I. Lettre du 12 mai
que la duchesse écrivait, le duc, assis devant un métier de tapisserie, travaillait, sinon avec la plus grande adresse, du moins avec la plus grande ardeur. Et le marquis de Castellane, sous les arbres du parc, fredonnait la chanson à la mode :
Voici les dragons qui viennent.
M'"'^ Du Deffand le prisait fort, malgré son cynisme. Elle l'avoue, mais il faut se méfier de la sincérité de ses attachements. Les prétextes ne lui manquent jamais pour se dégager de tout lien. Le président Hénault meurt le 24 novembre 1770 : il était en enfance, depuis environ cinq mois. Elle écrit le lendemain à Walpole : « Le président mourut hier à sept heures du matin... M"" de Jonsac a paru d'une douleur extrême, la mienne est plus modérée. J'avais tant de preuves de son peu d'amitié que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. » La comtesse de Jonsac était la sœur du défunt : c'était, selon les qualificatifs variés de M™" Du Deffand, une femme raisonnable, mais commune, froide, sans passion, toujours enrhumée et séparée de son mari, un homme affreux. Elle était allée habiter avec son frère qu'elle avait entouré de soins et qui, par giatitude, lui avait légué toute sa fortune. 11 avait oublié sa nièce, M"»" d'Aubeterre, qui avait le défaut d'être bavarde comme une pie et d'avoir la tenue d'une fiile d'Opéra. Mais la plus grave omission du président est relevée par Voltaire, dans sa lettre du 16 décembre à la marquise : « Quoi! ne pas vous laisser la moindre marque d'amitié dans son testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimait! » Voltaire méconnaît là le président, incapable, pendant toute la durée de son existence, d'expansion d'aucune sorte, et dévoile peut-être la cause de la grise mine avec laquelle M"!*^ Du Deffand accueillait les compliments de condoléance qu'on lui prodiguait. Hénault était mort dans la peau de dévot qu'il avait revêtue depuis l'âge de cinquante ans, pour capter la faveur de Marie Leckzinska. 11 avait fait alors une confession générale, terminée par le fameux mot : « On n'est jamais si riche que quand on déménage. » A la fin de sa vie, « sa grande
inquiétude était de déplaire à la feue reine, en se faisant enterrer ■chez les pères de la Doctrine chrétienne, où il avait été élevé. ■Ces pères étaient véhémentement soupçonnés de jansénisme par Sa Majesté, et le président, par faiblesse, avait promis à sa pieuse et orthodoxe souveraine de faire porter ses os ailleurs ; il n'avait pourtant pas envie de rien changer à ses dispositions, et il mou- Tait de peur de mourir avant la reine, et qu'elle ne découvrît, après son départ, cette petite supercherie (i). »
Pont-de-Veyle, au contraire, resta lui-même jusqu'au dernier moment, tour à tour morose ou guilleret, selon la mine des gens qui l'entouraient. Quoique devenu cacochyme, il ne tenait guère plus en place qu'autrefois. D'abord il n'était jamais chez lui, rue Bourbon -le-Château, oij il avait pour voisin le chevalier de Mouhy. Dès que la fièvre et la toux le laissent tranquille, dit .M"^ Du Deffand (2), « il abandonne le coin de mon feu pour l'Opéra-Comique et ma soupe et mon poulet pour aller souper .ailleurs. » Grimm les a croqués tous deux fort spirituellement dans une scène où, après avoir représenté, près du tonneau de la ■marquise, son vieux compagnon couché dans une bergère, .11 leur met dans la bouche le dialogue suivant (3) :
« Pont-de-VeyIe! — Madame! — Où êtes-vous? — Au coin .de votre cheminée. — Couché, les pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis? — Oui, madame. — 11 faut convenir qu'il y a bien peu de liaison aussi ancienne que la nôtre. — Cela est vrai. — 11 y a cinquante ans. — Oui, cinquante ans passés. — Et, dans ce long intervalle, pas un nuage, pas même l'apparence d'une brouillerie. — C'est ce quej'ai toujours admiré. — Mais, Monsieur Pont-de-Veyle, cela ne viendrait-il pas de ce qu'au fond de rame, nous avons toujours été indifférents l'un à l'autre? — Cela se pourrait bien, madame. »
Pont-de-Veyle mourut le 2 septembre 1774, entre onze heures et minuit. Le surlendemain, la marquise lui consacra.