‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 64 sur 148 · Mélanges, etc., t. II, p. i et suivantes · texte numérisé non relu

Mélanges, etc., t. II, p. i et suivantes

mettant sur des sujets qui l'intéressent seul, ou qu'il sait mieux que les autres, ou qui lui sont personnels; il faut conserver cette marche pour le tête-à-tête : car si l'on plaît ainsi à l'homme qu'on distingue, Ton déplaît à tout le reste de la société; chacun veut avoir son tour et parler selon que les sujets lui fournissent des idées et l'animent. La conversation qu'on ne dirige point dans le dessein de plaire à une personne en particulier, mais dont les objets généraux font la base, est toujours la plus piquante ; elle satisfait tout le monde, et même l'homme qui aime le plus à parler de lui et de ses ouvrages: car il s'applaudit en rentrant chez lui, s'il a exercé son esprit et acquis de nouvelles connaissances; et il a un remords secret, s'il a trop parlé de lui, car il soupçonne d'avance le ridicule qui l'attend. » La mise en vedette de Y administrateur était une politesse bien gratuite pour Necker qui n'administrait qu'au Contrôle général et qui chez lui ne sortait guère de ses distractions. Du reste, M™'^ Necker n'appuyait pas sur ce point et attribuait résolument la direction tout entière à la maîtresse de maison. Elle aurait toujours appliqué sa théorie à merveille, si elle n'avait pas fait montre parfois d'une raideur blessante et d'un rigorisme genevois qui s'accordait peu avec sa nudité de bras et de sein, uniquement en usage à la cour.

L'après-souper était consacré à des causeries tantôt littéraires et tantôt philosophiques, ou àdes lectures d'œuvres en portefeuille. Ce fut là que Bernardin de Saint-Pierre donna la primeur de Paul et yirginie, dsva.nt des auditeurs nombreux, parmi lesquels se trouvaient Thomas et Buffon (i). Necker était aussi présent, ainsi que son beau-frère, le banquier Germany et M'ae Germany, une bossue de qui l'on disait qu^elle avait la tête d'un ange et la malice d'un serpent. Au demeurant, Bernardin de Saint-Pierre n'avait eu qu'à s'en louer. Elle avait dit très gracieusement à M™^ Necker qui le voyait pour la première fois : « Ma sœur, voilà un philo-

I. Aimé-.Martin, qui raconte cette scène, y mêle par erreur l'abbé Galiani, retourné à Naples depuis longtemps.

sophe que je vous présente. Il ne ressemble pas à ceux que vous connaissez. Tâchez seulement de l'apprivoiser. 11 est plein de mérite et je me hâte de vous le dire, car il se donne autant de peine à cacher l'esprit qu'il a, que d'autres à montrer celui quMls n'ont pas. >? Le plaisant, c'est qu'il s'était énamouré de cette étrange bossue, par souvenir à cause, de sa ressemblance parfaite avec une princesse qu'il avait aimée en Pologne. M™« Germany s'en raillait mais non sans en être charmée. « Si je- le laissais faire, disait-elle, il me persuaderait que ma bosse rend ma beauté plus touchante. Mais il lui faut pardonner : il croit ce qu'il dit et ne flatte que ceux qu'il aime. >> Elle fut certainement du nombre des dames qu'émurent les malheurs de Paul et de Virginie et dont les larmes firent sourire Necker. Ce dernier n'avait pas été le seul à montrer de la froideur pendant cette lecture. Thomas avait dormi, Buffon avait demandé sa voiture et d'autres, plus rapprochés de la porte, s'étaient esquivés. Ce n'est pas tout. La lecture terminée au milieu d'un silence navrant, M""" Necker le rompit par un trait cruel, en qualifiant de verre d'eau à la glace le dialogue du vieillard et du jeune homme. Bernardin de Saint- Pierre s'éloigna, désespéré, et regagna son donjon de la rue Saint-Etienne-du-Mont, doutant de lui et de son oeuvre, prêt à jeter au feu non seulement Paul et Virginie, mais ses Etudes sur la nature, tout ce qui était sorti de son cerveau. Et il eût accompli ce douloureux auto-da-fé, sans l'intervention d'un vieil ami qui venait quelquefois lui rendre visite et qui, après l'avoir consolé de sa déconvenue par de bonnes paroles, lui rendit toute sa confiance en lui-même. C'est le peintre Joseph Vernet qui nous a conservé Taul et Virginie, « ce délicieux ouvrage », comme l'a appelé Grimm, qui n'aurait pas été de marbre et qui aurait eu le courage de son émotion s'il eût été présent ce soir-là chez les Necker.

Entre temps Saint- Lambert tranchait du La Rochefoucauld. « La considération, disait-il, c'est l'art de se faire valoir par les autres. » Et « l'homme aux pensées », Du Bucq, qui avait l'estime de M°'* Du Deffand et dont M™" Necker a précieusement recueilli

nombre de dires, lançait des apologues de ce genre, à propos d'un débat qui se perdait dans le menu : « Les amants de Pénélope, ne pouvant plaire à la reine, séduisirent les femmes de chambre C'est ainsi que font les gens qui s'occupent des détails, faute de reconnaître les principes (i). » De Vaines, le confident successifde Turgot et deNecker,nemanquait pasl'occasion défaire sonner aussi les causes premières : « Dansles principes,disait-il,je vois comme des espèces de ministres spirituels et immortels, dont les ordres sont expédiés à tous les pays et à tous les siècles, mais auxquels il arrive trop souvent de n'être ni compris, ni obéis nulle part; et dans les bons ministres, je vois des principes vivants, parlants, pouvant observer de l'oeil et écarter de la voix et de la main toutes les résistances, mais jamais sûrs de leur autorité du lendemain, et toujours sûrs de mourir pour être remplacés trop souvent par des imbéciles à routines ou par des monstres à forfaits 2). » Le fracas de cette sortie faisait sourire l'abbé Arnaud, un Grec doublé d'un Gaulois, qui était peut-être en train de limer son impromptu, quelque peu cynique, sur le bal fameux de la Foire Saint-Germain.

La voilà donc cette Redoute

Qu'à bon droit tout sage redoute,

Charmant et funeste réduit,

Où, pour peu que l'on rime en oute,

Infailliblement il en coîite

Et plus souvent il en cuit.

La conversation prenait les tours les plus divers. L'élévation et l'esprit y alternaient, lorsque le dé en était tenu par 1 ambassadeur d'Angletere, l'aimable lord Stormont, surnommé le bel Anglais, le comte de Creutz, le marquis Caraccioli et le comte de Guibert. Réduite à un dialogue entre Bufîon et M™^ Necker, elle versait souvent dans la pédagogie. Ils aimaient à faire l'un et l'autre assaut de purisme 3). Ainsi le premier reprochait à Tho-

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