PRÉFACE
« La vérité de mon caractère, le naturel de mon esprit, la simplicité et la variété de mes goûts m'ont rendue^heureuse dans
porte à un certain abbé de Guasco, qui passait pour un espion des cours de Vienne et de Turin. L'abbé s'en plaignit à Montesquieu comme d'une avanie que rien ne justifiait. L'auteur de V Esprit des lois, dont il avait capté l'esprit par ses flatteries, eut le tort, pour^lui être [agréable à son tour, d'égrjtigner M""* Geoffrin, et l'abbé, pour publier ces coups de griffes de complaisance, édita, en 1767, les Lettres familières de Montesquieu. Le volume fit scandale, mais aux dépens de Guasco seul. I. IMélanges, t. III, p. 240-246.
toutes les situations de ma vie; je sens de la douceur à m'en rappeler les événements, et un plaisir piquant à penser que je vais me développer moi-même à moi-même,
« Cet ouvrage sera pour moi ce que sont ordinairement, pour nousautresfemmes, de grandsprojets de broderie ou de tapisserie: le choix du dessin nous amuse, l'exécution nous occupe quelque temps, nous y travaillons peu, nous nous en ennuyons et nous ne le finissons pas. »
Et ce fut tout.
Le contact journalier des encyclopédistes n'avait pu entamer la foi de M™'' Geoffrin. Seulement, elle pratiquait à la sourdine. Elle avait imaginé un biais pour être bien avec le ciel sans être mal avec les philosophes. D'un appartement loué dans un couvent de religieuses, elle se glissait dans une tribune qu'elle s'était réservée à l'église des Capucins (i). Aucun indiscret n'ayant divulgué, de son vivant, cette dévotion clandestine, elle avait un renom de scepticisme parfaitement établi. Aussi, quel ne fut pas l'étonnement général, lorqu'on apprit qu'elle avait contracté une maladie mortelle, en suivant un jubilé à Notre-Dame, au mépris du froid le plus vil? « On ne meurt que de bêtise, » avait-elle coutume de dire. Et c'était d'une imprudence religieuse qu'elle mourait, elle qu'on n'aurait cru capable ni d'imprévoyance ni de piété. La paralysie progressive dont elle était atteinte mit sept mois à l'emporter. « Votre dernière lettre, écrit Galiani à M™» d'Épinay,me parle du malheur de M""" Geoffrin; elle succombe aux
lois de la nature et du temps M. de Clermont, hier au soir,
m'étonna et me surprit d'abord en me soutenant que ces maladies et ces rechutes de M™" Geoffrin avaient été causées par des excès de dévotion. » Puis, à propos de la métamorphose qui s'est opérée en elle, l'abbé prend à partie les sectaires et les indifférents: à son avis, les premiers seuls méritent le feu. « Le fanatique, ditil, est un homme qui se met à courir au milieu d'une foule et tout le monde le suit. L'incrédule fait bien pis, c'est un danseur
i. zMannoiitel, Mémoires, t. II, p. 105106.
de corde qui fait les tours les plus incroyables en l'air, voltigeant autour de sa corde; il remplit de frayeur et d'étonnement tous les spectateurs, et personne n'est tenté de l'imiter, Ergo, M"" Geoffrin devait finir par un bon jiibilJ. » Ses amis entouraient son lit de souffrance avec une sollicitude qui attestait la profondeur de leur attachement. Mais M™'' Geoffrin avait une fille, la marquise de La Ferté-Imbault, qui détestait les philosophes, et qui lui déclara qu'il fallait opter entre eux et elle. La pauvre moribonde se conduisit en mère, et, à son grand regret, vit toute la société quitter la place, sauf Burigny, qui n'était pas homme à porter ombrage à la marquise, et que celle-ci considérait d'avance comme une portion de son héritage. D'Alembert écrivit à M"" de la Ferté-Imbault une lettre polie, quoique semée de traits acérés. Les autres, qui n'avaient pas sa retenue, firent tapage. Réveillée en sursaut. M""" Geoffrin leur reprocha de faire du bruit pour rien, et qualifia de folle la marquise, tout en louant son zèle : .« Ma fille, dit-elle, est comme Godefroi de Bouillon; elle a voulu défendre mon tombeau contre les infidèles. » A cette époque, Joseph 11, qui faisait son tour d'Europe, sous le pseudonyme de comte de Falkenstein, vint lui rendre la visite qu'il avait reçue d'elle à Vienne. Dans l'intervalle d'une crise à l'autre, M™° Geoffrin s'entretenait avec le petit nombre d'amis qu'avait laissé pénétrer le cordon sanitaire de la marquise. Elle n'avait pas la force de causer longuement, mais elle était restée en possession de son esprit et de son cœur. On élevait aux nues la simplicité de son caractère. « Tant de gens l'affectent, dit-elle, en rééditant son mot sur d'Holbach, mais M. de Malesherbes, voilà un homme simplement simple. » Elle avait, comme autrefois, la passion de la bienfaisance. Sachant que Suard montait son ménage, elle lui envoya trois casserolles d'argent. Elle força Thomas à recevoir une cassette de deux mille écus. Ce fut en vain qu'il argua de l'aisance dans laquelle il se trouvait. De guerre lasse, Thomas remit la cassette à M'"'= de La Ferté-Imbault qui eut la pudeur de la refuser, et la fit porter chez un notaire, à titre de dépôt, au nom du philosophe. La
I l6 RUELLES, SALONS ET CABARETS
marquise, en revanche, poussa les hauts cris, lorsqu'en parcourant les comptes de sa mère, elle acquit l'assurance que l'Encyclopédie lui avait coûté cent mille écus.
Pendant la léthargie qui précéda la mort de M^'^ Geoffrin, un domestique dit à un visiteur : « Madame est bien sensible à votre souvenir; elle vous fait dire qu'elle a perdu l'usage de la parole. » Aussitôt qu'elle eut rendu le dernier soupir, M™* Geoffrin, jusqu'alors si respectée, devint la proie des artisans de dénigrement. « Son excellente table, s'écriaient-ils en chœur, était tout son mérite. » Morellet les réduisit au silence par cet argument sans réplique : « 11 faut autre chose que des dîners pour occuper dans le monde la place que cette femme estimable s'y était faite. »