‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 27 sur 148 · Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. II, p

2. Tableau historique de l'esprit et du caractère des littérateurs français, t. III, p. 169.

Voisenon attira aussi sur lui la colère des Quarante, qui, cette fois, eurent souci de leur dignité. « Eh! messieurs, leur dit Duclos, pourquoi tourmenter ce pauvre infâme? > Voisenon, qui devait sa fortune au duc de Choiseul, s'était hâté, aussitôt la chute de ce ministre, d'aller fuiresa cour au chancelier Maupeou, Les reproches de ses confrères ne le touchèrent pas plus que le mépris dont l'accabla le duc d'Orléans. Ce dernier, dont il était un des commensaux, lui ayant fait fermer sa porte : « Bah 1 dit Voisenon. je ne verrai plus les princes : je n'en serai pas plus triste ; ils n'en seront pas plus gais. » — Laharpe nous fait assister à un dialogue caractéristique entre Voisenon et ^me Geoffrin,qui s'efforçait de le retenir à souper : « Je ne puis, j'ai des affaires indispensables. — Des affaires! vous? c'est donc un rendez-vous? — Peut-être. — Eh bien, vous n'irez pas. je suis trop votre amie pour le souffrir: votre santé... Allons, vous n'irez pas. — Mais j'ai promis; il faut alors que j'écrive. — Oui, sans doute, écrivez. » Et comme il hésitait : « Eh bien, pourquoi n'écrivez-vous pas ? — Au fait, ce n'est pas la peine que j'écrive. Je m'étais douté qu'il ne me serait guère possible d'aller à ce rendez-vous, et ma lettre est toute faite. » Il tira son épitre de sa poche et la remit à un domestique avec un sang-froid des plus comiques.

Un Napolitain de quatre pieds et demi, « gras à lard », selon l'expression de M™° d'Epinay, parlant et écrivant la langue de Voltaire comme Voltaire lui-même, exécutait, dans la soirée, des intermèdes d'une verve à dérideruninquisiteur.Toutecauserie se taisait devant le monologue turbulent de l'abbé Galiani, aussi prodigue de gestes et de grimaces que son illustre compatriote il signorTulcinello. Il touchait à tout, bafouait tout de son rire impitoyable. C'était l'ironie faite homme. C'était un fouillis de folie et de sagesse, amalgamé avec tant d'art qu'on ne pouvait distinguer où finissait l'une, où commençait l'autre. Et ce cliquetis de mots étincelants durait une heure, sans fatiguer personne, pas même Galiani. Si quelque malavisé hasardait une interruption : « Laissez-moi donc achever, s'écriait-il, vous aurez bientôt tout le

loisir de me répondre. » En effets quand l'abbé avait fini, les contradicteurs pouvaient s'ébattre tout à leur aise, car il se glissait dans la foule et disparaissait à toutes jambes. — Galiani avait débuté, à Naples, à l'âge de vingt ans, par une parodie des discours académiques: l'oraison funèbre d'un bourreau. 11 partit, en 1759, pour Paris, avec le titre de secrétaire d'ambassade, et y resta jusqu'en 1769, lançant toutes les fusées de son esprit entre ses deux amis, Grimm et Diderot. L'auteur de la Correspondance Littéraire rapporte nombre de ses saillies. 11 reconnaissait, dit-il, « trois sortes de raisonnements, ou plutôt de résonnements : résonnements de cruches, ce sont les plus ordinaires; résonnements de cloches, comme ceux de Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, ou de Jean-Jacques Rousseau; enfin, raisonnements d'hommes, comme ceux de Voltaire, de Buffon et de Diderot (i). » Voltaire prisait fort son talent : « Comment pouvez-vous me dire, écrit-il à M™« d'Epinay, que je ne connais pas l'abbé Galiani? Est-ce que je ne l'ai pas lu? Par conséquent, je l'ai vu. 11 doit ressembler à son ouvrage (^Dialogues sur les blés), comme deux gouttes d'eau, ou plutôt comme deux étincelles. N'est-il pas vif, actif, plein de raison et de plaisanterie? Je l'ai vu, vous dis-je, et je le peindrais. »

Un autre Napolitain compta parmi les personnages importants delà réunion Geoffrin, mais il n'y parut qu'en 1771, lorsqu'il passa de Londres à Paris, en qualité d'ambassadeur du roi des Deux-Siciles. C'était le marquis de Caraccioli, dont la physionomie lourde, véritable enseigne de bêtise, cachait un entrain qui rappelait l'abbé Galiani. A voir cette masse inerte, on ne pouvait croire qu'elle fût capable de mouvement. Mais à peine le marquis avaitil ouvert la bouche, que de ses yeux éteints jaillissaient des éclairs, et que ses membres engourdis s'agitaient avec une vivacité fiévreuse. La métamorphose était complète; il avait le diable au corps. 11 parlait difficilement le français, mais, lorsque le mot propre lui échappait, il se rejetait sur l'italien, et, quelque

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