‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 70 sur 148 · LE SALON DE POMONE · texte numérisé non relu

LE SALON DE POMONE

Une rupture éclatante avait brusquement coupé court aux relations de M «"^ Neckeravec M"»" de Marchais. Celle-ci l'ayant invitée à une lecture d'un poète des plus médiocres, nommé Rocher, auteur des Muses patriotiques, poème sur le mariage du dauphin, la femme du contrôleur général avait eu le tort grave d'avoir faussé compagnie. Elle assistait le même soir à une lecture de La Harpe, chez M™" Saurin, oij se trouvait aussi Rocher qui n'osa pas quitter la place avant M°"= Necker, rendue responsable du retard de ce dernier. A son arrivée, M™^ de Marchais lui tourna le dos, furieuse de la déconvenue de personnages tels que la maréchale de Luxembourg, le comte et la comtesse de Broglie qui, ce jour-là, par grâce singulière, honoraient de leur présence le salon de celle que M™* de La Ferté-lmbault tenait en si piètre estime. Et à une lettre d'excuse de M™« Necker, elle répondit avec aigreur : « Ces grandes dames ne sont point de notre société; on les assemble dans le dessein de leur plaire en les amusant. L'objet est-il rempli quand, ayant voulu devancer l'heure convenue par tout le monde, on les fait attendre près d'une heure et demie toutes seules? » M™* Necker revint encore plusieurs fois à résipiscence, toujours sans succès : ses lettres lui

furent obstinément retournées. La marquise Du Deffand n'a consacré qu'une seule ligne à cette rupture : « Les Necker et la dame de Marchais sont brouillés, » écrit-elle sèchement à la date du 5 août 1775.

Julie Laborde, femme de Binet de Marchais, valet de chambre du roi, devait la place qu'elle occupait dans le monde à la faveur de M™* de Pompadour, sa parente et dont elle avait gagné les bonnes grâces en chantant dans ses petits soupers. Elle avait d'abord réuni chez elle le docteur Quesnay et les physiocrates, avec les dames de la doctrine, la duchesse d'Enville et M™*' Blondel. Puis étaient venus des gens de cour et des gens de lettres. Au nombre des derniers se trouvaient les membres habituels de ces sortes d'assemblées : Buffon, Thomas, Suard. La Harpe, Marmontel et Chastellux auxquels se mêlait parfois le glacial Choderlos de Laclos, poli et acéré comme son épée d'officier d'artillerie, en quête de documents pour les Liaisons dangereuses. Il y avait là presque à demeure un homme que M™" de Marchais prisait fort pour la solidité de son esprit. Et cet homme n'était autre que le fameux marquis de Bièvre qui, paraît-il, avait ses heures de gravité, mais qui s'oubliait vite, lorsqu'il était émoustillé parChastellux, lequel avait aussi l'infirmité <iu calembour. Laclos trouvait à qui parler lorsque survenait le fils de la marquise de Créquy, encore plus mordant que sa mère et qui traînait souvent à sa suite son oncle Créquy-Canaple, surnommé Crequy à-lagrande-barbe, un grotesque des plus réussis. Il ne se rasait pas depuis une trentaine d'années, sous prétexte qu'il n'y avait pas plus de raison de se couper la barbe que les cheveux, et il portait pendu à un vieux baudrier un grand sabre que tous les dix ans il changeait de côté par esprit de justice distributive. Un jour M"" de Marchais reçut la visite d'un personnage énigmatique, à qui Louis XV avait donné un appartement à Chambord et qui, lorsqu'il venait à Versailles, passait des soirées entières avec le roi et M"'' de Pompadour. C'était le célèbre comte de Saint-Germain, qui se prétendait âgé de trois mille ans et qui ne paraissait pas en avoir plus de cinquante. 11 était de taille moyenne, d'une

vigoureuse constitution, et sa mise était d'une simplicité étudiée. Il jeta en entrant son chapeau et son épée sur un meuble et, se mettant au piano, exécuta prestement un morceau qui fut très applaudi. On demanda le nom de l'auteur : « Je l'ignore, répondit-il gravement, tout ce que je puis dire, c'est que j'ai entendu cette marche lors de l'entrée d'Alexandre-le-Grand dans Babylone. »

Le mari de M™'" de Marchais était encore moins présent dans l-e salon de sa femme que celui de M"" Geoffrin, qui n'avait, du reste, que des absences d'esprit. Aucun contemporain n'en dit mot. En revanche, son successeur par anticipation ne quittait pas la place. Le comte de Labillarderie d'Angiviller est cité dans les mémoires du temps non seulement pour son inépuisable constance en amour, mais aussi pour sa déférence à toute épreuve : « Inséparable de M""' de Marchais, dit Marmontel, mais triste, interdit devant elle, d'autant plus sérieux qu'elle était plus riante, timide et tremblant à sa voix, lui dont le caractère avait de la fierté, de la force et de l'énergie, troublé lorsqu'elle lui parlait, la regardant d'un air souffrant, lui répondant d'une voix faible, mal assurée et presque éteinte, et, au contraire, en son absence, déployant sa belle physionomie, causant bien et avec chaleur, et se livrant, avec toute la liberté de son esprit et de son âme, à l'enjouement de la société, rien ne ressemblait plus à la situation d'un amant traité avec rigueur et dominé avec empire. Cependant ils passaient leur vie ensemble dans l'union la plus intime, et, bien évidemment, il était l'homme auquel nul autre n'était préféré. Si ce personnage d'amant malheureux n'eût duré que peu de temps, on l'aurait cru joué; mais, plus de quinze ans de suite, il a été le même. » Et quel était l'objet d'un tel culte?

« Imaginez -vous, dit encore Marmontel, tous les charmes du caractère, de l'esprit, du langage, réunis au plus haut degré, et même ceux de la figure, quoiqu'elle ne fût pas jolie; surtout dans ses manières, une grâce pleine d'attraits : telle était cette jeune fée. Son âme, active au-delà de toute expression, donnait

aux traits de sa physionomie une mobilité éblouissante et ravissante. Aucun de ses traits n'était celui que le pinceau aurait choisi ; mais tous ensemble avaient un agrément que le pinceau n'aurait pu rendre. Sa taille, dans sa petitesse, était, comme on dit, faite au tour, et son maintien communiquait à toute sa personne un caractère de noblesse imposant. Ajoutez à cela une culture exquise, variée, étendue depuis la plus légère et brillante littérature jusqu'aux plus hautes conceptions du génie; une netteté dans les idées, une finesse, une justesse, une rapidité dont on était surpris; une facilité, un choix d'expressions toujours heureuses, coulant de source et aussi vite que la pensée; ajoutez une âme excellente, d'une bonté intarissable, d'une obligeance qui, la même à toute heure, ne se lassait jamais d'agir, et toujours d'un air si facile, si prévenant et si flatteur, qu'on eût été tenté d'y soupçonner de l'art, si l'art jamais avait pu se donner cette égalité continue et inaltérable qui fut toujours la marque distinctive du naturel, et le seul de ses caractères que l'art ne saurait imiter. »

Horace Walpole en raffolait : « M™'' de Marchais est charmante, écrit-il au général Conway, le 8 septembre 1775 ; c'est l'éloquence et l'amabilité en personne. Je suis comblé de pêches, de brugnons, de raisins et de poires. 11 semble que Pomone soit devenue amoureuse de moi. Je ne suis pas aussi épris des Necker, coq et poule; il mâchonne, elle glapit et aucun n'articule : c'est un tambour et un fifre auxquels je n'entends rien. » Quelle antithèse avec ce passage d'une lettre que M™'= Du Deffand lui adressait le 5 mai 1776! Après avoir parlé aussi des Necker, elle ajoutait : « J'ai plus de goût pour eux que pour la Pomone, dont l'esprit et le caractère me paraissent un fantôme, mais qui n'est point effrayant, qui n'a que les formes de bonté, de générosité, mais qui, quoique sans fausseté, n'est qu'apparence. Cette définition vous paraîtra un galimatias, mais je ne puis avoir aucune idée d'elle qui ait quelque réalité. » C'était elle-même qui avait baptisé M™" de Marchais, Pomone et aussi Flore-Pomone, à cause des fruits exquis et des fleurs magnifiques qu'elle cultivait de ses

propres mains dans ses jardins de Montreuil et qu'elle distribuait avec profusion à ses amis.

Le comte d'Angiviller, après la mort, comme du vivant de M. de Marchais, joua le rôle de soupirant respectueux, jusqu'au jour oij il épousa sa veuve. Alors un revirement complet se produisit : celle qui avait fait trembler trembla et l'esclave devint le maître. L'évolution avait eu lieu par un accord tacite, qui répondait de sa durée. D'ailleurs, M™" d'Angiviller eut licence de continuer M™'' de Marchais au regard de ses réceptions, dont l'éclat s'accrut encore de la grande fortune de son mari. Celui-ci, d'abord un des gentilshommes de la manche, commis à l'éducation des enfants de France, avait, à la mort de Louis XV, obtenu, au lieu et place de l'abbé Terray, la direction générale des bâtiments, des manufactures et des académies, puis la survivance de Buffon dans l'intendance du jardin du roi. II avait rang de ministre et était loin d'employer à son seul profit le crédit dont il jouissait auprès de Louis XVI. L'élévation de Turgot fut en grande partie son œuvre. « D'Alembert, qui ne flattait pas les ministres, le nommait VÂiige Gabriel, parce qu'il était en effet, comme les anges, chargé des prières de la terre au ciel et des ordres bienfaisants du ciel pour la terre. Jamais les noms de Thomas, de Ducis, de M. Suard, n'étaient prononcés par lui autour du trône que précédés du mot mon ami; et il les aimait réellement, il en était réellement aimé : ce n'était pas un vain titre qu'il prenait et qu'il donnait ^i). » 11 dut regretter d'avoir établi des gazons dans la cour du Louvre où siégeait alors l'Académie, — ce qui inspira l'épigramme suivante :

Des favons de la muse française D'Angiviller rend le sort assuré :

Devant leur porte, il a fait mettre un pré Où désormais ils pourront paître à l'aise,

M""^ de Lespinasse a légèrement entamé la légende de YÀiigr

1. Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, par Garât, t h'V p. 285 et suivantes.

Gabriel {\^. Elle prétendait lui avoir entendu dire que « tout homme faible est un gueux qu'il faut mépriser » et que l'espèce humaine doit être divisée seulement en deux classes : «l'une méritant des statues, et l'autre la Grève ». Il plaçait évidemment les Lazaristes dans la prem ère classe, car il a témoigné d'une remarquable sollicitude à leur égard dans son Mémoire sur les moyens de remédier aux maladies des religieux de VOrdre de Saint-Lazare. Le crédit dont jouissait le comte d'Angiviller et la vogue que sa femme avait su acquérir ne firent que croître pendant le règne de Louis XVi. Puis leur fortune s'effondra tout d'un coup. Charles Lameth, dans la Séance du 7 novembre 1790, accusa le directeur général des bâtiments du roi d'avoir exagéré un compte de dépenses montant à vingt millions, et le 15 juin 1791, sur un rapport de Camus, la saisie de ses biens fut ordonnée. Il s'empressa de quitter la France, gagna l'Allemagne et passa en Russie, où l'impératrice Catherine II le gratifia d'un traitement. 11 retourna ensuite en Allemagne et y mourut en 1810.

]^mo d'Angiviller s'était retirée à Versailles, oij elle vécut des épaves de son ancienne prospérité, traversant la tourmente révolutionnaire dans de perpétuelles angoisses. De peur d'être portée sur la liste des suspects, elle fit solennellement hommage dun buste de Marat à la Société populaire de Versailles. Et quand vint l'Empire, elle remplaça par un buste de l'empereur un petit épagneul adoré qu'elle avait fait empailler et qu'elle gardait précieusement dans son salon, juché sur un tertre de verdure entre des arbustes et des fleurs. Elle s'était formé une société nouvelle peu nombreuse- dont Ducis faisait encore partie et où, entre autres personnes d'origines diverses, se coudoyaient la duchesse de Villeroy, M™^ Babois et l'abbé de La Page. Ce dernier, qui était chanoine de Notre-Dame, « transporté d'un saint zèle pour la décoration de Notre-Dame, l'avait fait reblanchir à ses frais (2), » 11 ne prenait jamais part à la conversation, guettant les temps

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