Ibidem, p. 24c
donnait son avis comme s'il se fût agi d'aflaires courantes, et il semblait qu'elle n'avait jamais eu rien à démêler avec les passions des hommes.
f^mc Geoffrin partit en mai 1765 pour la Pologne, oij l'appelait la gratitude de l'ancien prisonnier du Fort-l'Evêque, fraîchement élu roi. Elle ne s'était pas décidée à ce voyage sans réflexion. « On est curieux de me voir, s'était-elle dit, on s'attend que j'aurai beaucoup d'esprit, que je développerai les plus grandes connaissances; si je le fais, je n'étonnerai personne, on s'y attendait. Si, au contraire, je suis très simple, si je ne pense jamais à ce que j'ai à dire, si je le dis sur-le-champ et le plus naturellement possible, on sera surpris, on ne s'y attendait pas et l'on se croira à mon niveau; on m'en saura gré. » Elle suivit cette dernière ligne de conduite et s'en trouva bien. Elle fut accueillie comme une souveraine en voyage. Une grande partie de la noblesse vint à sa rencontre à quelques lieues de Varsovie et ne la quitta qu'à la porte d'une maison que le roi lui avait fait préparer sur le modèle de sa maison de Paris, afin qu'elle s'imaginât entrer dans la sienne.
Pendant son séjour à Varsovie, M™« Geoffrin reçut une lettre de Voltaire qui la priait d'intéresser Stanislas au sort du malheureux Sirven. Elle obtint un don de deux cents ducats, accompagné du billet suivant : « J'ai cru voir dans la lettre que Voltaire vous écrit, la Raison qui s'adresse à l'Amitié en faveur de la Justice. Quand je ferai une statue de l'Amitié, je lui donnerai vos traits : cette divinité est mère de la Bienfaisance. Vous êtes la mienne depuis longtemps, et votre fils ne vous refuserait pas, quand même ce que Voltaire me demande ne m'honorerait pas autant. » Elle écrivait le 23 juillet 1766: « Mon cher d'Alembert, je ne peux pas vous pardonner d'être bien aise que les agréments que j'ai eus dans mon voyage fassent une nouvelle peine à votre voisine (M™« Du Deffant).Je conviens que c'est une méchante bête, mais elle est aveugle; et, de plus, le genre de sa méchanceté, qui est la jalousie, la rend si malheureuse qu'en vérité elle me fait pitié. Ce sentiment a retenu le désir que
j'avais d'écrire un petit billet galant au président (Hénault). » Et quelques jours après (le 30), encore à la même adresse : «....Je dis mille choses tendres à mon cher baron d'Holbach et à la belle baronne, ainsi qu'à vous; ils font partie du troupeau que mon
cœur a choisi » A Versailles, où son nom bourgeois et ses
relations avec les philosophes l'auraient empêchée de pénétrer, si elle en avait eu l'ambition, on ne parlait que des témoignages de considération qu'on lui prodiguait à la cour de Pologne, ^me Geoffrin fut vivement pressée par Catherine de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais elle ne quitta Varsovie que pour regagner Paris qu'elle regrettait, quelque choyée qu'elle fût par Stanislas, Elle devait, à son passage à Vienne, être l'objet d'honneurs encore plus insignes que lors de son arrivée à Varsovie. Joseph 11 vint lui-même au-devant d'elle et force lui fut de dîner avec l'impératrice-reine.
Dès que la nouvelle du retour de M™'' Geoffrin se fut répandue dans Paris, ses anciens familiers accoururent en foule et, à leur suite, quantité de gentilshommes et même des ministres. « Vous devez être bien fière, lui dirent quelques gens de lettres, de l'empressement de si hauts personnages. — J'en suis très heureuse, répondit-elle, non pour moi qui n'ai aucun service personnel à leur demander, mais pour vous qui pouvez avoir besoin de leur protection. » Elle avait trop de bon sens pour être vaine, et n'avait d'autre préoccupation que les intérêts de ses amis.Apprenant en 1769 que Palissot voulait, à la faveur de l'anonyme, faire jouer son Homme dangereux, comédie en trois actes, qu'il prétendait être une satire contre lui-même, et qui n'était qu'une suite des Philosophes (i), elle pria M. de Sartine d'en empêcher la représentation et obtint gain de cause (2).
jyjmc Geoffrin eut le mérite d'avoir pour elle non seulement les hommes mais encore les femmes (3). M™^ Necker lui a con-
1. Comédie bourrée de personnalités grossières et qui avait été représentée en 1760.