I. Édition de 1874, t. I"', p
recteurs. Il avait concouru avec Lemierre, en 1777, pour une place vacante à l'Académie. « Ah! M. Chabanon l'emportera, disait l'auteur de la Veuve de Malabar ; il joue du violon et je ne joue que de la lyre. » Mais ce fut l'abbé Millot qui passa entre les deux compétiteurs. Us eurent leur tour plus tard. La tragédie à'Epontne valut à Chabanon le fauteuil de Foncemagne, comme les Observations sur la musique lui avaient ouvert les portes de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres. « C'est un grand abus, dit à ce propos Dudos, que les Académies se pénètrent. » Lorsque l'Assemblée était nombreuse et qu'on pouvait se permettre un aparté, Chabanon, qui était sinon un poète « du moins un homme />, selon Condorcet, se retirait dans un coin avec Chastellux, Saint-Lambert et Roucher, pour discuter sur toutes sortes de questions, principalement sur la musique qu'il entendait fort bien, car ses Observations sur ce sujet constituent une œuvre des plus remarquables. Il avait le tempérament très vif et communiquait sa chaleur à l'aimable Chastellux qui finissait par disputer aussi, mais qui lâchait bientôt pied. Saint-Lambert lui venait en aide et Roucher écoutait, ou, à dire vrai, semblait écouter. L'auteur des Mois rêvait à sa femme, une descendante de Jeanne Hachette, qu'il adorait et à qui, avant de monter à l'échafaud, il adressa les vers si touchants que l'on sait. Ce gentil ménage, dans lequel la poésie et l'amour résistaient aux privations les plus poignantes, faisait l'admiration et le désespoir de M"° de Lespinasse. Tout cela éclate dans une lettre qu'elle écrit à Guibert et qui, de 1775, est simplement datée, minuit. « Ah! quel bonheur d'aimer! s'écrie-t-elle avec ce lyrisme qui sortait de ses entrailles. C'est le seul principe de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est grand dans la nature. Mon ami, M. Roucher a aimé, c'est la passion qui l'a rendu sublime. Mais mon cœur fond de tristesse, lorsque je viens à penser que cet homme rare, ce prodige de la nature, connaît la misère, qu'il en souffre pour lui et dans ce qu'il aime. Ah ! cet excès de pauvreté éteint l'amour, et il faut un miracle pour conserver l'énergie et le ressort qu'il y a dans ses vers ; son âme est
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de feu, et nulle part on ne sent qu'il soit abattu par le malheur... Ah! si mon sang pouvait se changer en or! sa femme et lui auraient connu le bonheur ce soir. Que ne puis-je animer Tâme du comte de C'**! Quel emploi il ferait de sa richesse! » Turgot, informé de la détresse du poète, lui donna ce dont il pouvait disposer , une place de receveur des gabelles , à Montfort- L'Amaury.
L'abbé Bon n'avait garde de se rapprocher du coin des poètes. Il craignait d'être repris de la maladie de la rime, dont il avait failli mourir moralement. C'était à l'occasion de Stuart, arrêté au sortir de l'Opéra, et expulsé de France à la demande de l'Angleterre. L'abbé avait commis une épigramme indignée qui débute ^insi :
Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile...
On rechercha l'auteur et on crut le saisir dans la personne •d'un professeur de philosophie, Sigorgne, qui en avait fait courir <ies copies et qui pava d'une année à la Bastille le crime de son collègue, le maître de quartier à Sainte-Barbe. Quoique celui-ci eût gardé un silence blâmable, il n'en jouissait pas moins d'une grande estime. 11 fut chargé, le 25 août 1753, '^^ prononcer le panégyrique de Saint-Louis devant l'Académie française dans la chaptlle du Louvre et, le 17 avril 17 56, de prêcher la cène devant le roi, dans l'église Notre-Dame de Versailles. M'^«de Lespinasse le comptait, ainsi que l'abbé de Boismont, au nombre des hommes qui lui avaient « appris à penser, à parler ». Elle le représente comme étant « d'une conversation facile, raisonnable, .avec une gaîté de bon ton ». Quant à l'abbé de Boismont, elle n'eut pas toujours à s'en louer, au point de vue des écarts de langue. Elle s'est plainte expressément de lui à Guibert : il est venu, dit-elle, « me troubler en me parlant de vous ; il prétend qu'on lui a dit que j'étais folle de vous... Je suis restée confondue et heureusement on a annoncé dans le même instant l'archevêque de Toulouse ». L'abbé de Boismont avait pourtant plus que personne besoin d'indulgence : il était l'amant en titre de la du-
chesse de Chaulnes et se plaisait, dans les théâtres de société, à remplir le rôle de Scapin, où il excellait du reste. Un autre abbé, Morellet, avait commis une indiscrétion qui eût dû offusquer davantage M"« de Lespinasse, mais qu'elle déclara lui avoir pardonnée en raison de « l'innocence de son âme»: c'était une confidence au sujet de l'empressement de Guibert auprès de la comtesse de Bouftlers. L'innocence d'âme de celui que Voltaire appelait l'abbé {Mords-les, n'est-ce pas un joli trait d'ironie ? Condorcet qui, parfois, le qualifiait d'ami, l'a justement apprécié, en même temps que l'auteur des Dialogues sur les blés, dans un passage de sa correspondance avec Turgot (i) : « L'abbé Morellet a essuyé beaucoup dedégoùts pour la réponse qu"il prépare à l'abbé Galiani et le petit abbé lui a écrit une lettre de persifflage à laquelle l'autre a répondu sérieusement : l'une et l'autre sont très piquantes. J'ai peur qu'après avoir badiné, le Napolitain ne cherche à nuire. L'un me paraît bonhomme et dur, l'autre plaisant et méchant. »
Le plus répandu des diplomates, Caraccioli, était plus prisé chez M"^ de Lespinasse que Galiani, non parce qu'il le surpassait en esprit, ce qui était impossible, mais parce qu'il était en accord d'idées avec d'Alembert et Condorcet. M™* Du Deffand ai dit de lui : « L'objet de sa vénération , c'est d'Alembert et M"® de Lespinasse, mais cela ne l'empêche pas d'avoir une sorte déconsidération pour moi. » Son ancienne dame de compagnie signale, chez l'ambassadeur de Naples, l'absence de la première des qualités pour elle. Au moment où, par ordre de la Faculté, il allait demander au climat de son pays la guérison de ses rhumatismes : « Il me manquera beaucoup, dit-elle, mais il me fera sentir la différence qu'il y a entre le plaisir qui dissipe et celui qui touche et intéresse : ce ne sera qu'une privation négative. » Elle comptait encore parmi ses habitués deux autres collègues de Caraccioli, qui ont aussi déjà figuré dans cette galerie : le comte de Creutz et le baron de Gleichen. Ils se rencontraient