‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 69 sur 148 · Mélanges manuscrits, t. Il, p · texte numérisé non relu

Mélanges manuscrits, t. Il, p

étant survenue, il alla au-devant d'elle en priant Necker de le présenter. La marquise fit une profonde révérence et on la conduisit au fauteuil qui lui était réservé. L'empereur la suivit et lui dit, faisant allusion au sac à nœuds qu'elle tenait au bras : « Vous faites des nœuds? — Je ne puis faire autre chose. — Cela n'empêche pas de penser. — Non, et surtout aujourd'hui que vous donnez tant à penser. » 11 ajouta pour expliquer la rapidité de son voyagea travers l'Europe : « je n'ai que le temps de voir les choses; il en faudrait davantage pour voir la société, et, en cherchant à la connaître, on risque encore bien souvent d'être trop connu. » 11 disait que Vétat naturel n^est pas d^étre roi, mais d'être homme. M"» Du Deffand, en manière de conclusion, le qualifie de « souverain fovt singulier par sa simplicité ».

Si la grande Catherine avait fait aussi son tour d'Europe, elle n'eût pas manqué d'aller, comme Joseph II, rendre visite à Necker qu'elle prisait au-delà même de ses mérites, commele prouve ce passage d'une lettre écrite à Grimm, en 1781, après sa disgrâce provoquée par le vieux Maurepas, son ancien protecteur. « M. Necker n'est plus en place. C était un beau rêve que la France avait fait et une grande joie pour ses ennemis. Le roi de France a touché du pied à une grande gloire. Il fallait à M. Necker une tête de maître qui suivît ses enjambées. » La métaphore est plus hardie que n'était cet homme d'État.

En quittant le Contrôle général, Necker ne put retourner à son hôtel de la rue de Cléry qu'il avait loué. Il s'établit rue Bergère et son salon devint presque exclusivement politique. On y devisait encore de littérature, mais on s'y occupait surtout des événements du jour, et l'insuffisance de ses successeurs préparait le retour aux affaires de l'auteur du Compte rendu. M"" Necker ne jouait plus qu'un rôle effacé, sourdement minée par une maladie nerveuse, qui entravait le libre exercice de son esprit. Sa fille ne devait pas tarder à la remplacer. Germaine Necker était alors dans sa quinzième année et son lyrisme natif la plongeait dans des contemplations extatiques, dont elle sortait brusquement pour se livrer à de folles équipées, L'atavisme n'était pas

encore inventé^ mais il n'en existait pas moins. Un jour, M™" Necker, entendant un bruit étrange qui partait de la salle à manger qu'elle venait de quitter un moment, se hâta d'y rentrer et resta sur le pas de la porte, immobile d'étonnement : c'étaient son mari et sa fille qui, la serviette roulée autour du cou, exécutaient autour de la table une ronde effrénée et qui se rassirent tout penauds, comme des enfants pris en faute. Cinq ans plus tard, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, Germaine Necker présidait aux réceptions, avec l'assurance que lui donnait son titre de baronne de Staël. Elle passait ses journées à l'hôtel de l'ambassade de Suède, rue du Bac, et ses soirées à l'hôtel de la rue Bergère, cumulant les devoirs que lui imposait le rôle de maîtresse de maison en partie double. C'était la reine qui avait fait décider son mariage avec le jeune successeur du comte de Creutz.

Rappelé aux affaires en août 1788, Necker comprit vite qu'il serait victime d'implacables hostilités de palais, qui finirent par un éclat outrageant, quelques jours avant la prise de la Bastille. Le comte d'Artois, le rencontrant au moment où il se rendait au Conseil, lui barra le passage et lui adressa cette brutale apostrophe : « Où vas-tu, traitre d'étranger? Est-ce ta place au Conseil, fichu bourgeois ? Retourne-t'en dans ta petite ville, ou tu ne périras que de ma main ! » Son renvoi lui fut signifié le 12 juillet. Il s'empressa de quitter la France, gagna la Belgique et se rendit à Bâle où il fut rejoint le 23 juillet par sa femme et sa fille. Elles avaient été précédées de quelques heures par Dufresne-de-Saint-Léon, son ancien premier commis, porteur d'une lettre autographe de Louis XVI qui, sous la pression de l'Assemblée nationale, implorait le retour du ministre qu'il venait de congédier. Necker n'hésita pas à revenir à Paris, quoiqu'il eût la prévision du « gouffre » qui l'attendait, comme il l'écrivit à son frère. Il mit à y tomber plus de temps qu'il ne l'avait cru, car il se maintint jusqu'au 4 septembre 1790, treize mois durant, — treize mois de luttes aussi vaines qu'incessantes contre les légitimes empiétements de la Révolution sur le

pouvoir royal. Mais qui'l effondrement! Aux acclamations enthousiastes qui avaient salué sa rentrée, succédèrent d'insultantes huées, moins douloureuses encore pour lui que l'indifférence du roi, à qui il avait sacrifié popularité et fortune, et qui le laissa partir sans daigner lui exprimer le moindre regret.

Sa carrière politique définitivement close, Necker reprit le chemin de la Suisse et alla s'enfouir dans sa terre de Coppet, qu'il avait achetée en 1784. et dont le château toujours debout ne se compose que d'un grand bâtiment comprenant trois corps de logis. Mais si ce séjour n'a rien de seigneurial, on y jouit en revanche d'une vue splendide qui embrasse le lac dans presquetoute son étendue, de Genève à Lausanne. Necker ne s'abîma pas dans cette contemplation. Il se claquemura dans son cabinet de travail et écrivit sa justification qui parut sous le titre d'£"ssrti 5«r l'administration de M. Necker par lui même. M"»" Necker resta seule livrée à ses propres pensées, pensées de malade qui allait s'affaiblissant tous les jours. Elle songeait à ses vendredis d'autrefois, à ses meilleurs amis disparus à jamais, Buffon et Thomas. Elle rêvait à son premier amoureux, le bon Moultou, mort également. Le souvenir d'un autre amoureux, beaucoup moins sérieux celui-là, Gibbon, traversa son esprit. 11 était toujours de ce monde et à sa portée, car il était revenu à Lausanne pour continuer ses travaux loin du bruit de Paris. Elle lui adressa une invitation, et il se trouvait à Coppet, ainsi qu'un protestant nîmois, un hôte de prédilection, lorsque survint M™'' de Staël, qui, dans cette visite, comme dans celles qui suivirent, n'avait d'autre but que de raviver l'ambition paternelle. La baronne prit texte de la rencontre pour égayer une lettre à son mari : « Nous possédons dans le château, lui écrivait-elle, laimable Fornier et M. Gibbon, auteur de VHistoire du Bas-Empire, l'ancien amoureux de ma mère, celui qui voulait l'épouser. Quand, je le vois, je me demande si je serais née de son union avec ma mère; je me réponds que non et qu'il suffisait de mon père seul pour que je vinsse au monde. » Elle faisait bon marché de sa mère : Minerve sortant du cerveau de Jupiter était son idéal.

Seulement c'est tout ce qu'elle aurait eu de commun avec la déesse de la sagesse.

11 est juste de reconnaître que, lorsque l'approche de la mort se fit sentir, M"^** Necker reçut des siens les témoignages d'affection les plus attendrissants. Elle expira le 6 mai 1794, pouvant se rappeler, sans le plus léger serrement de cœur, ce passage de ses Melanjes, empreint d'une si touchante mélancolie : « Le soir de la vie de deux époux qui ont couru ensemble une longue existence est comme un soleil couchant qui s'agrandit et se colore de toutes les beautés de la journée. »

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