‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 54 sur 148 · I. Lettre du lo mai · texte numérisé non relu

I. Lettre du lo mai

avec un autre étranger de haute distinction, celui que Duclos, si avare d'éloges, appelle « un grand ministre dans un petit Etat», le marquis de Félino. Cet Espagnol, passé au service du duc de Parme, était tombé en disgrâce, après avoir relevé les finances du duché, et y avoir fait prospérer l'agriculture et le commerce,, les sciences et les lettres. Peut-être devait-il sa chute aux Jésuites qu'il avait expulsés. Réfugié en France, il y mourut entre les bras de son ami d'Argental. Ajoutons encore un noble irlandais, qui avait passé sans bruit du salon de M™e Du Deffand dans celui de M''" de Lespinasse, dont il était très épris. La marquise témoigne d'une rancune également impitoyable pour tous deux dans une lettre à Walpole, du 3 octobre 1773 : « La mort de M. Taaffe m'a surprise; il y a quinze ans qu'elle m'aurait fâchée; sa demoiselle est, dit-on, assez malade. »

Au retour de leur voyage en Russie (octobre 1774). Grimm et Diderot vinrent présenter leurs hommages à la Muse de l'Encyclopédie, l'un, le 25 de ce mois, l'autre le lendemain. Grimm lui fit un portrait de la Czarine dans lequel elle reconnaissait « plutôt cet art charmant d'une courtisane grecque, que la dignité et l'éclat de l'impératrice d'un grand empire ». Mais Diderot opéra un revirement complet, 11 montra d'un trait sur quel pied il se trouvait avec Catherine, et M"'= de Lespinasse en entretint Guibert avec un enjouement mêlé d'admiration : « Ils disputaient souvent, lui écrivit-elle; un jour que la dispute s'anima plus fort, la czarine s'arrêta, en disant : « Nous voilà trop échauffés pour avoir raison ; vous avez la tête vive, moi, je l'ai chaude, nous ne saurions plus ce que nous dirions. — Avec cette différence, dit Diderot, que vous pourriez dire tout ce qui vous plai.rait, sans inconvénient, et que moi je pourrais manquer... — Eh! fi donc! reprit la Czarine, est-ce qu'il y a quelque différence entre les hommes ? » Mon ami, voyez, lisez bien et ne soyez pas aussi bête que M. d'Alembert, qui n'a vu à cela que la différence de sexe, tandis que cela n'est charmant qu'autant que c'est une souveraine qui parle à un philosophe. — Une autre fois elle lui disait : « Je vous vois quelquefois âgé de cent ans, et souvent

aussi, je vous vois un enfant de douze. » Mon ami, cela est doux, cela est joli et cela peint Diderot (i). »

Elle Ta peint elle-même, sous des aspects divers. Le 24 juin 1 773, elle disait de lui : « C'est un homme extraordinaire : il n'est pas à sa place dans la société, il devrait être chef de secte, un philosophe grec instruisant la jeunesse. 11 me plaît fort, mais rien de toute sa manière ne vient à mon âme; sasensibilité est à fleur de peau... » Et le 30 septembre 1774, elle s'écriait : « Oh! Diderot à raison, il n'y a que les malheureux qui sachent aimer. » Nous ignorons ce qu'elle pensait de Grimm et de sa verve, mais nous nous en doutons. Nous savons aussi, sans le tenir d'elle, quel était son sentiment sur la pièce rimée (2)^ contrelamusique italienne qu'il lui envoya en la priant, du reste, de ne la montrer à personne. C'était plus court, mais de même valeur que le poème d'Helvétius sur le bonheur, dont elle a dit : « Ce n'est pas lire des vers, c'est labourer, » Elle se moquait de l'amoureux de Doris qui

Contemple avec ivresse, Ses membres arrondis des mains de la mollesse.

Mais elle ne riait pas du livre de V Esprit. Double contraste : elle, dont la vie était toute d'abnégation, elle approuvait la doctrine de cet homme de bien qui avait érigé l'égoïsme en principe : « Oui, s'écrie-t-elle, c'est toujours l'intérêt personne! qui couvre tout, qui anime tout; et les sots ou les esprits faux qui ont attaqué Helvétius n'avaient sans doute jamais aimé ni réfléchi. » Et à qui s'adresse-telle? Au comte de Guibert, l'égoïste endurci.

Elle lui écrivit, après comme avant le mariage (3), jusqu'à la

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