je suis comme ce paysan qui ne pouvait se résoudre à faire sa prière aux pieds de la nouvelle image d'un saint dont le bois portait des poires peu de temps auparavant. » Elle ne se doutait guère que son bon sens parlait comme le génie d'Horace. L'abbé Trublet était sa
bête noire, elle le définissait « un sot frotté d'esprit ». Trublet suait sang et eau à parer son style, et dépensait la plus grande partie de son intelligence dans le placement des points et virgules. Cependant Maupertuis affirme que ses Essais de littérature étaient si prisés en Allemagne, que les maîtres de poste refusaient des chevaux à ceux qui ne les avaient pas lus. Il était d'une laideur qu'aggravait encore sa malpropreté, un défaut capital aux yeux de jV^me Geoffrin. 11 s'était institué le valet de Tauteur des Entretiens sur la pluralité des mondes, et « faisait consister sa gloire, dit Grimm, à savoir et à raconter avec précision comment Fontenelle toussait et crachait (i) ». Il passa vingt ans sur le seuil de l'Académie avant de pouvoir le franchir. Un matin, Piron vient prévenir Trublet qu'une place est vide; il avait vu sortir un cercueil de la maison de Fontenelle, qui restait dans son voisinage. L'abbé croit cette fois toucher au but, mais on lui rit au nez : c'était Daube, le neveu de Fontenelle, qui était le mort. Trublet prend alors un parti héroïque : il se jette dans la dévotion, et, pour certifier son dévouement à la bonne cause, montre les blessures dont les épigrammes de Voltaire l'ont criblé. Touchée d'un tel martyre, la reine pousse en avant le président Hénault, qui comble enfin les vœux de l'abbé en emportant un fauteuil d'assaut.
M"* Geoffrin avait la manie de prêcher et parlait en plusieurs points, comme un prédicateur expert dans son art. Grimm nous a transmis le texte d'un de ses sermons, auquel il a assisté et qui était divisé ainsi : i» la gaucherie du corps; 2° la gaucherie de l'esprit. Le premier point concernait Burigny; le second, le chevalier de Lorenzi, frère du comte de Lorenzi qui a été si longtemps ministre de France à Floience. Tous deux étaient présents au prône. A ce qu'il paraît, Burigny ne se signalait pas par ses manières dégagées. Ce que nous savons de lui, c'est que
I. Puisque nous tenons l'abbé Trublet, faisons justice d'une calomnie répandue contre Fontenelle : il s'agit de l'historiette des asperges {Tvutes àl'huileV, historiette des plus fausses, car la mort de Fontenelle a pr cédé de treize ans celle de l'abbé.
le digne homme, qui avait accepté un logement chez M"»<= Geoffrin et ne devait plus sortir de la famille, était d'une modestie sans exemple et d'une sensibilité féminine. Apprenait-il qu'un de ses livres, de l'AuiorUé du Tape, par exemple, était goûté du public et que les frais en étaient couverts ; « Félicitez-moi, disait-il tout rayonnant à ses amis, j"ai eu bien du plaisir à le composer et ce plaisir n'a rien coûté à mon libraire. » Il écrivait dans VEurope Savante. « C'est un excellent journal, lui dit-on, mais il a quelquefois des endroits très faibles. — Ceux-là sont de moi, » répondit-il. 11 ne souffrait pas que l'on attaquât ceux avec qui il était ou avait été lié. L'auteur du Ckef-J'œuvre d'un inconnu, mort depuis un demi-siècle, était fort malmené devant lui. Burigny s'empressa de le défendre, et ne parvenant pas à convaincre son adversaire : « Monsieur, lui dit-il, les larmes aux yeux, vous me percez le cœur! M. de Saint-Hyacinthe était mon ami ; je l'ai bien connu et vous ne le peignez que d'après la calomnie. » Comment ne pas se rendre à des arguments de cette candeur? — Pour Lorenzi, le trait que voici donne la mesure de sa « gaucherie d'esprit ». 11 se trouvait à Lyon, dans un diner, près de M. Lenormand, fermier-général. « Quel est ce monsieur? * demande-t-il tout bas. « C'est, lui répond-on, le mari de ^me de Pompadour. » Et Lorenzi, s'abouchant avec lui, de l'appeler M. de Pompadour de sa voix la plus sonore.
La naïveté du chevalier avait pour pendant la malice de l'abbé de Cannaye, un enfant terrible qui passait sa vie à rimer des impertinences. Il eut la fantaisie de brocarder les petits dialogues de Remond de Saint-Marc, un de ses amis, l'homme de France le plus poli, ce qui ne l'empêchait pas d'être l'ennemi acharné de Fontenelle. Remond, qui avait la peau tendre, se plaignit à M™<= Geoffrin des piqûres anonymes qui l'avaient endommagé. L'abbé se trouvait derrière la victime et ricanait en tirant la langue. Remond s'aperçut du jeu aux éclats de rire de la galerie. Qiielques-uns des assistants déclaraient le procédé inconvenant; les autres n'y voyaient qu'une espièglerie. On résolut de soumettrele cas au savant abbé Fenel, qui ne put rien
conclure, sinon que « c'était un usage chez les Gaulois de tirer la langue ».
Les abbés foisonnaient dans cette réunion. Disons un mot de chacun d'eux.
L'abbé Raynal était d'une aménité sans égale, mais il avait le défaut d'être grand parleur. Né dans le Rouergue, il avait exercé quelque temps comme jésuite à Pézénas. « Je ne prêchais pas mal disait-il, mais j'avais un assent de tous les diables. »
Celui que le cardinal Dubois lui-même, qui devait s'y connaître, appelait « l'honnête homme, » et qui a enrichi le dictionnaire du mot bienfaisance (1725), dont il aurait été l'expression vivante, n'eût été sa pauvreté, Tabbé de Saint-Pierre était un causeur diffus, dépourvu de relief. 11 ne tarissait pas, lorsqu'il avait entamé ses sujets favoris: la paix perpétuelle et la réforme de l'orthographe. M™« Geoffrin, qu'il ne put pratiquer longtemps, car il mourut en 1743, lui portait une affection empreinte de respect. Un jour qu'il était venu de bonne heure, craignant qu'il ne se perdît dans des digressions sans fm, elle le provoqua sur un terrain très circonscrit et où il pouvait se mouvoir de pied ferme; puis, après lui avoir procuré un petit triomphe: « Monsieur l'abbé, dit-elle, vous avez été d'une excellente conversation. — Madame, répondit-il en souriant, je ne suis qu'un instrument dont vous avez bien joué. » Le digne abbé, plus malléable qu'un adolescent dans le train ordinaire de la vie, ^était de roc lorsqu'il s'agissait de la défense de la vérité. « N'ayant pas voulu louer Louis-le-Grand, dit Morellet, il fut chassé de l'Académie pour n'avoir pas rempli sa fonction de compère, selon l'esprit de l'institution (i). »
L'avocat Taillefer prétend qu'il n'entendait pas que son petit collet le dispensât d'un grand devoir social et qu'il le remplissait en conscience: il avait une gouvernante qui tous les ans lui donnait un enfant et « il appelait cela payer ses dettes à lasociété(2)».