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I. Lettre du 2 juillet

SALONS ET CARARKTS I 49

qu'il neige du vert, » écrivait-il à M"° Du Deffand. Un autre ambassadeur, le représentant à Paris du roi de Naples, que nous avons déjà rencontré chez M™" Geoffrin et qu'on définissait une cervelle de singe dam une tête de veau, le marquis de Carraccioli, professait la même aversion pour cette terre d"Albion où les seuls fruits mûrs qu'il eût manges étaient des pommes cuites. Il appelait la doucbesse M"° de Choiseul qui, pour son collègue de Suède, l'extatique comte de Creutz, était un anche. Le docteur florentin Gatti, un des premiers apôtres de l'inoculation, se partageait entre la duchesse de Choiseul et la marquise Du Deffand : on lui faisait deviner les énigmes du Mercure et on l'envoyait d'une maison dans l'autre, quand sa sciatiquele permettait. Il se promenait souvent achevai avec M™° de Choiseul et l'abbé Barthélémy. Celle-ci raconte gaiement à M™" Du Deffand une chute volontaire qu'il fit près de Chanteloup (24 mai 1768) : « Gatti était sur son cheval anglais; nous étions à la fin de notre course'; tout à coup ce cheval prend le mors aux dents; le pauvre Gatti le jette dans les broussailles pour pouvoir l'arrêter; la fureur du cheval en augmente :

Sans doute, en ce désordre affreux.

Un Dieu pressait ses flancs poudreux.

Ce qui est vrai, c'est que nous étions tous saisis d'effroi et dans l'impossibilité de secourir notre pauvre ami, qui, ayant vu le long du chemin un endroit garni de bruyères et de buissons, prit le parti de s'y jeter; il en est quitte pour quelques balafres au visage et pour la peur qu'il a eue et qu'il nous a donnée. Je le fis saigner au retour, et voilà la seconde fois depuis trois semaines qu'on lui fait cette opération par mon ordonnance. Je commence par croire qu'il est très aisé d'être médecin. »

La duchesse de Choiseul n'avait pas seulement de l'esprit. C'était aussi un grand esprit. Un jour M™' Du Deffand lui envoya une lettre adressée le 28 août 1772, par le comte de Scheffer, gouverneur de Gustave III, au comte de Creutz et que ce dernier avait communiquée à la marquise. Cette lettre annonçait que

Gustave 111 avait fait accepter pas les États une Constitution qui rendait à la couronne l'ancienne autorité dont elle avait été dépouillée depuis Charles Xll. La joie était immense à Stockholm et avait gagné le comte de Creutz. « Le peuple, écrivait le comte de Scheffer, ne se plaint que de ce que le roi n'a pas gardé le pouvoir absolu... Le roi est tellement adoré qu'il ne peut plus se montrer sans qu'on entende des cris d'allégresse qui retentissent jusqu aux nues. Lorsqu'il va à cheval dans les rues, le peuple se bat pour approcher de lui et baiser ses bottes... » M™" de Choiseul répondit avec indignation à la marquise : « Quelle plate lettre! Quel faux et froid enthousiasme! Oh! oui, je crois bien que le comte de Creutz est enchanté parce qu'il se croit bien aise. » La duchesse était en parfaite communion d'idées avec les plus hardis théoriciens de son époque. Voici quelle était sa thèse sur l'essence du gouvernement (i): « Philosophiquement parlant, il est indifférent à une nation d'être gouvernée par tel ou tel individu. Cet individu n'est jamais qu'un représentant, à moins qu'il ne soit un conquérant ou un législateur, c'est-à-dire . un fléau ou une divinité. Ce ne sont que les lois qui gouvernent réellement, parce que ce sont elles qui réunissent toutes les formes et les intérêts. »

M™" de Choiseul avait dit plus haut encore, en réponseà M"'' Du Deffand contristée par les méfaits du chancelier Maupeou : « je ne suis point étonnée que vous vous ennuyiez de tout ce qui se passe, de tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on écrit. Je voudrais bien, comme vous, qu'on trouvât le moyen d'égayer la matière, mais je crois ce moyen fort difficile à trouver. Il est permis de rire quand on vous chatouille, mais il est difficile de rire quand on vous coupe la tête et M. le chancelier coupe la tête à notre Constitution.., » Elle termine ainsi : «Je ne vous conseille pas de vous adresser à moi quand vous craindrez les vapeurs et que vous voudrez vous faire faire de la gaîté. Guérissez-vous donc de la manie de me croire instruite... car je ne sais rien. » Pendant

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