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Lettre de la duchesse, du 22 février I

était lie avec son confrère en petit collet, Voisenon : cela explique ses libertés de plume, mais ne le justifie pas de son méchant poème la Cbaniehupie, ou la guerrt des puces contre <51/™« la D. de Cb. (la duchesse de Choiseul). Il avait eu de très bonne heure l'esprit ouvert aux sciences les plus hérissées. Dès lâge de vingt et un ans, il possédait l'hébreu et l'arabe. Un jour, attirés par son renom de savoir, des commerçants de Marseille vinrent le trouver, accompagnés d'un mendiant qui avait longtemps voyagé et passait pour être très expert en langues orientales, Barthélémy confessait humblement que, comme tous les Européens, qui les avaient étudiées, il ne les savait que pour traduire laborieusement des textes. Mais le mendiant l'ayant interrompu, en récitant un psaume de David en hébreu, il s'oublia et riposta au premier verset par le second. Et ils alternèrent ainsi jusqu'au bout. M. de Stainville, qui devint le duc de Choiseul, le découvrit au cabinet des médailles dont il était garde, et l'en tira pour l'emmener à Rome, où il allait comme ambassadeur. Deux ans après, nommé à l'ambassade de Vienne, il voulut l'y entraîner aussi, mais Barthélémy déclina l'invitation, en objectant que son devoir était de rouvrir le cabinet des médailles fermé depuis deux ans. Un an plus tard, nommé ministre des affaires étrangères, le duc de Choiseul l'accabla de bienfaits. 11 lui fit donner d'abord une pension de six mille livres sur un bénéfice, plus quatre mille livres sur l'évêché d'Albi. On lui offrit en outre le privilège du (Mercure, enlevé à Marmontel pour une satire contre le duc d'Aumont, qu'il n'avait pas faite. Il le refusa, puis l'accepta pour le rendre à Marmontel. Mais le duc d'Aumont, imploré par l'abbé, ne voulut pas se laisser fléchir. Et le pri vilège passa dans les mains de La Place, — grevé d'une pension de cinq mille livres pour Barthélémy qui commença par en abandonner une partie et finit par abandonner le tout au profit des gens de lettres malheureux. L'abbé suivit le duc de Choiseul dans l'exil où les plus grands seigneurs sollicitaient la permission et briguaient l'honneur d'aller rendre visite au ministre déchu. Le Voj'age du jeune Anacbarsis, qui parut en 1788, et qui

lui avait coûté trente années de travail, lui ouvrit les portes de l'Académie française, en 1789, malgré lui, car il fallut l'y pousser. Il s'était déjà dérobé neuf ans plus tôt à une candidature que lui avait ménagée M^" Du Deffand : « Ah ! je n'en suis pas digne, s'était-il écrié. Je ne le désire pas, et pourquoi moi? Qu'ai-je fait? » Dès 1774, la marquise avait songé à lui obtenir un fauteuil, celui de La Condamine, « un bonhomme qu'on aimait assez, quand on ne le voyait pas ». Ce fut à l'abbé Delille qu'il échut, « le petit abbé Delille, un bon enfant, gai et qui a de l'esprit», comme dit encore M™'' Du Deffand. « 11 nous récita, ajoute-t-elle, une longue épître de Pope, qu'il a traduite en vers, qui ne me fit nul plaisir. » On le comprend. Elle n'était pas, du reste, facile à amuser.

Seul, d'Alembert avait eu le don de la réjouir jusqu'à l'hilarité, par son adresse à contrefaire les gens. Un Genevois du nom de Huber, qui divertissait beaucoup Voltaire par ses anecdotes et ses silhouettes, n'eut pas le même succès auprès d'elle. Il possédait « le patriarche de Ferney » à tel point qu'à coups de ciseaux, les mains derrière le dos, il le découpait en profil, à ravir, dans toutes ses attitudes, en mouvement ou en repos, méditant ou écrivant. Son chef-d'œuvre, c'est une scène de naturalisme de l'effet le plus inattendu, que Grimm raconte d'une façon charmante. Voici quelle en était l'origine : « Lorsque j'étais à Genève, il y a quelques années, M. de Voltaire avait fait acquisition d'un étalon danois bien vieux, avec lequel il se proposait d'établir un haras dans sa terre. II avait une demi-douzaine de vieilles juments qui le traînaient, lui et sa nièce. Un beau matin l'oncle se mit, lui et sa nièce, à pied, pour abandonner les six demoiselles aux plaisirs de l'étalon ; il espéroit être dédommagé de cette petite gêne par une belle race de chevaux danois nés aux Délices, près Genève. Ses essais ne furent point heureux; les efforts du vieux danois ne fructifièrent point; cependant son maître nous en donnait tous les jours le spectacle dans son jardin au sortir du dîner. Il voulait surtout le montrer aux femmes qui venaient dîner chez lui. « Venez, mesdames, s'écriait-il.

voir If spectacle le plus auguste, vous y verrez la nature dans toute sa majesté. » Cette folie, qui nous amusa longtemps, a donné à M. Huber l'idée d'une découpure très plaisante qu'il vient d'envoyer à Paris à son commissionnaire, qui veut la vendre dix ou douze louis. On voit au milieu du tableau la jument saillie par l'étalon. A côté, sur une butte un peu élevée, on voit Voltaire, son habit boutonné, sa grande perruque, et par-dessus un petit bonnet : c'est son accoutrementordinaire.il est parlant; il est plein d'enthousiasme. 11 a saisi une jeune fille par la main pour lui montrer l'auguste spectacle. Elle recule, et fait les plus grands efforts pour se dégager, A côté d'elle, sa compagne se met à courir de toutes ses forces, de peur d'être aussi saisie par Voltaire. Derrière ce groupe, on voit deux hommes qui se tiennent les côtes de rire. Dans le fond on voit un château, et sur un balcon de ce château une femme que les mauvais plaisants disent ressemblera M"'" Denis : cette femme regarde le spectacle auguste avec une lunette d'approche. De l'autre côté de la jument, on voit une paysanne avec son mari, ayant un petit enfant dans ses bras et regardant paisiblement l'auguste spectacle. Cette dernière idée, pleine d'esprit et de délicatesse, achève de rendre ce morceau précieux; elle tempère ce que le reste pourrait avoir de trop libre. C'est une idée que notre Greuze n'aurait pas dédaignée. »

L'homme aux silhouettes était doublé d'une femme, dont les agréments plaisaient fort à M™* Du Deffand. C'était une compensation. Le couple Huber avait été introduit chez la marquise par l'Ecossais Crawfurt ou Crawford, qui devint membre du parlement et qu'elle gourmandait souvent à cause de sa passion pour le jeu et de sa paresse de plume. Mais un mot de repentir terminait vite ces menues querelles.

« Oui, faisons la paix, je le veux de tout mon cœur, lui écrit-elle le 17 novembre 1773; je vous aime toujours, mon cher petit Crawfurt, mais ne le dites point à M. Walpole; sa volonté est que je n'aime personne et lui moins que qui que ce soit... » Elle avait écrit en novembre 1765 à ce singulier person-

nage qui, un mois auparavant, dans une lettre à H S. Conway, l'avait qualifiée de vieille aveugh et de débauchée d'esprit : « La peur d'être faible vous rend dur. Vous êtes en garde contre toute sensibilité. Vous ne pouvez pas refuser les plus petites complaisances... Vous avez une faiblesse qui n'est pas pardonnable... C'est la crainte du ridicule. » Horace Walpole avait peur surtout de paraître attaché plus que de raison à une femme qui avait vingt ans déplus que lui. 11 tremblait, quand il quittait Paris pour son château de Strawerberg-Hill, qu'on n'ouvrît à la poste les lettres que lui adressait M™= Du Deffand et qu'elles ne prêtassent à rire par leur exaltation de tendresse. Ses réponses, empreintes de cette préoccupation, touchaient quelquefois à la grossièreté, il lui arriva pourtant de laisser déborder son cœur. Le 7 septembre 1769, il écrivait à son neveu Georges Montaigu : « Je me sens honteux et je soupire après mon tranquille château et mon cottage, mais je sens de l'angoisse lorsque je réfléchis que je n'aurai jamais assez de résolution pour faire un autre voyage afin de revoir cette amie si bonne et si sincère qui m'aime autant que ma mère m'aimait. » Il offrit avec une délicatesse parfaite de remplacer les mille écus de rente que l'abbé Terray avait fait perdre à la marquise. Mais il ne put vaincre sa résistance. Elle ne put à son tour lui faire accepter un logement au couvent de Saint-Joseph et se rabattit sur sa nièce par alliance, ladyCholmondley, qui agréa l'hospitalité offerte, pour elle et ses deux filles, mais qui ne sut pas gagner les bonnes grâces de son hôtesse. Lorsqu'elle fut partie, M"" Du Deffand écrivit à Crawfurt (26 novembre 1770) :

« Je regrette peu cette dame, elle ne m'était d'aucune ressource, et je ne m'aperçois pas du tout de son absence; ce n'est pas qu'elle ne soit aimable, mais elle est folle; elle a un assez bon cœur, de la sensibilité, point d'attachement; elle raisonne bien et pas un brin de raison dans sa conduite; son âme a beaucoup de mouvement et n'a nulle suite; on ne peut en faire son amie. » Une autre Anglaise fort jolie, lady Pembrock, avait eu plus de succès : M™<= Du Deffand lui trouvait de l'esprit, du

goût et de la sensibilité. La seniibilité! elle en faisait grand cas chez les autres. LaJy Pembrock possédait de plus une qualité très rare : c'était de parler peu et à propos.

Deux Anglais de renom parurent aussi au cercle du couvent de Saint-Joseph : Hume et Gibbon. Hume, véritable paysan du Danube, que ne pouvait souffrir Walpole, à cause de sa lourdeur, avait eu pour introducteur le comte de Creutz, qui l'avait connu chez M"»" Geoffrin. La marquise se plaignit à Crawfurt (39 juin 1776 de ce qu'il préférait la société de cette dernière à la sienne, où il ne venait qu'à de longs intervalles : « Je me vante, dit-elle avec une pointe d'amertume, d'être la première qui lui ait marqué de l'empressement, c'est le seul titre dont je puisse tirer quelque avantage. Les charmes et les agréments qu'il a trouvés ailleurs l'ont emporté et m'ont laissée dans la classe des simples connaissances. » Gibbon était plus assidu. Son entrée avait été fort singulière, d'après M"' de Genlis. « M. de Lauzun, racontct-elle dans les Souvemn de Fèliciâ, l'a mené chez M"» Du Deffand ; cette dame, qui est aveugle, a l'habitude de titer les visages des personnes célèbres qu'on lui présente, afin, dit-elle, de se former une idée de leurs traits. Elle n'a pas manqué de montrer à M. Gibbon cette curiosité tlatteuse, et M. Gibbon s'est empressé de la satisùire en lui tendant aussitôt son visage avec toute la bonhomie possible. Voilà M™" Du Deffand promenant ses mains sur ce large visage, cherchant vainement quelques traits et ne rencontrant que ces deux joues si surprenantes... Durant cet examen, on voyait se peindre successivement sur la physionomie de M'"" Du Deffand l'étonnement, l'incertitude et enfin tout à coup la plus violente indignation. Alors retirant brusquement ses mains : «Voilà, s'écria-t-elle,une infime plaisanterie! » Revenue de son erreur, la marquise sut gré à Lauzun de la nouvelle recrue qu'elle lui devait : « Nous avons ici, écrit-elle à la duchesse de Choiseul, le 7 juillet 1776, un M. Gibbon dont labDe (Barthélémy) a dû vous parler; c'est un homme de beaucoup d'esprit; nous le garderons jusqu'au mois de septembre; il m'est d'une grande ressource. »

Le duc de Lauzun n'allait guère chez cette (M^'^ Du Ueffand, comme il la qualifie dédaigneusement dans ses Mémoires, que lorsqu'il y était attiré par quelque aventure galante. Un soir de l'année 1767, après une disparition de cinq ou six ans, il y alla souper à la suite de la maréchale de Luxembourg. C'était pour nouer une intrigue avec lady Sarah Bunbury, sœur du duc de Richmond, laquelle lui avait annoncé qu'elle serait au nombre des convives. Il se servait ainsi de l'entremise de la grand'mère de sa femme, pour tromper une fois de plus la charmante Amélie de Boufflers, qu'il avait d'ailleurs épousée ^malgré elle et malgré lui, sur l'ordre de son père, — l'un et l'autre n'ayant pas atteint leur vingtième année. Lauzun était exposé à rencontrer chez la marquise de nombreuses rivales, entre autres la comtesse de Cholseul-Stainville, la duchesse de Grammont et la vicomtesse de Cambis. La duchesse de Grammont, sœur du duc de Choiseul, passait pour être l'Egérie de Chanteloup : c'était une virago replète, au teint éclatant, aux yeux vifs et petits, à la voix rauque, qui, sous une enveloppe commune, cachait une âme élevée, vraie et généreuse, et qui devait montrer une grande énergie au tribunal révolutionnaire, non pour se défendre, mais pour sauver son amie la duchesse Du Châtelet, qui périt avec elle sur l'échafaud. Elle « était laide, dit Lauzun dans ses Mémoires, mais de ces laideurs qui plaisent généralement : on pouvait avec raison l'appeler une femme désirable. » Il l'avait donc désirée, obtenue, puis abandonnée pour la comtesse de Choiseul-Stainville, belle-sœur du duc de Choiseul, que nous avons vue plus haut dans les bras de l'acteur Clairval et que pourchassait vainement son beau-frère, un homme d'État qui occupait galamment ses loisirs et qui n'avait pas le préjugé de la famille. La vicomtesse de Cambis, sœur du prince de Chimay et de M^i^ de Caraman, ne brillait pas non plus par le charme de la physionomie. Elle avait les traits vulgaires, agrémentés encore par des marques de petite vérole. Mais sa taille était bien découplée et son esprit des plus vifs, avec une pointe d'impertinence. Elle savait de qui tenir de ce côté-là : un de ses ancêtres, Jacques de Cambis, vail-

lant homme de guerre du xvii" siècle, avait fait graver sur son épée cette inscription à la Cyrano de Bergerac :

Je suis Cambis pour ma foi ; Ma maîtresse est mon roi ; Si tu m'attends, confesse-toi !

A tout prendre la vicomtesse de Cambis devait être douée de qualités sérieuses, car M™" du Deffand, dans une lettre du 20 décembre 1773, l'appelle « ma meilleure amie >>. 11 est vrai qu'elle qualiTia encore plus chaudement M™* de Flamarens.

Une des plus anciennes relations de la marquise était la comtesse de Rochefort dont le duc de Nivernais, en 1741, célébra envers la jeunesse, la vivacité et la grâce, et que, devenu veuf^ — quarante et un ans plus tard, — il épousa pour la perdredeux mois après. Cette fidélité prolongée attestait le mérite de la fille du maréchal de Brancas.

M™" Du Deffand était, sans savoir pourquoi, disait-elle^ brouillée avec la comtesse de Valentinois, belle-soeur du prince de Monaco. Ce n'était certes pas parce que celle-ci avait dîné chez le maréchal de Richelieu avec M™* Dubarry, car elle ne cessait de fréquenter M™° de Mirepoix qui s"était fait voir la première dans le carrosse delà maîtresse du roi, et la comtesse de Broglie, dont, le mari, exilé à Ruffec, avait imploré la protection de lu Sultane, comme elle l'appelait. Ce Piémontais, ex-ambassadeur de France en Savoie, avait, paraît- il, de la gaieté et de la grâce, deux qualitésqui ne se sont pas perpétuées dans la famille.

Lorsque le prince de Beauveau fut nommé membre de l'Académie, en remplacement du président Hénault, M™^ Du Deffand glissa dans son discours de réception une phrase qui peint merveilleusement ce dernier. Marmontel apprécie ainsi le princeacadémicien : « Son moindre mérite aux yeux de l'Académie fut d'être un excellent académicien. » Il pouvait cependant apporter son appoint au travail du fameux dictionnaire, car c'était lui qui, à Chanteloup comme à Saint-Joseph, était chargé de résoudre les

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difficultés grammaticales. On l'appelait le grammairien. On l'appelait aussi le soumis, à cause de sa profonde déférence pour sa femme, une Rohan-Chabot, qui, elle, en raison de son insupportable orgueil, était surnommée cTW»" Macchabée et la T)ominatite des dominations. La princesse avait pourtant la réputation, quelque peu contradictoire, d'aimer tout le monde, même son mari. L'abbé Barthélémy cite d'elle un joli mot, à propos d'un attendrissement de Marie-Antoinette, dont il n'indique pas le motif : « La dauphine a suivi la nature et le dauphin suivait M""^ la dauphine. >>

M. de Beauveau avait eu de son premier mariage avec Charlotte de La Tour d'Auvergne, une fille qui avait épousé le prince de Poix, lequel est simplement nommé dans les mémoires. La princesse de Poix, selon M™" de Genlis, « était charmante, sa taille n'avait rien de défectueux, mais elle n'était pas belle et elle boitait. Elle avait une brillante fraîcheur et le plus joli visage. Elle était gaie, naturelle et piquante... » On se rappelle son exclamation dans les douleurs de l'enfantement : « Que de mal pour faire un petit Poix ! » Elle disait à la fin de sa vie : « En vieillissant, il faut redoubler de propreté et d'indulgence. »

Deux femmes d'esprit avaient inspiré de grandes préventions contre elles à M™« Du Deffand. Elle en témoigna du repentir dans une lettre qu'elle écrivit à la duchesse de Choiseul, le 10 avril 1774 : « Je ne croyais pas que je connaîtrais jamais jyjmes Necker et Marchais. Je les vois souvent et je m'en trouve bien. Ces dames sont aimables, elles ne sont ni sottes ni insipides. Elles sont plus faites pour la société que la plupart des dames du grand monde, » La marquise, cinq mois auparavant, revenant de Saint-Ouen, oià elle avait soupe en compagnie de M™''^de Marchais et d'Houdetot, avait écrit à la même duchesse : « Ah ! ma chère grand'maman, si vous m'aviez vue, vous auriez rougi de mon imbécillité. Je me disais à tout moment: Qu'allaisje faire dans cette galère? La crainte de l'ennui fait qu'on se Jette dans l'eau de peur de la pluie. » Voici comment, le 24 mai

1776, elle résumait son opinion sur le couple Necker : «... Tous les deux ont de l'esprit, mais surtout l'homme; je conviens qu'il lui manque cependant une des qualités qui rend le plus agréable, une certaine facilité qui donne pour ainsi dire de l'esprit à ceux avec qui l'on cause; il n'aide point à développer ce que l'on pense, et l'on est plus bête avec lui que l'on ne l'est tout seul, et avec d'autres. »

Le jugement que M™" Du Deffand porta sur Turgot, lors de sa chute, se ressentait de la rancune qu'elle lui avait vouée le jour où il l'avait quittée pour M"* de Lespinasse. Elle fut ravie de le voir tomber. Selon Suard, ce n'était pour elle qu'un sot, voire même un animal. Sa rancune se compliquait de l'horreur qu'elle éprouvait pour les économistes.

Elle tenait en grande estime M. Du Bucq, parce qu'il partageait cette antipathie et l'exprimait carrément. Turgot, après avoir autorisé la sortie des grains, parut étonné des séditions occasionnées par cette mesure. « C'est sans doute^ dit-il, parce qu'on n'a pas encore assez donné de liberté. » A quoi repartit Du Bucq : « 11 me rappelle un médecin qui vit mourir son malade après l'avoir fait saigner vingt fois et qui s'écria : Je l'avais bien dit qu'on ne l'avait pas assez saigné! » 11 ajouta dans le même sens qu'on devrait mettre cette épigraphe en tête des ouvrages des économistes: « Le malade en mourra, mais c'est une bien belle opération ! » Du Bucq était un homme à pensées. Il les prodiguait sous forme de maximes dans la conversation. « Un homme parfait, dit-il, est celui qui ressemble à tout le monde et à qui personne ne ressemble. » La Rochefoucauld lui aurait envié celle-ci : « Nous prenons les femmes pour ce qu'elle ne sont pas et nous les quittons pour ce qu'elles sont. » Du Bucq avait subjugué la marquise de Créquy par d'autres qualités. Après une séparation qui lui avait paru longue, elle écrit (le 8 août 1788) : « J'ai une joie véritable de le revoir, son caractère me convient beaucoup plus que son esprit ; il est des bons et des très bons. » C'était un gentilhomme dont la terre était située à Chissay près de Chenonceaux. Le duc de Choiseul, son voisin,

l'avait nommé premier commis au département des colonies. Mais Du Bucq n'avait pu s'astreindre au travail des bureaux.

Les encyclopédistes n'avaient pas plus de succès chez M™" Du Deffand que les économistes. Diderot n'y vint qu'une seule fois, « Nous n'avons pas d'atomes crochus, » dit-elle. Les points de contact ne manquaient pourtant pas entre eux. La marquise, comme nous l'avons déjà vu, était loin d'incliner à la dévotion. Elle traitait les croisés de bandits. Elle écrivait à Voltaire, le 22 août 1770 : « Je ne me tourmente point à chercher à connaître ce qu'il est impossible de concevoir. L'éternité, le commencement, le plein, le vide : quel choix peut-on faire? » Et à la duchesse de Choiseul le 27 janvier 1772 : « Mon système est que l'estomac est le siège de l'âme. » Elle dit à propos du conte de Voltaire, le Taureau blanc (30 octobre 1773) : « Tout le projet qu'on peut lui supposer, c'est de démontrer que la bible et la fable ont une parfaite conformité. Belle découverte! » Walpole tenait à peu près le même langage, à propos des regrets que témoignait M™° Du Deffand du départ de Gleichen, envoyé extraordinaire du roi de Danemark et qui était de la bande des philosophes : € Quand tout le monde était dans l'aveuglement, il lui fallait peut-être un effort pour se mettre au-dessus des préjugés; mais quel mérite y a-t-il à n'en point avoir, quand c'est urv ridicule que d'en avoir? »

Le baron de Gleichen que l'abbé Barthélémy, avant qu'elle le connût, avait annoncé (1) comme « une espèce d'aventurier, qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit », unissait en réalité beaucoup d'esprit à une grande douceur. Quand le roi de Danemark vint à Paris, une dame, au milieu d'un cercle à Compiègne, jeta étourdiment cette apostrophe à son ambassadeur : « Monsieur l'envoyé, on dit que votre roi est une tête... » — « Couronnée, » répondit vivement le baron. — 11 se morfondait en Angleterre : « 11 me semble être en Laponie et

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