I . A la date du 28 septembre
il la cite après la maîtresse en titre, à propos d'une fête donnée à Saint-Cloud par le prince à la maréchale d'Estrées : « M™« d^Averne, dit-il, y était brillante avec M™« Du Deffand et une autre dame. Plusieuis autres avaient refusé d'y paraître... On voyait de toutes parts les délices de Capoue. » 11 ajoute brutalement, un an plus tard (septembre 1722) :
« M™'= Du Deffand a obtenu six mille livres de rentes viagères sur la ville par ses intrigues avec M™° d'Averne et les favoris du régent. Tantôt bien, tantôt mal avec eux, elle a pris un bon moment et a attrapé ces six milles livres de rente, qui valent mieux que tout le papier qui lui reste. Son mari l'a renvoyée et n'a pu souffrir davantage ses galanteries avec Fargis, autrement Delrieu, fils du partisan Delrieu, qui se fit appeler de Rieu, et dont on disait qu'il avait tant volé qu'il en avait perdu une aile. Voilà les gens qui ont les faveurs de la cour et nos rentes. Fargis est un des premiers courtisans du régent et de ses débauciies. »
Mathieu Marais attribue à M. Du Deffand une force de caractère que contredit formellement M"" Aissé, plus digne de foi que l'avocat, puisqu'elle a sur lui l'avantage de parler de visu. Du reste, c'est le seul point qui les divise. Tous deux célèbrent dans les mêmes termes la fidélité de l'épouse : «Je veux vous parler de M""" Du Deffand, écrit-elle à M™° Calandrini. Elle avait un violent désir, pendant longtemps, de se raccommoder avec son mari : comme elle a de l'esprit, elle appuie de très bonnes raisons cette envie, elle agissait dans plusieurs occasions, de façon à rendre ce raccommodement durable et honnête. Sa grand'mère meurt, et lui laisse quatre mille livres de rentes : sa fortune devenant meilleure, c'était un moyen d'offrir à son mari un état plus heureux que si elle avait été pauvre. Comme il n'était point riche, elle prétendait rendre moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit comme nous l'avions prévu; elle en reçut des compliments de tout le monde. J'aurais voulu qu'elle ne pressât pas autant; il fallait encore un noviciat de six mois, son mari devant les passer
naturellement chez son père. J'avais mes raisons pour lui conseiller cela; mais comme cette bonne dame mettait de l'esprit ou, pour mieux dire, de l'imagination au lieu de raison et de stabilité, elle emballa la chose de manière que le mari amoureux rompit son voyage et se vint établir chez elle, c'est-à-dire y dîner et y souper; car, pour habiter ensemble, elle ne voulut pas en entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour elle et son mari. C'était la plus belle amitié du monde pendant six semaines : au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie et a repris pour son mari une aversion outrée; et, sans lui faire de brusqueries, elle avait un air si désespéré et si triste qu'il a pris le parti d'aller chez son père. Elle prend toutes les mesures imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infamie de ses procédés : elle a voulu, par instance et par pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons. J'ai tenu bon ; j'ai été trois semaines sans la voir : elle est venue me chercher. 11 n'y a sortes de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne l'abandonnasse pas. Je lui ai dit que le public s'éloignait d'elle comme je m'en éloignais ; que je souhaiterais qu'elle prît autant de peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectais trop pour ne lui pas sacrifier mon goût pour elle. Elle pleura beaucoup; je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite, c'est qu'elle ne peut vivre avec personne et qu'un amant qu'elle avait avant son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avait quittée; et quand il eut appris qu'elle était bien avec M. Du Deffand, il lui écrivit des lettres pleines de reproches et il est revenu, l'amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints. La bonne dame ne suivit que son penchant et, sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari ; elle a obligé ce dernier à abandonner la place : il n'a pas été parti que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies ; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée. Cela ne réussit pas; l'air
délibéré et embarrassé règne tour à tour dans sa personne. Voilà où elle en est et où j'en suis avec elle. » M"« Aïssé écrivait cela en décembre 1728. Elle connaissait la marquise depuis une dizaine d'années. C'était chez elle qu'avait commencé le joli et douloureux roman des amours de la « jeune Grecque » et du chevalier d'Aydie, neveu du marquis de Sainte-Aulaire, M"« Aïssé était une « Grecque » de Circassie, achetée à l'âge de quatre ans par M. de Ferriol, notre ambassadeur à Constantinopie, lequel, — pour qu'elle fût stylée en conséquence, — l'avait placée entre les mains de sa belle-sœur, M™*^ de Ferriol, une Tencin, digne sœur de la célèbre chanoinesse, belle, galante, rompue aux intrigues et maîtresse publique du maréchal d'Uxelles. M. de Ferriol parvint-il à dompter l'énergique résistance de M"« Aïssé ? Quelques-uns Taffirment en s'appuyant sur la lettre suivante de l'ancien ambassadeur, trouvée dans les papiers d'Argental :
« Lorsque je vous retirai des mains des infidèles et que je vous achetai, mon attention n'était pas de me préparer des chagrins et de me rendre malheureux ; au contraire, je prétendais profiter de la décision du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous à ma volonté, et pour en faire un jour ma fille ou ma maîtresse. Le même destin veut que vous soyez l'une et l'autre, ne m'étant pas possilile de séparer l'amour de l'amitié, et des désirs ardents d'une tendresse de père ; et tranquille conformez-vous au destin, et ne séparez pas ce qu'il semble que le Ciel ait prit soin de joindre.
« Vous auriez été la maîtresse d'un Turc qui aurait peut-être partagé sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que je veux que tout soit commun entre nous et que vous disposiez de ce que j'ai comme moi-même.
« Sur toutes choses, plus de brouilleries ; observez-vous et ne donnez aux mauvaises langues aucune prise sur vous ; soyez aussi un peu circonspecte sur le choix de vos amies, et ne vous livrez à elles que de bonne sorte ; et quand je serai content, vous trouverez en moi ce que vous ne trouveriez en nul autre,
les nœuds à part, qui nous lient indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Aïssé, de tout mon cœur. »
Cette pièce de conviction ne prouve rien, sinon l'impudence de M. de Ferriol. Non il n'a pas souillé de ses baisers séniles les lèvres roses et candides de l'adorable jeune fille, car elle n'eût pas manqué de pleurer cette flétrissure dans le sein de M™8 Calandrini, devant qui elle ne cessa de faire son examen de conscience et de se frapper la poitrine, pour une faute que tout le monde excuse, à l'exception de M'"*^ Calandrini. Voyez comme die redresse fièrement la tête, lorsque cette rigide matrone, se faisant l'écho de méchants bruits, la presse d'achever sa confession :
« Quoi, Madame! vous me croiriez capable de vous tromper! je vous ai fait l'aveu de toutes mes faiblesses, elles sont bien grandes ; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvais estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon cœur ne pouvait être séduit que par la vertu ou par tout ce qui en avait l'apparence. »
D'Aydie méritait l'amour de celle dont Bolingbroke a dit: « J'aimerais mieux avoir trouvé le secret de lui plaire que celui de la quadrature du cercle. » C'était un parfait galant homme. Chevalier non proies de Saint- Jean de Jérusalem, il avait voulu se faire relever de ses vœux pour régulariser son union et légitimer la fille qui en était issue. Mais M"" Aïssé avait eu le scrupule de son origine et décliné une réparation que la famille de son amant aurait pu traiter de mésalliance. Ils se valaient aussi tous deux par les qualités de l'esprit. A la probité du cœur, le chevalier joignait une sûreté de judiciaire qui lui avait gagné l'amitié de Montesquieu. Lorsqu'en 1753, chez M™*" du Deffant,on opina sur les Mélanges de d'Alembert dont la première partie venait de paraître, son avis fut compté parmi les meilleurs et eut la bonne fortune d'être recueilli dans les œuvres de l'auteur. II passa les vingt dernières années de sa vie en famille, au château de Mayac, d'où il envoyait à la marquise des lettres qui faisaient le régal de ses familiers. A propos de l'élection à l'Académie de Louis de
Bourbon-Condé, comte de Clermont, qui n'avait d"autre titre que sa naissance et qui prétendait <,< qu'il ne convenait pas à un prince du sang d'entrer dans aucun corps sans y avoir une préséance marquée et un rang distingué », d'Aydie écrivait le
29 décembre 1733 : « Mon frère aîné dit que, puisqu'on fait
M. le comte de Clermont académicien, on devrait au moins faire d'Alembert prince du sang. »
Le cercle de M™« Du Deffant s'ouvrit d'abord dans une maison qu'elle habitait rue de Beaune et qui était située près de celle où devait mourir Voltaire. C'était vers 1730, époque où la marquise noua avec le président Hénault des relations si intimes qu'elles ressemblaient à la chaîne d'un ménage. Douze ans plus tard, ce dernier écrivait à M™« Du Deffant qui prenait les eaux de Forges : « A dire vrai, je commence à m'ennuyer déjà beaucoup et vous m'êtes un mal nécessaire. » Elle avait dit, elle-même, dès le début: «je n'ai ni tempérament ni roman. » Le tempérament faisait aussi défaut au prési'lent Du moins, il s'était refroidi, car il avait eu son temps d'incandescence, et, une agréable physionomieaidant, avait tourné la tête aux plus « honnêtes dames de la cour », telles que M™^ de Civrac, dame d'honneur de Mesdames, la maréchale d'Estrées et la princesse de Léon. Celle-ci, dont on disait, selon Mathieu Marais, qu'elle était bossuée et non pas bossue, parce qu'elle avait des bosses partout, était une des deux filles que la duchesse de Roquelaure avait eues d'une seule couche après sept mois de mariage. A leur arrivée le duc, au lieu de se fâcher, s'était contenté de les accueillir ainsi : ^< Mesdemoiselles, je ne vous attendais pas si tôt. » Cette politesse était de la déférence pour Louis XIV qui passait pour être le père.
Celui à qui ses soupers méritèrent la qualification de moderne Apicius avait débuté par une station à l'Oratoire où l'éloquence de Massillon l'avait entraîné, moins par dévotion que par ambition. Hénault s'était cru appelé aux triomphes de la chaire. Mais cette ivresse d'émulation se dissipa vite entre les murs glacés du cloître. Et il en sortit murmurant peut- être déjà
le couplet qu'il se plaisait à chantonner aux oreilles de M'"'' Du Deffant :
L'indifférence est pour les cœurs Ce que l'hiver est pour la terre.
L'indifférence est pour les cœurs Ce que l'hiver est pour les fleurs.
L'indifférence? n'est-ce pas le lien qui unit si longtemps M™'' Du Deffant, non seulement au président Hénault, mais encore à Pont-de-Veyle? Cela dura pour le premier quarante années et dix ans de plus pour le second.
On se les représente tous deux assis de chaque côté du fauteuil en forme de tonneau qu'occupait la maîtresse de la maison, veuve depuis 1750, aveugle depuis 1754, dans l'appartement du couvent de Saint-Joseph, où elle s'était installée un an auparavant, où demeuraient aussi M™<^s de Genlis et de Vassé et où avaient habité M""'' Ferrant et la princesse de Talmont, qui cachaient le prétendant (Charles-Edouard), l'une le jour, l'autre la nuit.
Pont-de-Veyle, frère cadet du marquis d'Argental et neveu de jV\me de Tencin, était d'une humeur inégale : il parlait peu ou se livrait à des boutades sans fin. 11 avait adapté le Daphnis et Chloé du régent sur les airs de longues danses, ce qui le rendait encore plus indécent, et il le chantait si bien qu'on ne songeait pas à se scandaliser.
Quant au président, il avait des impétuosités de caractère à froid entre deux bouts rimes. 11 regimbait, placidement, par mesure de santé, contre les coups d'épingles avec lesquels M™« Du Deffand ne cessait de mettre sa patience à l'épreuve. Un jour qu'elle s'étonnait d'une velléité d'emportement : « Si vous aviez, lui dit-il, assassiné une de vos amies et qu'elle ressuscitât le lendemain, vous seriez surprise de lui trouver de l'humeur contre vous. » M™° Du Deffand, par sa sécheresse, rappelait à Thomas un médecin de sa connaissance qui disait crûment : « Mon ami tomba malade, je le traitai, il mourut, je le disse-
quai. » Une méchante épigramme de Rulhières la caractérisait ainsi :
Elle y voyait dans son enfance, C'était alors la médisance.
Elle a perdu son œil et gardé son génie C'est aujourd'hui la calomnie.
En réalité, M"« Du Deffand recelait un égoïsme excessif qu'un profond ennui aiguisait jusqu'à la férocité. M"« de Lespinasse en a ressenti les cruels effets.
Leurs relations avaient commencé en 1752, au château de Chamrond, alors que M^^ Du Deffand y avait apporté l'ennui qu'elle croyait avoir laissé à Paris. Le château était habité par son frère le comte de Vichy, marié à M"° d'Albon, dont les enfants avaient pour institutrice leur propre tante, M"'= de Lespinasse, fille naturelle de la comtesse d'Albon et, selon M. Beuchot, du cardinal de Tencin. Comme elle était née après la mort du mari et qu'elle eût pu réclamer sa part de l'héritage maternel, le comte et la comtesse de Vichy l'avaient gardée près d'eux pour contrecarrer les prétentions qu'elle pourrait élever. Et ils la tenaient sous le joug d'une subordination blessante qui la rendit sans peine accessible à la proposition que lui fit M"'^ Du Deffand de l'attacher à sa personne.
M''^ de Lespinasse se retira d'abord à Lyon dans un couvent, pour y attendre l'invitation d'aller rejoindre à Paris la marquise qui voulait lui laisser le temps de faire un retour sur elle-même et qui l'avertit de la situation qu'elle aurait à Saint-Joseph. « Si vous me connaissez bien, lui écrivit-elle, vous ne devez pas avoir d'inquiétude sur la façon dont je traiterai votre amourpropre. Mais il faudra vous en rapporter à la connaissance que j'ai du monde. Si l'on croyait d'abord que vous fussiez établie auprès de moi, on ne saurait, quand même je serais une bien plus grande dame, de quelle manière on devrait traiter avec vous; les uns pourraient vous croire ma propre fille, les autres ma complaisante..,.., et sur cela faire des commentaires imper-
tinents... Le moindre artifice et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement méfiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont et d'Alembert : je les aime passionnément, moins par leurs agréments et par leur amitié pour moi que parleur extrême vérité... Il faut donc vous résoudre à vivre avec moi dans la plus grande vérité et sincérité, ne jamais user d'insinuation ni d'exagération ; en un mot, ne jamais perdie un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiments; avec toutes ces qualités vous serez charmante tant que vous vous laisserez aller à votre naturel et que vous serez sans prétention et sans entortillage... »
Ces conditions acceptées, M>''' de Lespinasse prolongea d'environ six moisson séjour à Lyon et n'arriva qu'en avril ou mai 1753 à Paris, où M'»'^ Du Deffand était rentrée dans le courant de novembre.
L'appartement de la marquise était très étendu : il occupait l'aile gauche du couvent de Saint-Joseph, voisine de l'hôtel de Brienne, aujourd'hui l'hôtel du ministre de la guerre, et avait une entrée particulière sur la rue. 11 comprenait l'ancien appartement de M""» de Montespan, dont les armes s'étalaient encore sur la plaque d'une cheminée et qui était venue souvent dans le saint lieu se faire absoudre des caresses du roi très chrétien. Un coin de ce corps de logis, donnant sur la rour, fut attribué à M^ie de Lespinasse qui devait bientôt éveiller les susceptibilités de la maîtresse de maison, vieillie, souvent maussade, déjà presque aveugle et très défiante. La nouvelle venue avait la fraîcheur de ses vingt-deux ans, une taille bien prise, des agréments de physionomie que la petite vérole ne parvint pas à altérer profondément, de plus une vivacité d'esprit, des élans de cœur et une chaleur de parole qui augmentaient encore le contraste. Quelquesuns des familiers de M^^ Du Deffand, d'Alembert, Turgot et le
SALONS ET CABARETS I ij
chevalier de Chastcllux, subjugués, — le premier surtout, parle charme irrésistible de cette demoiselle de compagnie si brillamment douée et dont l'infériorité de sa position ne faisait que ressortir les rares qualités, — devançaient parfois l'heure de la réception de M"" Du Delïant et attendaient sans impatience dans l'étroite chambre de M"" de Lespinasse que cette heure eût sonné.
La marquise, qui était debout dès six heures du matin autrefois, alors qu'elle se faisait faire des lectures par un soldat des Invalides, quand ses domestiques dormaient encore, ne se levait plus qu'un peu avant six heures du soir, juste à temps pour l'ouverture de son salon. Elle veillait toutes les nuits, soit chez elle, soit chez la maréchale de Luxembourg. Et c'était M"« de Lespinasse qui, dans ces longues veillées, où les lectures alternaient avec les causeries, remplissait le rôle de l'invalide, devenu beaucoup plus fatigant. Il tallait, en outre, qu'elle fut levée la première. Et elle ne s'en plaignait pas, y ayant gagne des relations qui, après avoir commencé par des témoignages d'intérêt, devaient finir par des amitiés à toule épreuve.
Parmi les personnages qui traversèrent le salon de M°*» Du Deffand ou qui en devinrent les hôtes habituels, nous noterons, outre le président Hénaull, PoiU-de-Veyle, d'Alembert, Turgot et Chastcllux, déjà cités ; Voltaire, Diderot, Montesquieu, Nccker, Horace Walpole, les abbés Barthélémy et Pernetty, le chevalier de Lisie, de Formont, Du Bucq, le docteur Gatti, le marquis de Caraccioli, Hume, Gibbon, le baron de Gleichen, le comte de Creutz, Grawfurt, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, de Boisgelin, archevêque d'Aix, de Conzié, évêque d'Arras ; les princes de Beauffremont et de Beauveau, les ducs de Choiseul et de Lauzun, le marquis et le chevalier de Boufflers ; les comtes de Stainville et de Broglie... Nous arrêtons ici la liste des hommes. Voici maintenant celle des femmes : les princesses de Beauffremont, de Beauveau, de Poix et de Talmont ; les duchesses de Choiseul, d'Aiguillon, de Grammont, de Lauzun et de La Valière; les maréchales de Luxembourg et de Mirepnix; les marquises de
Boufflers et Du Châtelet ; les comtesses de Choiseul, de Rochefort, de Valentinois, de Broglie, de Boufflers, dejonsac, de For- ■calquier, de Flamarens et de Pembrok, la vicomtesse de Cambis, Mmos Necker et de Marchais, et lady Cholmondeley.
M™" Du Deffand se plaisait à portraiturer ses visiteurs des deux sexes, mais elle y mettait trop d'apprêt. Nous préférons de beaucoup la vivacité à main courante de ses coups de plume épistolaires.
Donnons quelques échantillons de ces croquis longuement médités :
La duchesse de Boufflers qui devint la maréchale de Luxembourg.
« M'"" la duchesse de Boufflers est belle sans avoir l'air de s'en douter... Elle a beaucoup d'esprit et de gaîté; elle est constante dans ses engagements, fidèle à ses amies, vraie, discrète, serviable, généreuse; enfin si elle était moins clairvoyante, ou si les hommes étaient moins ridicules, ils la trouveraient parfaite. »
La marquise Du Châtelet.
« Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle estsi contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais comme elle veut être belle en dépit de la nature et qu'elle veut être magnifique en dépit delà fortune, elle est obligée pour se donner le superflu, de se passer du nécessaire, comme chemises et autre bagatelles.
« Elle est née avec assez d'esprit : le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences les plus abstraites aux connaissances agréables ..
« Quelque célèbre que soit M'"" Du Châtelet, elle ne serait pas satisfaite si elle n'était pas célébrée, et c'est encore à quoi elle est parvenue, en devenant l'amie déclarée de M. de Voltaire.
Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse.
« Je vous ai promis votre iioroscope. Je n'ai pas besoin de consulter les astres, il me suffit d'observer votre caractère pour vous prédire affirmativement une grande fortune.
» Vous avez beaucoup d'esprit et surtout une sagacité étonnante qui vous fait tout pénétrer, tout savoir, sans avoir pour ainsi dire besoin d'aucune application ni d'aucune étude.,.
« L'ambition est le seul sentiment qui remplisse votre âme; je dis sentiment, car je ne crois pas que l'ambition soit en vous une passion. L'ambition est née avec vous...
« Je ne vous crois pas incapable d'amitié, mais elle sera toujours subordonnée à l'ambition et aux plaisirs. Vous cherchez la considération, vous l'avez obtenue; mais votre état, assez contraire à vos goûts, vous en a rendu les moyens difficiles, et c'est en quoi votre dextérité vous est encore fort utile.
« Voilà ce que je pense de vous et ce qui rend indubitable la fortune que je vous prédis. »
La duchesse de Choiseul.
« Vous medemandez votre portrait, vous n'en connaissez pas la difficulté; tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imaginaire...
« Vous avez infiniment d'esprit, surtout de la pénétration, de la profondeur et de la justesse...
« La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que si elle ne vous avait pas donné infiniment de raison et que vous ne l'eussiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-être ce qui fait qu'on vous pardonne de l'être.
« L'habitude où vous êtes de réfléchir vous a rendue maîtresse de vous-même ; vous tenez pour ainsi dire tous les ressorts de votre âme dans vos mains; et sans rien perdre de l'agrément du natu-
rel, vous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sagesse et à l'égalité de votre conduite...
« Il n'est pas besoin de parler de la bonté de votre cœur...
« Comment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités vous n'excitiez pas un empressement général? C'est qu'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras. Vous êtes pour ainsi dire la pierre de touche qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu'ils ne peuveut s'empêcher de trouver qu'il y a de vous à eux. »
Horace de IValpole.
« Non, non, je ne veux pas faire votre portrait, personne ne vous connaît moins que moi ; vous me paraissez tantôt tel que je voudrais que vous fussiez, tel que je crains que vous ne soyez et peut-être jamais tel que vous êtes.
« Je sais bien que vous avez beaucoup d'esprit ; vous en avez de tous les genres, de toutes les sortes; tout le monde sait cela aussi bien que moi, et vous devez le savoir mieux que personne.
« C'est votre caractère qu'il ûiudrait peindre, et voilà pourquoi j-e ne peux pas être bon juge ; il faudrait de l'indifférence ou du moins de l'impartialité; cependant je peux vous dire que vous êtes un fort honnête homme ; que vous avez des principes ; que vous êtes courageux; que vous vous piquez de fermeté; que, lorsque vous avez pris un parti, bon ou mauvais, rien ne vous le fait changer, ce qui fait que votre fermeté ressemble à l'opiniâtreté. Votre cœur est bon et votre amitié solide; mais elle n'est ni tendre ni facile; la peur d'être faible vous rend dur; vous êtes en garde contre toute sensibilité; vous ne pouvez pas vous refuser à rendre à vos amis des services essentiels, vous leur sacrifiez vos propres intérêts, mais vous leur refusez les plus petites complaisances... »
M™" Du Deffand a fait d'elle-même un double portrait : le premier porte la date de 1728 et le second celle de 1774.
Voyons comment elle se dépeint à l'âge de trente et un ans :
« ... M™" la marquise Du Deffand est ennemie de toute fausseté et affectation ; ses discours et son visage sont toujours les interprètes fidèles des sentiments de son âme ; sa figure n'est ni bien ni mal ; sa contenance est simple et unie; elle a de l'esprit; il aurait eu plus d'étendue et plus de solidité, si elle se fût trouvée avec des gens capables de la former et de l'instruire ; elle est raisonnable, elle a le goût juste; et si quelquefois la vivacité régare, bientôt la vérité la ramène; son imagination est vive, mais elle a besoin d'être réveillée. Souvent elle tombe dans un ennui qui éteint toutes les lumières de son esprit : cet état lui est insupportable et la rend si malheureuse qu'elle embrasse aveuglément tout ce qui se présente sans délibérer... »
Voici maintenant l'opinion que la marquise a d'elle à soixantedix-sept ans :
« On croit plus d'esprit à M™" Du Deffand qu'elle n'en a; on la loue, on la craint, elle ne mérite ni l'un ni l'autre ; elle est, en fait d'esprit, ce qu'elle a été en fait de figure, et ce qu'elle est en fait de naissance et de fortune, rien d'extraordinaire, rien de distingué...
« Née sans talent, incapable d'une forte application, elle est très susceptible d'ennui, et, ne trouvant point de ressource en elle-même, elle en cherche dans ce qui l'environne et cette recherche est souvent sans succès... »
Des deux portraits, quelque peu contradictoires, que M™^ Du Deffand a tracés d'elle-même, nous ne retiendrons que ce trait de caractère, qui est incontestable : son éternel ennui. Afin de s'éiourdir au cliquetis des conversations, elle multiplia ses soupers qui n'avaient lieu que le lundi dans le principe et augmenta encore la liste de ses convives. Mais ce fut peine perdue. Elle écrivait à Horace Walpole, le lundi 20 octobre 1766 :
« ... J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressorts qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude :
M"" la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, M™" de Forcalquier dédaignait tout, M™° de la Valière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires... »
La « grosse » duchesse d'Aiguillon, comme on l'appelait, très bruyante, parfois, prenait souvent des attitudes d'inspirée ou de •savante. Mais elle possédait une qualité maîtresse pour M"" Du Deffand : elle lisait bien. On applaudit vivement la lecture qu'elle fit, après un souper, de la traduction de VEpître d'Héloïse de Pope «t d'un chant du poème de Salomon de Mathieu Prior. La duchesse d'Aiguillon sut, déplus, se faire pardonner parla marquise rélévation de son fils au lieu et place du duc de Choiseul : elle n'en eut pas le vertige. « C'est une honnête et bonne personne, » dit à ce propos M™° Du Deffand,
La comtesse de Forcalquier n'avait pas le don de lui plaire. Elle l'appelle constamment la hellissima, avec un dédain qui n'est peut-être que du dépit, et la traite de « bête, entortillée, obscure, pleine de galimatias, qu'elle prend pour des pensées, » — après l'avoir traitée d' « honnête personne », comme la duchesse d'Aiguillon. En réalité, la comtesse était une femme d'autant d'esprit que de beauté, à tel point qu'elle « éclairait une chambre en y entrant, » selon l'expression de M™° de Flamarens, qualifiée elleroême par le président Hénault, de « beauté mystérieuse, qui avait l'air de la Vénus de VEnéide, joignant à la beauté et à un «sprit supérieur une conduite hors de tout reproche. » — Un jour M. de Forcalquier s'emporta ju'îqu'à donner un souftletàsa femme. Celle-ci courut sur-le-champ consulter des avocats qui lui objectèrent que, sans témoins, il n'y avait pas d'action judiciaire possible. Rentrée à son hôtel, elle alla droit au brutal et, lui, rendant •ce qu'elle en avait reçu : « Tenez, lui dit-elle, voilà votre soufflet, je n'en peux rien faire. » La marquise rompit violemment avec M™" de Forcalquier qu'elle avait fort malmenée à cause des Edits et qui termina la dispute par ce trait : « On pardonne à cause de l'âge. » La comtesse était presque toujours accompagnée de M™* Dupin, fille de Samuel Bernard, agréable personne, sauf son
galimatias, et que lord Chesterfield recommandait à son fils pour ses premières armes amoureuses.
On citait aussi pour leur beauté la comtesse de Choiseul-Beaupré, la petite dévote, et la duchesse de La Valière, fille du duc d'Uzès, fort encline à la galanterie. On ne l'en blâmait pas, mais on lui reprochait de manquer de dignité dans ses écarts en se mésalliant avec un chanteur de l'Opéra, Gelyotte M™" de Luxembourg qui voulait opposer son hôtel à l'hôtel de Duras et le comte de Bissy à Pont-de-Veyle, que l\^^ Du Deffand devait lui « prêter >v entre temps, pressait fort la duchesse, qu'elle tenait à posséder dans son salon, d'échanger le chanteur contre le mousquetaire-académicien. Elle y consentit, mais le duc, par un raffinement de vengeance original, lui infligea le supplice du retour de l'amant évincé. « Quoique vous ne soyez plus l'ami de ma femme, dit-il à Gelyotte, je veux que vous soyez toujours des miens et nous vous aurons quelquefois à souper. »
Le comte de Stainville, frère du duc de Choiseul, ne sut pas garder le même sang-froid dans un cas identique. L'infidélité de sa femme, convaincue de rapports quotidiens avec Clairval, de la Comédie italienne, s'aggravait, il est vrai, de la trahison de sa maîtresse, M"'^ Beaumesnil, de l'Opéra, — qu'il avait trouvée entre les bras d'un danseur ou d'un officier aux gardes. L'histoire n'a pas fixé ce point. Quoi qu'il en soit, les nerfs du comte étaient doublement surexcités, et, comme il n'avait de droits que sur la comtesse, ce fut à elle qu'il s'en prit. Il la dépêcha dans un couvent de Nancy pour y expier le péché qu'il avait commislui-même. Avant d'avoit obtenu Tordre du roi nécessaire pour cette claustration, il avait menacé Clairval de cent coups de bâton s'il le voyait rôder autour de son hôtel, et sa femme renchérissant, en avait promis deux cents au galant s'il battait en retraite. L'acteur, très embarrassé, en avait référé à Caillaud, son camarade de planches. « Que faire? » lui avait-il demandé. — « Obéir à la femme, avait répondu Caillaud, il y a cent pour cent à gagner, »
La galanterie était encore représentée, chez M™* Du Deffand, par la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Bouffiers.
M™^ de Luxembourg, qui pour sa beauté et sa malice, avait mérité le surnom de chatte rose, et avait compté toute une légion de tenants, entre autres Pont-de-Veyle, s'était mariée en secondes noces avec un de ses amants. Son premier mari était le duc de Boufflers. Elle fut gaillardement chansonnée sous •ce nom :
Quand Boufflers parut à la cour.
On crut voir la mère d'amour :
Chacun s'empressait de lui plaire.
Et chacun l'avait à son tour.
« Connaissez-vous cette chanson? » demanda-t-elle au comte de Tressan à qui elle était attribuée. « Elle est si bien faite que non seulement je pardonnerais à l'auteur, mais que je l'embrasserais. » — «Eh! bien, c'est moi, » répondit Tressan.
Mais, au lieu d'un baiser, il reçut une paire de soufflets des plus sonores. C'était payer cher le seul trait aigu qu'il se fût jamais permis.
Voici ce que dit Horace Walpole de M^° de Luxembourg, dans une lettre écrite de Paris, en 1765 : « Elle a été fort jolie, fort adonnée au plaisir et fort malicieuse. Sa beauté est passée, elle n'a plus d'amants et craint l'approche du diable. Cette situation a adouci son caractère et l'a rendue plus agréable, car elle a de l'esprit et de bonnes manières. Mais en voyant son agitation continuelle et les inquiétudes qu'elle ne saurait cacher, on serait tenté de croire qu'elle a signé un traité avec l'esprit malin et qu'elle s'attend à devoir le remplir dans une huitaine ée jours. *
La comtesse de Boufflers, fille de la maréchaledeLuxembourg, •est ainsi dépeinte par le même Walpole : « Elle est un composé de deux femmes, celle d'en haut et celle d'en bas. 11 est inutile de vous dire que celle d'en bas e3t galante et forme encore des prétentions. Celle d'en haut est également fort sensible et pos-
sède une éloquence mesurée, qui est juste et qui plaît; mais tout est gâté par une prétention continuelle d'obtenir des louanges. On dirait qu'elle est toujours posée pour faire tirer son portrait par son biograplie. » Morellet raconte qu'il lui avait été présenté par Turgot et Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix, et qu'elle lui lut un petit drame de sa composition intitulé les Esclaves généreux, où il y avait de Viniêrêt, de la sensibilité et de la noblesse. Et il ajoute, avec une pointe d'amour-propre, qu'elle </ ne lisait pas à tout le monde ». M™° Du Deffand l'appelait Vidole du Temple, parce qu'elle était la maîtresse du prince de Conti, grand prieur de l'Ordre de Malte en France et qui habitait le Temple. Un jour que, s'oubliant, la comtesse de Boufflers reprochait à la maréchale de iVlirepoix de hanter M"*" de Pompadour « la première fille du royaume », la maréchale lui répondit aigrement : « Ne me forcez pas d'en compter jusqu'à trois. » La seconde était M"'= Marquise, maîtresse du duc d'Orléans. Au demeurant, la tenue et le langage de la comtesse étaient toujours très corrects. « Je veux, disait -elle, rendre à la vertu, par mes paroles, ce que je lui ôte par mes actions. »
11 y avait affluence de Boufflers dans la réunion du couvent de Saint-Joseph et dans cette famille affluence de rimeurs. Leduc de Nivernais exaltait tout à la fois la beauté et l'esprit de la marquise, supérieur, prétendait-il, à celui de ses deux fils, le marquis et le chevalier. Il a exprimé son admiration dans une pièce de vers qui débute ainsi :
Il est un trésor Dans le fond de la Lorraine,
Il est un trésor, Q;.!oiqu'il ne soit pas de l'or
M™" Du Deffand cite de la marquise de Bouftlers un couplet sur les jours de la semaine :
Dimanche j'étais aimable, Lundi je fus autrement;
Mardi je pris l'air capable, Mercredi je fis l'enfant; Jeudi je fus raisonnable, Vendredi j'eus un amant ; Samedi Je fus coupable, Dimanche il fut inconstant.
Elle avait un neveu, le chevalier de Beauveau, qui était d'humeur si fantasque qu'il répondit à quelqu'un qui lui demandai*^ s'il irait à Versailles pour le mariage du duc de Chartres :
Le roi ne vient jamais chez moi.
D'o-ù vient que j'irais chez le roi ?
Ce n'est donc que par représailles Que je ne vais pas à Versailles.
On a dit de la marquise de Boufflers, adorée de « l'incomparable » prince de Beauffremont, que si elle avait beaucoup d'esprit, ce qu'elle avait fait de plus spirituel, c'était son fils cadet, le chevalier. L'ex-abbé, qui devint colonel de hussards, maréchal de camp, gouverneur du Sénégal et enfin député aux États-Généraux, se rappelait toujours qu'il avait été d'Eglise. 11 affectionnait les sujets bibliques et les traitait rondement. Estil possible de conter avec plus de concision l'aventure du pauvre Loth, grisé et agacé par ses filles ?
Il but, Il devint tendre.
Et puis il fut Son gendre....
Et que de grâce humoristique dans ce cartel d'amour adressé à une sœur, du reste imaginaire :
Vivons en famille :
C'est le destin le plus doux De tous.
Nous serons, ma fille, Heureux sans sortir de chez nous.
Les honnêtes gens
Des premiers temps Avaient d'assez bonnes mœurs ; Et sans chercher ailleurs Ils offraient leurs cœurs
A leurs sœurs.
Sur ce point là nos aïeux N'étaient point scrupuleux.
Nous pourrions faire, Ma chère.
Aussi bien qu'eux Nos neveux.
Son frère aîné, le marquis, tournait aussi le vers très prestement. C'est à lui, selon M™" Du Deffand, que l'on doit le meilleur des couplets composés par trois parpaillots des deux sexes en l'honneur d'un Saint-Esprit, en forme de pigeon et de parfilage d'or, envoyé par la princesse de Beauveau à la duchesse de Grammont, à l'occasion de la fête de la Pentecôte, pour être plumé et dépecé à Chanteloup :
Voilà le signe de la fête ; En vous l'offrant, on s'applaudit D'en avoir pu trouver la bête N'en pouvant pas trouver l'esprit.
Les deux autres complices étaient la marquise de Boufflers, elle-même, et le chevalier de l'Isle.
La première accommoda ainsi le pigeon, puisque pigeon il y a :
Sans être d'or, il séduisit Jadis certaine belle
Et sous cette forme il la fit Cesser d'être pucelle.
Cet amsnt était roi des rois,
Il était un qui fusait trois
Quand Dieu le père, en homme sage, Avisfi que, seul de son nom.
Du monde l'immense héritage Ira dans quelque autre maison.
Par vieillesse extrême, Ne pouvant lui-même, Qui prend-il pour faire un garçon ?
C'est un pigeon.
Voltaire écrivait à M""" Du Deffand, le 26 mars 1774 : « Je voudrais être votre invalide et vous faire la lecture, mais je suis bien plus qu'invalide, je suis mort. M. de Tlsle, qui est tout à
fait en vie, doit vous tenir lieu de tout Les dragons de mon
temps n'avaient pas l'esprit de cette tournure-là, » C'était en effet, un capitaine de dragons, très alerte d'esprit, mais affamé de gloriole, comme le prouve le prince de Ligne, qu'il accompagna en voyage. «.Je le fis colonel, dit-il, sans avoir besoin du roi, en disant en Pologne, en Autriche et ea Russie, où il alla avec moi, qu'il Tétait. Je fus obligé aussi de le faire chevalier pour le distinguer, dans les pays étrangers, de l'abbé du même nom. C'était le dieu du couplet et du style épistoiaire (i). » Le prince de Ligne ajoute pour achever de le peindre au point de vue de la vanité : « Pour faire croire qu'il dînait avec la reine chez la princesse de Polignac, il y arrivait les dimanches, au sortir de table, le premier, pour que tous ceux qui y venaient en visite le dussent croire. » M™^ Du Deffand le qualifiait de « trompette insupportable », parce qu'il colportait avec fracas les moindres productions de Voltaire, afin de passer pour son confident. Le chevalier, par la grâce du prince de Ligne, était très choyé à Chanteloup, où il remplissait près de la duchesse de Choiseul, la charge de teinturier (2), pour les vers badins qu'elle faisait de compte à demi avec l'abbé Barthélémy.
L'auteur du Jeune i/Inacbarsis était un savant qui avait parfois le diable au corps. La « grand'maman », qu'il relayait dans sa correspondance avec « sa petite-fille » et qui l'aimait beaucoup, l'appelle quelque part « ce polisson d'abbé ». M""" Du Deffand, de son côté, le nomme « le grand abbé » ou « le Provençal », à cause de sa haute taille et de son origine. Barthélémy
1. Œuvres choisies. Genève, 1809, t. II, p. 289 et suivantes.