‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 28 sur 148 · T. VllI, p · texte numérisé non relu

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bariolé que fût son style, il s'élevait jusqu'à l'éloquence. Caraccioli n'était pas seulement un homme d'esprit, c'était aussi un homme de cœur. De retour dans son pays, sa première mesure, comme vice-roi de la Sicile, fut l'abolition delà torture. Galiani, au contraire, aussitôt qu'il eut remis le pied à Naples, où l'avaient appelé ses nouvelles fonctions de magistrat, s'empressa, lui l'ami des encyclopédistes, de faire acte de rigorisme : il défendit à une troupe française qui passait de jouer le Tartufe, et se vanta de ce beau trait dans une lettre à d"Alembert (i). Il tenait, en vérité, « du seigneur Polichinelle, » au moral comme au physique. — Pour ces deux hommes, Paris était une patrie d'élection, c C'est le café de l'Europe, » disait Galiani. Il est vrai qu'il ne se gênait pas pour se moquer — de quoi ne se moquait-il pas? — de l'engouement des Parisiens. On se souvient de son mot sur Sophie Arnould ; « C'est le plus bel asthme que j'aie entendu de ma vie. » Et Caraccioli faisait chorus : « Leurs oreilles, disait-il, sont doublées de maroquin. » Ce dernier disait encore: « Avant d'être venu à Paris, je me faisais de l'Amour l'idée la plus séduisante ; je me le peignais comme un dieu charmant; je croyais vraiment lui voir des ailes d'azur, un carquois brillant, des flèches d'or. J'ai bien ouvert les yeux: j'ai vu que ce n'était qu'un petit vilain Savoyard. » Caraccioli avait un homonyme qui portait le titre de colonel, gagné, non à l'armée, mais dans l'éducation du prince Rzewusky. Ce Caraccioli vivait de sa plume et en abusait. On ne pouvait rien trouver de plus maussade que ses écrits, n'était sa personne qui suait l'ennui. Aussi, lorsqu'on présentait l'ambassadeur dans un salon, criait-on d'avance, pour éviter la confusion : « Ce n'est pas lui ! ce n'est pas lui ! »

Les étrangers de distinction, qui traversaient Paris, avaient tous l'ambition d'être reçus chez M™"' Geoffrin, Quand l'un d'eux devait assister à un de ses dîners, elle ne manquait pas de dire à ses habitués: « Soyons aimables. » Mentionnons les

1 . « En politique, disait- il, je n'admets que le machiavélisme pur, sans mélange, cru, vert, dans toute sa force, dans toute son âpreté. »

plus célèbres: le comte Poniatowski, le prince Adam Czartoryski, Hume et le comte de Creutz. Le premier, qui devint roi de Pologne, sous le nom de Stanislas II, par la grâce de Catherine de Russie, sa maîtresse, et qui ne jouissait alors que d'un budget insuffisant, était admis dans l'intimité de M™^ Geof frin : il l'appelait* maman, ;>> non sans raison, car elle l'avait tiré du Fort-l'Evêque, le Clichy d'alors. C'était un jeune homme d'une grâce parfaite et du meilleur ton. 11 eut le tort de nouer, en Pologne, d'étroites relations avec un personnage mal famé, le chevalier Williams, ambassadeur d'Angleterre. La calomnie ne manqua pas d'en faire son profit, et Rulhière n'était pas homme à priver d'un condiment pareil son Histoire de T^ussie en 1762. Il était en train de l'écrire : Poniatowski régnait et son cousin germain, Adam Czartoryski, visitait Paris. Or, un jour que celui qui mérita le surnom de Mécène de la Pologne se trouvait chez M™" Geoffrin, arrive Rulhière qui otïre la primeur de son œuvre. On fait cercle et le voilà qui, presque à l'oreille du prince, lit étourdiment un passage où la calomnie s'étalait tout au long et qui finit ainsi : « Peut-être que l'exactitude de ce détail n'est pas de mon sujet, mais M. de Poniatowski étant devenu roi, il y a toujours plaisir à reconnaître les chemins qui mènent au trône (1).» — Hume avait accompagné en France lord Hertford, avec le titre de secrétaire d'ambassade. C'était un gros homme d'un calme de glace et d'une acuité d'intelligence peu commune. Les femmes l'idolâtraient, quoiqu'il manquât de chaleur et de grâce. On se le disputait à la cour comme à la ville, quoiqu'il

I. Page 13. — Cette histoire ne parut qu'en 1797. M™* Geoffrin avait offert à Rulhière une somme considérable pour qu'il consentît à jeter au feu son manuscrit. II s'était vivement récrié, avait fait sonner bien haut les mots de vertu et d'honneur, et finalement déclaré qu'il ne déserterait pas son devoir d'historien. M™^ Geoffrin, qui l'avait écouté avec un calme parfait : u En voulez-vous davantage ? » lui demand*-t-elle sans se départir de son flegme. Nous n'approuvons pas, nous racontons d'après Grimm. Le comte de Schomberg, à qui Rulhière rapporta le mot, émerveillé du sang-froid de M™' GeofUrin, ne put retenir cette exclamation : « Ah 1 c'est sublime ! >»

SALONS ET CABARETS lOI

égalât en hardiesse les plus osés des philosophes. « je ne mange ici que de l'ambroisie et ne bois que du nectar, » écrivait-il à ses amis de Londres. — Le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, était tout à la fois un poète et un savant. Cet homme du nord avait la passion du beau et du bien, une imagination de feu, une richesse d'expressions toute méridionale. Il parlait toutes les langues de l'Europe comme la sienne, et devisait de chimie en chimiste de profession, et d'histoire naturelle en disciple accompli de Linnee. D'ordinaire, replié en lui-même, il était pensif et distrait; mais, lorsqu'il se livrait, personne ne pouvait se soustraire au charme de son langage chaud et coloré, sous lequel perçaient une science profonde, une sensibilité exquise et un sens moral inexorable.

D'Alembert formait avec le comte de Creutz un contraste frappant : rien de plus animé et de plus sautillant que ce petit homme, à la taille fluette, aux yeux étroits, au nez large des ailes et terminé en pointe, à la voix claire et perçante, comme une voix de castrat. « Après avoir passé sa matinée à chiffrer de l'algèbre et à résoudre des problèmes de dynamique ou d'astronomie, il sortait de chez sa vitrière comme un écolier échappé du collège, ne demandant qu'à se réjouir; et par le tour vif et plaisant que prenait alors cet esprit si lumineux, si profond, si

solide, il faisait oublier en lui le philosophe et le savant (i) »

Il courait de l'un à l'autre, contant de folles anecdotes ou lançant des boutades telles que celle-ci : '< Qui est-ce qui est heureux? quelque misérable. » 11 ne mordait pas, mais il pinçait. Voisenon le savait mieux que personne. « 11 n'a tenu qu'à moi, lui disait un jour l'abbé, d'être évêque de Boulogne. — Si c'est du bois de Boulogne, je le crois, » répliqua d'Alembert. 11 s'habillait d'habitude avec simplicité, d'une seule couleur ; mais, dans les circonstances solennelles, il se permettait la perruque à bourse et arborait le nœud de rubans à la Soubise. A première vue, il avait l'air banal, mais le sourire fin et amer, qui, entre temps, errait sur ses lèvres, dénonçait l'homme supérieur.

f. {Mémoires de Marmontel, t. II, p. iio.

Continuons de présenter au lecteur les habitués du salon de Mm8 Geoffrin.

Grimm a peint Diderot au vif, quoique d'un pinceau enthousiaste. 11 le représente avec un front élevé et large, un nez d'une « beauté virile », des yeux d'une douceur infinie, mais prompts à étinceler, et une bouche où la grâce se jouait entre la malice et la bonhomie. « Quelque nonchalance, dit-il, qu'eût d'ailleurs son maintien, il y avait naturellement dans le port de sa tête, et surtout dès qu'il parlait avec action, beaucoup de noblesse, d'énergie et de dignité. 11 semble que l'enthousiasme fût devenu la manière d'être la plus naturelle de sa voix, de son âme, de tous ses traits. Dans une situation d'esprit froide et paisible-, on pouvait souvent lui trouver de la contrainte, de la gaucherie, de la timidité, même une sorte d'affectation ; il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui que lorsque sa pensée l'avait transporté hors de lui-même. » L'auteur du Neveu de T^ameau avait débuté par une brochure restée inédite, et qu'un libraire, doué d'un flair subtil et d'une âme libérale, lui avait payée, pour l'aiguillonner au travail. Diderot s'était hâté déporter cet argent à sa femme qui avait eu des scrupules sur la provenance, ne pouvant croire qu'on le lui eût donné en échange de quelques « chiffons de papier ^. Elle s'était même exaltée jusqu'à lui reprocher d'avoir dupé ce brave homme(i). — On sait que Diderot était né à Langres, dans la boutique d'un coutelier, qui lui avait fait faire ses études chez les jésuites, et qui disait, lorqu-'on lui parlait des succès de son fils: «Je suis charmé qu'il prospère, mais vous ne sauriez croire combien il a avalé de mes lancettes. »

Diderot était devenu subitement l'ami intime de Grimm. Or, voici le portrait qu'on a fait de celui-ci : De gros yeux à fleur de tête, une allure dégingandée, une mise de petit-maître avec l'accompagnement obligé des pots de blanc et de rouge, une âme portée à la mélancolie ou à la gaieté, à la sensibilité ou à la sau-

l. Correspondance de Laharpe

vagerie, à l'enthousiasme ou à l'intrigue. Grimm parlait un langage incorrect, mais que relevait la hardiesse de l'expression. En dépit de ses hérésies grammaticales, on ne rencontrait personne, dit M"'' d'Epinay, qui eût le tact plus délicat et plus sûr. Voltaire disait de lui : « De quoi donc s'avise ce bohémien d'avoir plus d'esprit que nous? » Grimm était d'origine bavaroise. Arrivé jeune à Paris, comme gouverneur des fils du comte de Schœnberg, ministre du roi de Pologne en France, il avait été ensuite attaché, en qualité de lecteur, au prince héréditaire de Saxe-Cobourg, et, depuis 1753, entretenait une correspondance littéraire avec la duchesse de Saxe-Gotha, l'impératrice de Russie, la reine de Suède, le roi de Pologne, etc. En cas de maladie ou d'absence, c'était Diderot qui tenait la plume; la correspondance ne chômait que quand ils s'éloignaient tous deux de Paris. En 1773, par exemple, ils s'étaient rendus l'un et l'autre à l'appel de Catherine. Grimm, à la date du 10 novembre de cette année, écrivait à M™" Geoffrin : « Quand je pense combien il y a de ruisseaux entre vous et moi, sans compter celui de la rue Saint-Honoré, je suis tenté de vous souhaiter la bonne année la veille de la Saint- Martin. »

Thomas était silencieux et méditatif; il ne s'abandonnait que dans un cercle d'amis. D'abord professeur au collège de Beauvais, il était devenu secrétaire du duc de Praslin, ministre des affaires étrangères, puis avait été nommé secrétaire-interprète des cantons suisses, sinécure qui lui permit de suivre tout à l'aise son penchant pour les lettres. 11 excellait dans le discours académique, mais, à force de chercher le sublime, il tombait souvent dans l'emphase. Le meilleur morceau d'éloquence qu'il ait laissé est son E/oge de Marc Aurèle, critique indirecte du règne corrompu qu'il avait sous les yeux.

Suard était né spadassin, car, dès l'âge de quinze ans, il comptait déjà trois affaires dhonneur, comme disent les gens qui font consister l'honneur à donner ou à recevoir un coup d'épée. Le jeune Franc-Comtois avait déposé son humeur belliqueuse aux îles Sainte-Marguerite, où ses escapades lui avaient

valu un séjour forcé. Il était arrivé à Paris sans un sou vaillant, mais riche de savoir-faire. Son début fut un éloge de Louis XV, enjolivé d'une apologie de Montesquieu, manœuvre habile pour se concilier en même temps la cour et les libres penseurs. Suard joua toute sa vie ce double jeu; là est le secret de la réputation acquise par un homme à qui, selon Beaumarchais, « il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écrivain médiocre ».

Le chevalier de Chasteliux, colonel d'un régiment qui portait son nom, avait de l'esprit, mais à l'allemande, difficile à jaillir. Avec l'impassibilité du dieu Terme, il pratiquait une sorte de travail souterrain, et, aussitôt que le mot commençait à couler comme de source, se servait de sa verve dans l'unique but de provoquer celle des autres. II avait le dédain de la logique et ne pouvait résister à l'innocent plaisir de placer une équivoque. C'est ce que constate M™'= Necker, sous le couvert de Suard : il « n'aperçoit les objets, fait-elle dire à ce dernier, que sous une seule face et, comme on dit en administration, s'égare dans les ■vicinaux. Ce défaut tient au talent qu'il a pour les calembours (i) ». La joie naïve, qui éclatait sur le visage du chevalier au moindre bon mot qu'il entendait, aurait désarmé le farouche Boileau lui-même.

Saint-Lambert transportait dans la conversation l'élégance un peu froide de ses oeuvres et un ton de bonne compagnie, contracté à la petite cour de Lunéville, où il avait été admis au double titre de marquis et de poète. Il avait quitté les gardes lorraines pour aller habiter le village d'Eaubonne,dans la vallée de Montmorency, près de « celle (2) qui l'avait choisi pour embellir sa vie ». A Paris, il descendait à l'hôtel du prince de Beauveau, avec lequel il s'était lié à Nancy.

Cahuzac avait aussi suivi la carrière des armes, et, la campagne de Hanovre terminée, s'était misa cultiver, non la terre comme Cincinnatus, mais la tragédie comme personne, et il en tirait

i. iMélanges extraits des manuscrits de t7W"»« U^ecker, t. II, p. 308. 2. Muie d'Houdetot.

vanité. A un dîner du mereredi,se disposant à lire {Maiilius,une pièce qui n'a été ni jouée ni imprimée: «J'ai tâché, dit-il modestement, d'éviter le gigantesque de Corneille et la fadeur de Racine (1). — Cela s'appelle, répondit un grand seigneur, s'asseoir entre entre deux chaises. »

Le baron d'Holbach était tropdiscret pour rendrede fréquentes visites à M™° Geoffrin, qu'effarouchait l'audace de ses opinions philosophiques et qui cependant avait pour lui un goût marqué: « Je n'ai jamais vu, disait-elle, d'homme plus simplement simple. » Il possédait une mémoire prodigieuse et qui avait le don de ne conserver que ce qui méritait d'être retenu. « Quelque système que forge mon imagination, disait Diderot à Grimm, je suis sûr que mon ami d'Holbach me trouve des faits et des autorités pour le justifier. »

Lesage se tenait dans un coin, son cornet acoustique à la main, ne le portant à son oreille que lorsqu'il flairait un discoureur spirituel. C'est le premier sourd qu'on ait vu gai. — il faisait preuve d'originalité en toutes choses. 11 était d'un désintéressement et d'une indépendance rares. Pauvre, il rejeta avec dédain, mais sans bruit, l'offre d'un traitant qui lui proposait d'échanger son manuscrit de Turcaret contre une somme ronde de cent mille francs. Il avait promis de venir lire cette pièce, avant dîner, chez la duchesse de Bouillon. Etant arrivé plus tard, et la duchesse lui reprochant de lui avoir fait perdre une heure à l'attendre : « Eh bien, madame, dit-il, je vais vous faire gagner deux heures. » Et il tourna les talons.

Gatti, médecin consultant du roi, pirouettait à travers le salon de M.'^° Geoffrin avec une réjouissante légèreté de corps et d'esprit : on eût dit qu'il voulait protester contre les plaisanteries dont Molière a lardé sa profession.

Fontenelle, qui comptait environ quatre-vingt-dix ans, prenait

I. Dans h Comte de Waruick, qui est la glorification de la Grande- Bretagne, on remarquait ce vers qui n'a, en effet, son pareil ni chez Corneille ni chez Racine :

Transportons l'Angleterre au milieu delà France.

plaisir à se rappeler et à rappeler les événements dont il avait été témoin, ^- sans se montrer détracteur du temps présent. « Il avait vu, dit Saint-Lambert, ce siècle brillant dont notre siècle aime à s'entretenir ; sa mémoire était remplie d'anecdotes qu'il rendait encore plus intéressantes par sa manière de les placer. Ses contes et ses plaisanteries faisaient penser. Les femmes, les hommes de la cour, les artistes, les poètes, les philosophes aimaient sa conversation. » il produisait parfois l'effet d'un revenant. On croyait rêver, lorsqu'en 1753, après avoir évoqué le souvenir des dragonnades, parlé de jansénisme etdequiétisme, il se prit à dire dans une digression inopinée : « J'étais chez

M™° de Lafayette, je vois entrer M°''= de Sévigné » Tous les

regards se portèrent dans la direction de son bras levé du côté de la porte, comme si l'on eût ciu à une apparition de l'illustre marquise. Lorsque la conversation avait un tour animé, n'aimant pas le bruit, il attendait qu'elle fût close pour donner son avis. 11 appliquait alors son cornet, car il avait contracté, avec les années, l'infirmité de Lesage, et demandait un résumé de la discussion. Puis, se concentrant en lui-même, il se livrait à un examen muet, et, les raisons pour et contre mûrement pesées, il prononçait son verdict. Si c'était quelque ennuyeux qui avait la parole, par exemple, son neveu

Daube, Qu'une ardeur du dispute éveillait avant l'aube,

il demeurait à l'écart. Un jour celui-ci lui cria: «Je dis, moi

— Ah! vous dites, vous... » répliqua Fontenelle, et il se hâta d'ôter son cornet.

Dépourvu de tout enthousiasme, il n'en comprenait aucun, pas même celui dont il était l'objet. En 17 51, un Anglais accourt aussi vite que le permet la raideur britannique, lui disant: « Il y a longtemps que je désire vous voir et vous causer. — Ce n'eût pas été ma faute si vous ne m'eussiez pas vu, répondit-il; j'ai vécu quatre-vingt-quatorze ans pour vous en donner le plaisir, si plaisir il y a. Voyez ce qu'on fait pour vous, des espèces

de miracles. » Lorsque Diderot le rencontra pour la première fois: «J'éprouve un sentiment singulier... » lui dit-il d'une voix émue. « Monsieur, repartit Fontenelle, il y a quatre-vingts ans que j'ai relégué le sentiment dans l'églogue. » 11 avait été jadis d'humeur galante, mais en se gardant de l'amour, ce trouble-fête, et à cinquante ans avait fait vœu de continence, comme on se met à la diète, par raison de santé. Il s'amusait, auprès de M™* Geoffrin, à rivaliser de caquetage amoureux avec le bonhomme Réaumur, un utilitaire endiablé qui tenta de tirer parti delà soie des araignées et dont un mémoire ad boc eut l'honneur d'être traduit en mantchou par le père Parennin, à la demande de l'empereur de la Chine. M"» Geoffrin entrait dans le jeu et appelait Réaumur son monsieur; et l'auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes d'improviser quelques rimes toutes pleines de sa jalousie nonagénaire. Il n'avait pas un seul ennemi, car on ne peut sérieusement compter Rémond de Saint-Marc. Comme on le questionnait sur sa recette : « Par ces deux axiomes, dit-il: tout est possible et tout le monde a raison. » On ne put, er> aucune circonstance, le surprendre riant ou pleurant. A la nouvelle de la mort de M™" de Tencin : « Eh bien ! s'étaitil écrié, j'irai désormais chez M"" Geoffrin. » Son égoisme faisait dire de lui : « Lorsqu'il mourra, il s'embrassera bien tendrement, se serrera entre ses bras et se dira : Adieu, mon ami, je n'ai jamais aimé que toi, je suis au désespoir de te quitter. » Il ne demandait de service à personne, mais n'en rendait pas, malgré ses trente mille livres de rente, à moins d'une pression. C'était M™<" Geof. frin qui avait le privilège de vaincre, non son avarice, mais son indifférence. Toujours à la piste de misères à soulager, elle venait quelquefois lui faire part de quelque pieuse trouvaille. « Ils sont bien malheureux, » murmurait Fontenelle, et il parlait d'autre chose. Elle ne l'interrompait pas, mais au moment de le quitter : « Donnez-moi, lui disait -elle, cinquante louis pour ces pauvres gens. — Vous avez raison. » Et il donnait les cinquante louis, prêta recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'aiguillonnât de nouveau.

loS

M™"^ Geoffrin faisait de sa fortune l'usage le plus libéral, et exagérait le désintéressement au point de repousser avec dépit les actions de grâces qu'elle s'attirait. Elle entendait se payer par ses mains, et déclarait savoir bien goûter toute seule la satisfaction qu'on éprouve à obliger. Pour peu qu'on la contredît, elle répliquait vivement qu'elle n'aimait que les ingrats, et érigeait l'ingratitude en vertu. Par une inconséquence bien naturelle, elle détestait Rousseau, qui ne pouvait souffrir ni les bienfaits ni les bienfaiteurs; mais elle se montrait, à l'occasion, admirablement logique. Quelqu'un lui faisait remarquer que sa laitière la servait mal : « Je le sais bien, dit-elle, mais je ne puis pas en changer. — Et pourquoi, madame? — C'est que je lui ai donné deux vaches. — La belle raison! — Eh ! oui ; elle vendait du lait à ma porte, mes gens vinrent me dire qu'elle était au désespoir de la perte •de sa vache, et comme ils m'avertirent trop tard, je lui en donnai deux : une pour remplacer celle qu'elle avait perdue, et l'autre pour la consoler de tout le chagrin qu'elle avait eu pendant huit jours. Vous voyez bien que je ne peux changer cette laitière-là. » M™« Geoffrin avait le génie et l'opiniâtreté de la bienfaisance. Tout en visitant ses pauvres, elle frappait quelquefois à la porte de ses amis, sous prétexte de s'informer de leur santé, et en réalité pour inspecter leur logis et combler les vides. Le lendemain ils voyaient arriver, qui un bureau, qui un fauteuil, qui une pendule, qui un mobilier complet, qui un contrat de rente. Un matin, elle entre chez Morellet, qui était en proie à une cruelle déception. Il espérait que le contrôleur général d'Invaux récompenserait largement ses mémoires sur la compagnie des Indes, dans lesquels il plaide la cause de la liberté du commerce, et il ne reçoit d'autre visite que celle d'une femme qu'il a dû froisser, car sa fortune repose en grande partie sur les bénéfices du privilège de la Manufacture des glaces. M""« Geoffrin n'a pas l'air de remarquer l'embarras de l'abbé. Elle s'assied auprès du feu, et, ramenant sa robe grise sur ses jambes, pour dissimuler la gêne qu'elle ressent elle-même : « Je ne veux pas, ditelle tout à coup, voir votre sort entre les mains de ces gens en

place, qui n'ont encore rien fait pour vous de solide, et qui, d'un moment à l'autre, peuvent vous retirer ce qu'ils vous donnent. Dites-moi votre nom de baptême, et passez demain chez Dosne, notaire, rue du Rouie ; vous signerez un contrat de rente viagère de douze cents et quelques livres que je place sur votre tète et sur la mienne. Avec cela vous serez au moins sûr de vivre à l'abri du besoin (i). » Et elle le quitta brusquement, selon son habitude. Elle pensionna aussi d'Alembert, Thomas (2) et M"" de Lespinasse. 11 lui avait fallu dépenser des trésors de diplomatie féline pour vaincre les susceptibilités de cette dernière, qui avait la tête aussi chaude que le cœur (3). C'était la seule femme qui parût au dîner du mercredi. Morellet raconte à son sujet une amusante anecdote. Elle avait, à plusieurs reprises, témoigné le désir de connaître Buffon. « M""-' Geoffrin, s'étant chargée de lui procurer ce bonheur, avait engagé Buffon à venir passer la soirée chez elle. Voilà M"" de Lespinasse aux anges, se promettant bien d'observer cet homme célèbre et de ne rien perdre de ce qui sortirait de sa bouche. La conversation ayant commencé de la part de JVl"« de Lespinasse, par des compliments flatteurs et fins comme elle savait les faire, on vient à parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M. de Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion difficile et rare. « Oh! diable! dit M. de Buffon, la tête haute, les yeux à demi « fermés et avec un air moitié niais, moitié inspiré, oh ! « diable ! quand il est question de clarifier son style, c'est une « autre paire de manches. »

A ce propos, à cette comparaison des rues, voilà M"^ de Lespinasse qui se trouble, sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil, répétant entre ses dents : « Une autre paire

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