‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 38 sur 148 · Correspondance littéraire^ t. Xii, p · texte numérisé non relu

Correspondance littéraire^ t. Xii, p

SALONS ET Cabarets 153

dans une lettre à M™* de Choiseul, cette oraison funèbre, courte mais un peu émue : «Je l'avais quitté à huit heures. Je n'en espérais plus rien, mais Je ne croyais pas sa fin si prochaine^ C'était une connaissance de cinquante-cinq ans et, depuis plusieurs années, il était devenu mon intime ami. >•> Elle écrivit, de plus, le II septembre, à Waipole : « Je ne le remplacerai pas. »

Laharpe affirme, dans sa Correspondance, que le jour de la mort de Pont-de-Veyle, elle vint souper chez M"" de Marchais où il était, et répondit à un convive qui lui parlait de la perte qu'elle avait faite : « Hélas! il est mort ce soir à six heures, sans cela vous ne me verriez pas ici. » Le mensonge, qui est manifeste, s'aggrave encore de ce dernier trait : « Elle soupa comme à son ordinaire, c'est-à-dire très bien, car elle était très gourmande. » L'auteur des Barmécides se vengeait avec impudence de la piètre estime que M"'» Du Deffand affichait pour lui.

La marquise professait en littérature une entière liberté d'opinion. Elle n'acceptait aucun des verdicts rendus par les juges les plus autorisés. Elle avait des attractions et des répulsions d'instinct, qu'un caprice seul entamait. Elle n'aimait ni les voyages ni les mémoires, sauf ceux de Saint-Simon (i) et de Beaumarchais. Et encore trouvait-elle les portraits du premier mal faits. Quant au théâtre du secon 1, c'était déplorable. Elle goûtait fort les lettres de Bussy, mais non celles de M™° de Sévigné. Montaigne l'ennuyait, quoiqu'elle fût de son avis. Elle ne comprenait pas Shakespeare. Elle aimait Boileau, Lesage et Chamfort. Elle disait de Marmontel, qui avait fait deux ou trois apparitions dans son salon : « Qu'il se donne du mal pour avoir de l'esprit! » Sans sa réputation, elle en aurait trouvé beaucoup à Burke qui vint la voir le 9 février 1773. « Le style académique » lui était ^« horreur. — «Jean-Jacques, disait-elle, c'est un sophiste, un esprit faux et forcé; son esprit est un instrument discord; il enjoué

I. M. de Choiseul, étant ministre, avait prêté à M™e Du Deffand quelques volumes des manuscrits de Saint-Simon qui furent publiés pour la première fois, en 17S8, avec de larges coupures.

avec beaucoup d'exécution, mais il déchire les oreilles de ceux qui en ont. Buffon est d'une monotonie insupportable ; il sait bien ce qu'il sait, mais il ne s'occupe que des bêtes ; il faut l'être un peu soi-même pour se dévouer à nne telle occupation. » Que lui avait donc fait Buffon pour qu'elle tombât dans cette puérilité et ne se souvînt pas deLaFontaine? Elle égratignait Voltaire dans ses lettres à la duchesse de Choiseul et à Walpole ; mais, lorsqu'elle s'adressait à lui-même, elle le comblait de caresses. Elle l'appelait (le 13 novembre 1776) « le seul orthodoxe du bon goût». Et elle ajoutait : «Comment est-il possible que le bon ton, que le bon goût se perdent dans un siècle où on a Voltaire? C'est pourtant ce qui arrive. L'on reçoit tout d'une voix à l'Académie, et comme par acclamation, un M. Thomas, pour remplacer, il est vrai, un M. Hardion. » L'auteur de V Eloge de Marc- Âiirèle avait le privilège de l'exaspérer, comme Voltaire qui avait substitué galithomas à galimatias : « Nous avions autrefois, écrit-elle à Walpole, un charlatan qu'on appelait le gros Thomas; il distribuait son orviétan sur le Pont-Neuf, c'était l'idole du peuple. Je prétends que M. Thomas est le gros Thomas du peuple-bel-esprit (1). » Au fond c'est l'auteur de V Eloge de Mme Geoffrin qu'elle avait en exécration. D'Alembert avait sacrifié au même autel, mais c'était d'Alembert, et elle lui eût tout pardonné, même sa fugue chez M"° de Lespinasse, s'il était venu à résipiscence.

Walpole partageait presque toutes les inclinations littéraires de M'"'' Du Deffand. S'il se séparait d'elle, c'était, surtout au sujet de M™« de Sévigné, pour qui il avait un véritable culte et qu'il appelait Notre-Dame de Livrj>. Il disait des Essais de MoriLiigne : « C'est un vrai radotage de pédant; une rapsodie de lieux communs, même sans liaison. Son Sénèque et lui se tuent à apprendre à mourir, la chose du monde quon est le plus sûr de faire sans V avoir appris. » Quoi de plus piquant ! A celui qu'il qualifiait de radoteur, il dérobait, pour l'achever, une pen-

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