AU COUVENT DE SAINT-JOSEPH
Comme devait l'être, quatre-vingts ans plus tard, le salon de M'"^ Récamier, à l'Abbaye-aux-Bois, le salon de M™" Du Deffand, au couvent de Saint-Joseph, fut le centre d'une réunion d'élite, un milieu titré, mitre et lettré.
Marie de Vichy Chamrond, marquise Du Deffand, née en 1697, descendait d'une famille noble du Bourbonnais. Elle était fille de Nicolas Brulard, premier président au parlement de Bourgogne. Sa mère, Marie Bouthillier de Chavigny, avait épousé en secondes noces César-Auguste, duc de Choiseul. De là le titre de grand' maman, donné par M"»^ Du Deffand à la duchesse de Choiseul, femme du ministre d'État, laquelle était d'âge à être sa petite-fille.
M*'« de Chamrond fut élevée à Paris, rue de Charonne, dans le couvent de la Madeleine de Trénel, où elle se signala par des points d'interrogation qui confinaient à l'impiété. « Ses parents, dit Horace Walpole, alarmés sur ses sentiments religieux, lui envoyèrent le célèbre Massillon, pour s'entretenir avec elle. Elle ne fut ni intimidée par son caractère, ni éblouie par ses raison-
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nements, mais se défendit avec beaucoup de bon sens; et le prélat fut plus frappé de son esprit et de sa beauté que choqué de son hérésie... » Voici en quels termes elle parle elle-même de cette entrevue avec Massillon, dans une lettre adressée à Voltaire (i) : « Mon génie trembla devant le sien; ce ne fut pas à la force de ses raisonnements que je me soumis, mais à l'importance du raisonneur. » Elle dit ailleurs, à propos du catéchisme : « J'étais comme Fontenelle : j'avais à peine dix ans que je commençais à n'y rien comprendre. » Ce n'était pas de l'impiété, mais de l'indifférence, car bien souvent, au milieu des ennuis •dont elle était dévorée, elle regretta de ne pouvoir sombrer dans la dévotion, ce qui lui semblait « l'état le plus heureux de la vie ». 11 lui arriva même d'appeler à son aide un confesseur, le père Lenfant, avec qui elle disserta longuement, mais elle ne retira de cette conférence qu'une conviction, c'est que ce prédicateur avait beaucoup d'esprit. » Aveu qui ne lui coûtait guère, car c'était affirmer du même coup qu'elle en avait plus que lui, puisque son scepticisme était sorti intact de la lutte.
Son mariage eut lieu le 2 août 17 18. Elle n'apportait en dot qu'une médiocre fortune, et le marquis Du Deffand de la Lande n'avait pour tout bien que son brevet de colonel d'un régiment de dragons ; quant à son intelligence, elle était d'une nullité rare. Le sort du marquis était tout tracé d'avance. La marquise était, du reste, un morceau friand, si Ton s'en rapporte aux lignes suivantes adressées par Voltaire à M""^ Du Deffand devenue aveugle : « Ils étaient autrefois bien brillants et bien beaux, ces yeux-là!... Pourquoi faut-il qu'on soit puni par où l'on a péché, et quelle rage a la nature de détruire ses plus beaux ouvrages ! » Selon M"'' Aïssé, elle était « belle » et avait « beaucoup de grâce ». Le régent fut de cet avis et en témoigna quinze jours durant : •c'est Walpole qui consigne le fait avec cette précision toute britannique. Mathieu Marais, dans ses mémoires, ne classe pas M™' Du Deffand parmi les maîtresses de Philippe d'Orléans, mais