‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 66 sur 148 · Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. II, p

reax de M™? d'Egmont : sa beauté est un paradoxe. » Elle persiflait de la belle manière les imitateurs qui enviaient la chaleur du maître et qui, pour y atteindre, se perdaient dans l'emphase et retombaient dans la plus plate vulgarité. « Un d'entre eux, disait-elle, a mis en scène une héroïne dont l'amant attendait, en prison, l'instant démonter sur l'échafaud et qui, pour marquer son désespoir, écrivait à une amie : « Il est minuit et je n'ai pas encore fermé l'œil. »

Hume n'avait fait que passer dans le salon de M""" Necker comme dans celui de M™" Du Deffand, tandis que son compatriote Gibbon avait résolu le problème d'une assiduité en partie double. Celui qui, au toucher, avait tant effarouché la marquise^ amusait beaucoup la femme du contrôleur général. Il avait, disait-il, connu Vamoiir sur les bords du lac de Genève, oiJ il avait écrit son Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain. Et elle se représentait minaudant ce grotesque de génie, portraituré ainsi par Garât : il « avait à peine quatre pieds sept à huit pouces, le tronc immense de son corps à gros ventre de Silène était posé sur cette espèce de jambes grêles qu'on appelle flûtes; ses pieds, assez en dedans pour que la pointe du droit pût embrasser souvent la pointe du gauche, étaient assez longs et assez larges pour servir de socle à une statue de cinq pieds six pouces; au milieu de son visage, pas plus gros que le poing, la racine de son nez s'enfonçoit dans le crâne plus profondément que celle du nez d'un Kalmouck, et ses yeux, très vifs mais très petits, se perdaient dans les mêmes profondeurs ; sa voix, qui n'avait que des accents aigus, ne pouvait avoir d'autie moyen d'arriver au cœur que de percer les oreilles (1). » Bâti de cette sorte, il avait trouvé fort impertinente la confiance d'un mari qui était allé se coucher en le laissant seul avec sa femme.

Quand Diderot survenait ou plutôt faisait irruption dans le salon, brusquement le monologue succédait au dialogue, et il

I, Garât : zMémoirei, t. 11, p. 191 et suivantes.

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était étourdissant de verve, soit qu'il soutînt une de ces thèses hardies dont il était coutumier, soit qu'il laissât déborder ses souvenirs de voyage. C'est surtout son séjour en Russie qu'il aimait à rappeler et la vivacité de ses récits donnait l'illusion « d'avoir vécu dans un quart d'heure les seize mois d'absence de cet homme extraordinaire » (i).

M. de Pesai raconta un jour une anecdote très amusante et qui prouve que Diderot était extraordinaire dans tous les sens. 11 avait été chargé par Dorât de lui soumettre un de ses drames et voici quelles avaient été ses appréciations ; « Dans le second acte, il ne faut rien : pas une parole; dans le troisième, peu de discours et beaucoup d'action; quant au quatrième, ahl c'est là qu'il faut développer toute la force de l'éloquence. Ces quatre actes faits, je n'ai pas besoin de dire comment doit être le cinquième : il suivra de lui-même. » M. de Pesai avait rendu à Dorât son manuscrit ainsi annoté, en lui disant : « Mon ami, votre pièce est faite, je vous l'apporte, lisez (2). » Le pauvre Dorât était bien avancé. Ce M, de Pesai s'appelait de son vrai nom : Masson de Pesai. 11 avait retranché Masson pour le remplacer par Marquis. D'un esprit délié et d'un physique agréable, il était devenu un personnage. Maurepas disait de lui : « M, de Pesai gouverne la France. » Et comme on cherchait le mot de l'énigme : « M. de Pesai, ajoutat-il, gouverne la princesse de Montbarrey dont il est l'amant; Mme de IVlontbarrey gouverne ma femme, ma femme me gouverne, et moi, est-ce que je ne gouverne pas la France? y> Sénac de Meilhan, très hostile à Necker qu'il regardait comme un novateur dangereux, prétendait que c'était à Pesai qu'il avait dû sa nomination de contrôleur général. A la sollicitation de Necker, Pesai aurait remis au roi un mémoire sur les finances et, avec l'appui de Maurepas, l'aurait décidé à donner à l'auteur la succession de Clugny. Cet aventurier bien en cour, employé à trente-deux ans dans Tétat-major, avec le brevet de colonel, devait lui-même

1. éMélauges extraits des manuscrits de {Madame Necker, t. II, p. 62 et suivantes.

2. {Mélanges extraits da manuscrits de {Madame Necker, t. II, p. 320.

son avancement, selon Laharpe, son ancien camarade, à une très aimable sœur. Il s'était mêlé d'écrire et, après avoir publié les campagnes du maréchal de Maillebois, avait traduit Catulle et Tibulle, sans savoir le latin. Le pauvre abbé de MaroUes, pour ses traductions surnommées les Belles infidèles, est traité de haut par ce pseudo-marquis ; il le qualifie tout simplement de mal peigné, ei la maîtresse de Tibulle n'est pour lui qu'une coquine {i). Rulhière lui décocha ce quatrain :

Ce jeune homme a beaucoup acquis, Beaucoup acquis, je vous le jure.

Il s'est fait auteur et marquis, Et tous deux malgré la nature.

Necker n'était pas homme à monter en croupe derrière ce marquis d'industrie (2). Si quelqu'un le fit valoir auprès du roi, ce lie fut que le vieux Maurepas. Les circonstances aidèrent aussi à sa fortune ministérielle. Mais il ne sut pas les dominer, comme l'a écrit Benjamin Constant, qui ne lui reconnaît que « des intentions pures », ajoutant ce trait de caractère : « 11 se considérait, lui, sa femme et sa fille, comme d'une espèce privilégiée et presque au-dessus de l'humanité (3). » M™'' Necker a défini ainsi la place qu'elle occupait auprès de son mari : « L'on m'adresse continuellement tous les éloges dont on comble M. Necker : je ressemble à ces portraits d'un roi absent, vers lequel on se tourne dans les jours de cérémonie. M. Necker est si absent quand on lui parle de lui-même, qu'il faut bien que je le représente ; mais ce n'est qu'en peinture (4). » Quant à la fille, dont l'amitié avait l'emportement de l'amour, elle poussait son affection pour son

1. Correspondance littéraire de Laharpe (1801), t. 1er, p, i^j, i^ç

2. Condorcet inclinait à penser le contraire, si nous en croyons ce passage d'une lettre écrite par lui à Turgot, après la nomination de Necker à la direction générale des Finances, qui eut lieu le 29 juin 1777 : « Je conseille à M™* Necker d'arriver à la cour en tenant M™* de Pesai par la main, comme son rhumatisme. »

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