‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 4 sur 148 · Ibid., XVIII, t. p · texte numérisé non relu

Ibid., XVIII, t. p

A la suite de la Fare et de Chaulieu venaient les abbés Brueys, Courtin et de Servien ; Palaprat, secrétaire des commandements du grand prieur ; le comte de Fiesque, et les trois commensaux ordinaires de la duchesse du Maine : Malézieux, l'homme aux ressources infinies, et les abbés de Polignac çt Genest.

Nous n'avons pas besoin de rappeler quel lien unissait Brueys et Palaprat. Les deux fidèles collaborateurs ne se quittaient pas d'une semelle, mais ils étaient sans cesse à se chamailler. On raconte qu'entendant faire l'éloge du Grondeur, Brueys s'écria : « Le Grondeur! c'est une bonne pièce. Le premier acte est excellent : il est tout de moi ; le second, cou-ci, cou-ci : Palaprat y a travaillé ; pour le troisième, il ne vaut pas le diable : je l'avais abandonné à ce barbouilleur. » Palaprat, qui était présent, repartit de son accent toulousain : « Ce coquin! il mé dépouillé tout lé jour dé cette façon, et mon chien dé tendre pour lui m'empêche dé mé fâcher. » Ils étaient l'un et l'autre d'une extrême myopie. De mauvais plaisants prétendaient que lorsqu'ils préparaient leur thé le matin, ils arrêtaient les passants sur l'escalier pour demander si l'eau bouillait. Brueys cumulait deux métiers : il travaillait pour le théâtre et pour l'église. Transfuge du protestantisme, il guerroyait de temps en temps contre Luther et Calvin, et gagna, sur ce terrain, deux pensions que lui servaient le roi et le clergé. Palaprat, dénué de tout esprit d'intrigue, se contentait des revenus de la scène. 11 tenait plus à son franc parler qu'à sa charge de secrétaire, et le poussait si loin que M. de Catinatcrut devoir un jour le modérer : « Les vérités que vous dites au grand prieur me font trembler pour vous. — Rassurez-vous, monsieur, répliqua Palaprat, ce sont mes gages. » 11 s'écriait souvent: « Dans cette maison, on ne peut mourir que d'indigestion ou d'inanition. »

L'abbé Courtin était un luron de la trempe de Chaulieu. II nous reste de lui une invitation à l'adresse de ce dernier et dont nous allons détacher quelques lignes :

Ami, J'aurai de quoi te satisfaire.

Vins à choisir, brunes faites pour plaire, Au doux parler, au maintien gracieux, Propres surtout à l'amoureux mystère, Même un peu trop, abbé, pour un goutteux; Plus n'en dirai, le reste est ton affaire.

Dans sa réponse, Chaulieu se sert, comme Courtin, d'un style vieilli. Après avoir déploré la perte de son ancienne valeur, il se félicite du calme momentané dont il jouit et finit ainsi :

Mais sans vouloir tant raisonner, Quand trouverai cœur gentil et cœur tendre Qui voudra bien la goutte me donner, )e suis, abbé, tout prêt à la reprendre.

Voltaire était affolé de l'abbé Courtin. Il se délecte à le peindre. II le représente « gras, rond, court... avec la croupe rebondie;» puis il ajoute :

Sur son front respecté du temps, n Une fraîcheur toujours nouvelle

Au bon doyen de nos galants.

Donne une jeunesse éternelle.

Servien jouit de la même faveur. Voltaire lui adressa une charmante épître en vers qui commence ainsi : Aimable abbé...

C'était à l'occasion de sa détention à la Bastille motivée par une incartade qu'il s' étaitpermise à l'Opéra. Il avait bruyamment tourné en ridicule le passage d'un prologue où le roi était loué à outrance, et un jeune homme, placé près de lui, avait encore accentué le scandaleen s'écriant : «Que nousveutce bougre de prêtre? »— « Monsieur, avait répondu simplemenr Servien, je n'ai pas l'honneur d'être prêtre. » Il passait pour posséder un grand fonds de sensibilité. C'était au duc de La Ferté qu'il devait cette réputation. Un jour le duc lui avait dit avec des larmes dans la voix : « Ah ! si vous aviez vu mon fils qui est mort à l'âge de quinze ans! Quels yeux! Quelle fraîcheur déteint! Quelle taille admirable ! l'Antinous du Belvédère n'était auprès

lie lui qu'un magot de la Chine... Et puis quelle douceur de mœurs ! Faut-il que ce qu'il y a jamais eu de plus beau m'aitété enlevé! » l.'abbé s'était attendri jusqu'aux sanglots, et le duc avait eu giand'peine à lecalmer.mème en lui avouantqu'il n'avait jamais eu de fils.

Servien était presque toujours accompagné de la Fontaine, qui n'avait pas cessé de galantiser et dont il continuait de servir les amours.

Le fils de celui que M'"" de Sévignc, apics M"" de lyonnc, appelait « le Bon », le comte de Fiesquc, resté gardon, n'eut d'autre commerce qu'avec la Muse et encore n'en résulta-t-il qu'une chanson, fort jolie d'ailleurs, sur laventure d'un intendant de la maison de Monsieur, — Bechameil, qui, ayant reçu du comte de Grammont certain coup de pied, en avait triomphé, selon la prédiction du même comte, comme d'une marque précieuse de familiarité... Et le comte de Fiesque eut aussi, de soQ côté, à subir le choc d'un accès de colère de M. le Duc, qui, pour clore une querelle sur un point d'histoire. lui jeta une assiette à la tcte. Seulement il n'en tira pas vanité et se contenta d'accepter un raccommodement.

Malézieux, Polignac et Gcncst ne se montraient au Temple que lorqu'ils pouvaient s'échapper des « Galères du bel esprit y, le cli;Ueau de Sceaux, où les retenait captifs la faveur du duc et de la duchesse du Maine.

L'abbé de Polignac avait eu l'imprudence de lire son lÂnti- Lucrcce au duc, qui se piquait de belles-lettres et qui ne voulut plus lâcher ni le poème, ni le poète. «C'était un grand homme très bien fait avec un beau visage, beaucoup d'esprit, surtout degrdccs et de manières, toute sorte de savoir, avec le débit le plus agréable, la voix touchante, une éloquence douce, insinuante, mâle, des termes justes, des tours charmants... 11 voulait plaire au valet, à la servante, comme au maître et à la maîtresse..., tout occupé de son ambition, sans amitié, sans reconnaissance, sans aucun sentiment que pour soi; faux, dissipateur, sans choix sur les moyens d'arriver, sans retenue ni pour Dieu ni pour les hommes, mais

avec des voiles et de la délicatesse qui lui faisaient des dupes; galant surtout, plus par facilité, par coquetterie, par ambition, que par débauche (i)--- *

Genest habitait un coin du vallon de Sceaux. Il avait un luxe de nez qui émerveillait à première vue, et qui, le saisissement passé, provoquait une hilarité larmoyante. Le duc de Bourgogne et le duc du Maine ont versé bien des pleurs de fou rire sur le prodigieux appendice nasal de leur précepteur. Genest entrait dans toutes les combinaisons de divertissements du célèbre Malézieux. On mettait sans cesse en réquisition l'abbé Rhinocéros, comme l'appelait ce dernier :

Parmi les dieux des bois, surtout n'oubliez pas Celui vêtu de noir qui porte des rabats.

Avec cet habit et ce nez, Ce nez long de plus de deux aunes, II faut donc que ce soit le magister des faunes.

L'abbé avait eu un commencement d'existence assez mouvementé. Fils de sage-femme, il avait débuté par le commerce. II s'était embarqué pour les Indes avec une pacotille, et après avoir été dépouillé en mer parles Anglais, avait été conduit à Londres et jeté en prison, 11 recouvra sa liberté pour devenir copiste, puis précepteur, maquignon, secrétaire du duc de Nevers, sans jamais cesser d'être poète et bel esprit. Il avait assisté à quelques campagnes, et, chemin faisant, s'était attiré l'algarade suivante : «Je voudrais bien vous voir plus de sagesse et un autre habit, » lui avait dit le père Ferrier, confesseur du roi. Le lendemain, Genest avait pris le petit collet, mais en gardant la même dose de sagesse.

Le grand ordonnateur des fêtes de la cour de Sceaux avait partagé avec l'abbé le rôle de précepteur, « Quand JVl. le duc du Maine se maria, écrit Fontenelle, M. de Malézieux entra dans une nouvelle carrière. Une jeune princesse, avide de savoir et propre à savoir tout, trouva d'abord dans sa maison celui qu'il

Page 1