Conespondance, t. XII, p. 165 et suivantes
drames de M. de Saint-Marc ». Douze ans plus tard, elle devait s'essayer dans la tragédie, mais sz Jeanne Grej n'était pas digne de la baronne de Staël. La marquise de Créquy, qui venait quelquefois chez les Necker, « sans les souffrir », était particulièrement agacée par le lyrisme de leur fille. « Les enthousiastes, disaitelle, ne sont pas mon fait, »
L'élément féminin était d'abord réduit dans la maison aux proportions les plus minimes. On n'y rencontrait guère que M™'' Geoffrin, son ennemie mortelle M™° Du Deffand, M™"' de Marchais, Suard et Marmontel. M"'= Necker résolut d'augmenter du même coup la quantité et la qualité de ce personnel. La maréchale de Luxembourg passait l'été au château de Montmorency : c'était presque une voisine en villégiature. Le trait d'union visé fut la duchesse de Lauzun,avec laquelle M'^'^Necker était déjà en relations et dont elle entreprit le portrait, quoiqu'elle eût dit : « Les portraits d'imagination sont les seuls qui lui ressemblent.» Ce fut sans doute la petite fille de la maréchale qui fit inviter M'"" Necker à un souper où se trouvaient la comtesse de Boufflers, la princesse d'Hénin, les comtesses d'Houdetot et de Broglie et la vicomtesse de Cambis. Des rapports de société s'en suivirent, et une réciprocité d'invitations s'établit. Seulement la maréchale avait mis pour condition que le jour où elle se rendrait à Saint-Ouen, elle ne serait pas exposée à être coudoyée par des gens de lettres. Son horreur pour cette engeance n'admettait qu'une exception : Rousseau, qui lui en a témoigné une reconnaissance aussi exceptionnelle (i). La marquise de Créquy manifestait les mêmes préventions et le même engouement. « Je suis si frivole que j'aime le style, » disait-elle. C'est ce qui explique sans doute cette admiration exclusive. Et Rousseau s'était laissé apprivoiser par elle au point de recevoir des pou-
I. La preuve matérielle de cette reconnaissance existe à la bibliothèque de la Chambre des Députés, où, parmi les manuscrits de Rousseau, qu'elle possède, on remarque une copie de la Nouvelle Héloïse, superbement calligraphiée par l'auteur pour la maréchale et enrichie de dessins orieir.aux de Gravelot.
lardes sans trop regimber. Lorsqu'elle prit le parti de se convertir, il lui écrivit avec une bonhomie affmée d'ironie : « La dévotion est un état très doux, mais il faut des dispositions pour la goûter. Je ne vous crois pas l'âme assez tendre pour être dévote avec extase et vous devez vous ennuyer durant Toraison. »
Une conquête qui avait été difficile à faire, c'était la marquise de La Ferté-Imbault, dont l'intolérance fit dire à l'excellente M""" Geoffrin : « Quand je considère ma fille, je suis comme une poule qui a couvé un œuf de cane. » Aux avances 'de M""" Necker, elle avait répondu d'abord par un accueil glacial, puis, par des reproches qui étaient un commencement de capitulation. Elle l'estimait personnellement, mais lui faisait un crime du monde qu'elle recevait. Enfin elle se rendit, non sans récriminer encore et poser ses conditions. Elle lui écrivit le 20 février 1777 (i) :
« La Maréchale, M"»» Du Deffant, M""" de Boufflers et M"»» Marchais (dans un genre subalterne) sont quatre femmes si décriées par les moeurs, et les deux premières sont si dangereuses, qu'elles sont depuis plus de trente ans l'horreur des honnêtes gens. Ensuite votre liaison intime avec ce vilain abbé Morellet vous fit tant de tort dans le temps de l'histoire de la Compagnie des Indes, où Monsieur votre mari joua un si grand rôle et l'abbé un si vilain, que si nous n'avions pas eu, madame, des amis communs qui vous justifièrent comme ils purent, j'aurais pris aussi mauvaise opinion de votre âme que de votre raison.
« Mais comme votre conduite a été très bonne et très sage après ce qui s'est passé sous le petit règne éphémère de M. Turgot, et que depuis que Monsieur votre mari est devenu un homme d'Etat, vous ne vous êtes pas attiré la moindre condamnation du public, ni le plus petit ridicule; que de plus, madame, toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, vous m'avez marqué amitié, estime et confiance, en voilà bien suffisamment pour avoir
I. Le Salon de Madame Necker, par le vicomte d'Haussonvillc, t. I*"", p. 262 et suivantes.
effacé en moi les mauvaises impressions que votre trop d'amour pour l'esprit dépouillé de raison et de vertu m'avait données. Je me donne donc à vous, madame, de cœur et d'esprit; vous pouvez disposer de moi dans ma retraite; je vous verrai chez vous le matin avec plaisir quand cela vous conviendra, et dans les aprèsdincrs (où je reste toujours chez ma mère ou chez moi), ma porte vous sera toujours ouverte. »
U horreur des honnêtes gens, invoquée par M™" de La Ferté- Imbault, n'existait que dans son imagination. Les femmes qu'elle mettait au ban de la société, avaient leurs grandes entrées partout, tandis qu'elle-même ne consentait à voir M™' Necker qu'à huis clos, seule à seule. Elle l'eût repoussée comme une pestiférée, si elle avait pu deviner la sympathie aggravée d'estime que lui inspirait M"" Clairon, qui, retirée du théâtre, était venue souvent charmer par son talent les hôtes du contrôleur général. M™° Necker l'a exprimée en toute sincérité dans la lettre suivante datée de Genève (février 1792), et adressée à son ami Meister (1), à propos de la communication qu'il lui avait faite des ^Mémoires manuscrits de M"" Clairon (2) :
« ... J'ai lu plus d'une fois, -avec un grand plaisir, le précieux manuscrit de M"*^ Clairon; témoignez-lui, je vous prie, combien je suis sensible à la faveur qu'elle m'accorde. Sa manière d'écrire et de converser a pour moi un attrait particulier ; c'est un je ne sais quoi d'une perfection idéale et cependant réelle; et je m'explique cet aperçu singulier, en me rappelant que ses rôles étaient plus dans son caractère que sa conduite hors du théâtre, et qu'elle mêlait toujours un peu de Cornélie ou de Sabine à M""-' Clairon, dans son extérieur, et dans ses sentiments les plus intimes : je suis persuadée que, si elle était née à Rome, elle aurait été plus romaine qu'aucun de ses modèles. Aussi la franchise de ses aveux et la désapprobation qu'elle y joint toujours sont une
1. Écrivain suisse, d'abord secrétaire de Grimm, puis son collaborateur à la Correspondance littéraire.
2. Ils ne parurent qu'en l'an VII, ^ous ce titre : zMétnoires d'Hippolyte Clairon et Réftexions sur l'Art dramatique.
autre sorte d'hommage rendu à la vertu et donnent à M"" Clairon le droit d'être sévère. J'avais découvert ses sentiments, car je n'ai jamais gêné mes jugements en sa présence; et je connais beaucoup de femmes du monde devant qui je me suis senti la pudeur de la pudeur (i)... »
Elle ne connaissait pas sans doute la singulière entrevue de la grande tragédienne avec Voltaire. M''° Clairon, étant allée en pèlerinage à Ferney, s'était précipitée aux genoux du dieu. Et le vieil espiègle s'était agenouillé à son tour, en lui disant : « Maintenant, mademoiselle, qu'est-ce que nous allons faire ? »
jVjme Necker n'avait pas craint que son mari s'enflammât aux beaux yeux de M"" Clairon, où s'était brûlé un moment Mai montel, et qui étaient loin d'avoir perdu tout leur feu. Sa gravité le mettait à l'abri de toutes les séductions. Il s'en départait, paraîtil, entre-temps. 11 avait des accès de gaieté, dit M""" Du Deffand, et même des accès de folâtrerie, atteste sa femme : ainsi il lui prenait quelquefois la fantaisie d'enfourcher un bâton et de chevaucher à travers la chambre (2). L'empereur Joseph II auraitété fort surpris de le trouver en pareille posture. Le comte de Falkenstein, comme il se faisait appeler, ne voulait pas quitter Paris avant d'avoir vu Necker. Il s'était présenté trois fois chez lui sans le rencontrer et ne réussit à le joindre qu'à une quatrième visite. C'était le 12 mai 1777. Arrivé à sept heures un quart, avec de Mercy, son ambassadeur, les personnes de sa suite, de CoUoredo, de Cobentzel, et de Belgiocoso, il s'entretint pendant deux heures avec Necker, puis, suivi de ce dernier, passa chez M™" Necker, où étaient réunis Gibbon, l'abbé de Boismont, Marmontel et Schowaloff. 11 leur fit cette confidence : « Mon état demande une instruction assez étendue; ces études sont des devoirs; pour ménager mon temps et mes facultés, il a fallu renoncer à peu près à toutes celles qui n'étaient pas indispensables. 11 y a un luxe de connaissances que j'ai cru devoir m'interdire. » M™" Du Deffand