Correspondance littéraire, t. VII î, p
pie, à l'hôtel de Wattelet, et M"" de Lespinasse,sans craindre les langues venimeuses, s'établit à son chevet comme sa ga' de-malade. Revenu à la santé, d'Alembert alla s'installer au troisième étage de la maison dont son amie occupait le second. Relié à celui du philosophe par un escalier intérieur conduisant à la cuisine à la chambre de la femme de service, M™" Saint-Martin, et à une salle de bain, le modeste appartement de M"" de Lespinasse comprenait, de plain-pied, un salon précédé d'une antichambre, une chambre à coucher, ornée du portrait de l'archevêque de Toulouse et servant aussi de salle à manger, puis une chambre pour un domestique nommé Henry.
La pièce maîtresse, le salon, mérite une description détaillée. Voici quelle était sa composition d'après l'inventaire (i) : une toilette en acajou, un secrétaire à cylindre de bois satiné, garni d'ornements de cuivre doré d'or moulu, un secrétaire-armoire en bois de rose formant bibliothèque, une petite armoire de bois de placage, une table ronde d'acajou, une table à livres, également d'acajou, une petite chiffonnière en merisier, deux commodes régence, en bois de rose, trois bergères, dont une garnie de carreaux couverts de damas vert et les deux autres couvertes de dauphine fond blanc, une ottomane couverte de velours d'Utrecht cramoisi, six fauteuils à la reine couverts de drap cramoisi, un grand fauteuil aussi couvert de damas cramoisi, deux fauteuils en cabriolet et un à la reine, un fauteuil de bureau couvert de maroquin rouge, une pendule de cheminée par Masson, un petit oiseau de marbre sur un piédestal de cuivre doré,..
Disposez dans l'ordre qui vous semblera le plus naturel tous ces meubles quelque peu disparates et dont plusieurs indiquent qu'un coin de ce salon très spacieux se transformait le jour en un cabinet de travail ; placez sur la cheminée les bustes de d'Alembert, de Voltaire, et sur une des commodes, une statue de Vol-
I . Lettres inédites de Mademoiselle de Lespinasse à Condorcet, d'Alembert, etc., publiées par Charles Henry, p. 299 et suivantes.
taire, ornez ensuite les murailles d'estampes représentant d'Alembert et Turgot ; la Lecture et la Conversation espagnole de Beauvarlet; les Ruines romaines, le Paralytique et Vt/Jeeordee de village de Greuze ; le Chevalier Bayard ; un Enfant avec un chien ; une Petite Fille pleurant la mort de son oiseau ; le Siège dg Calais et enfin Bélisaire ; ce\a fait, vous aurez ressuscité ce milieu privilégié où les gens les plus divers, « pris çà et là dans le monde », étaient « si bien assortis qu'ils s'y trouvaient en harmonie comme les cordes d'un instrument monté par une main habile (1).» Celle que M"^ Du Deffand avait appelée la ûi^use de V Encyclopédie «jouait de cet instrument avec un art qui tenait du génie, elle semblait savoir quel son rendrait la corde qu'elle allait toucher. Nulle part la conversation n'était plus vive et plus brillante que chez elle. C'était un rare phénomène que ce degré de chaleur tempérée et toujours égale où elle savait l'entretenir, soit en la modérant, soit en l'animant tour à tour... Et remarquez bien que les têtes qu'elle remuait à son gré n'étaient ni faibles ni légères ; les Condillacs et les Turgots étaient du nombre ; d'Alembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant (2). » Et il devenait un lion pour la défendre contre les calomnies. A propos d'une fausse nouvelle lancée dans les gazettes, il écrivit à Voltaire, le 3 mars 1766, une lettre de protestation, terminée par une explosion de colère :
« Eh, bon Dieu, que deviendrais-je avec une femme et des enfants? la personne à laquelle on me marie est à la vérité une personne respectable par son caractère, et faite, par la douceur et l'agrément de sa société, pour rendre heureux un mari ; mais elle est digne d'un établissement meilleur que le mien ; et il n'y a entre nous ni mariage ni amour, mais de l'estime réciproque et toute la douceur de Tamitié. Je demeure actuellement dans la même maison qu'elle, où il y a d'ailleurs dix autres locataires ; voilà ce qui a occasionné le bruit qui a couru. Je ne doute pas