LE CABARET DE L'EPEE ROYALE
Qitelque vingt ans plus tard, nous retrouvons l'abbé de Chaulieu aussi allègre que jamais, en compagnie de Dancourt et de Dufrény, à l'ancien cabaret de VEpée royale, au coin des rues Barre-du-Bec et Saint-Merry. C'est là que les jeunes licenciés viennent fêter leur réception au parlement ; et Dieu sait à quels ébats ils s'y livrent! Ces jours-là, Dancourt abandonne l'ordinaire conjugal pour soLiper au carillon de tous ces cerveaux fêlés.
Les licenciés ont disparu, laissant le champ libre à Dancourt et à ses deux commensaux.
L'auteur du Chevalier à la mode a quitté depuis deux ans le théâtre, où son jeu et ses pièces lui ant valu tant d'applaudissements. Il passe l'hiver à Paris, près de sa femme, qui continue vaillamment à remplir les rôles d'amoureuses avec une grâce que l'âge ne peut entamer; l'été, il part pour le Berri et se retire dans son château de Courcelles-le-Roi, gagné à la pointe de cinquante-deux comédies. C'est un aimable vieillard, à la mine proprette et au langage fleuri. 11 avait eu de brillants succès à la scène comme orateur delà troupe. Dans les circonstances difficiles, lorsqu'il s'agissait d'apaiser le parterre en émeute, c'était toujours à lui que ses camarades déléguaient le soin de prendre la parole,
et toujours il s'en était tiré à merveille. « 11 faut avouer que cet homme parle bien, » disait majestueusement Louis XIV.
Au rebours du sage Dancourt, Dufrény avait passé sa vie à jeter son argent par les fenêtres. Il descendait d'Henri IV au même titre que les Vendôme. Son grand-père était fils d'une paysanne d'Anet, appelée la Belle Jardinière, et autour de qui le vert-galant n'avait pas vainement rôdé. Dufrény chassait de race. 11 menait tambour battant les affaires d'amour et payait en roi. Pour conserver son indépendance et dérouter les fâcheux, il avait pris trois ou quatre logements dans différents quartiers de Paris. Louis XIV lui avait accordé le privilège d'une manufacture de glaces, avec les bénéfices de laquelle il aurait pu édifier une belle et bonne fortune, mais qu'il vendit bientôt pour en dissiper le prix. 11 fit le même usage de sa charge de valet de chambre du roi et du privilège du Mercure, obtenu à la mort de de Visé. Ce que voyant, Louis XIV déclara qu'il n'était pas assez puissant pour l'enrichir. Cependant il lui octroya encore, sur sa demande, « un petit terrain d'environ un quart d'arpent à l'extrémité d'une des allées de Vincennes, qui aboutit vers la barrière de Reuilly, faubourg Saint-Antoine, pour y bâtir une petite maison, comme aussi les pierres d'une partie des murs du parc de Vincennes, du côté du chemin deCharenton,qui étaient tombés... Mais comme on fut instruit qu'il aidait à faire tomber quelques pans de ces murs, qu'il croyait menacer ruine et pouvoir blesser quelques passants, on lui fit défense d'y toucher davantage et d'en enlever les moellons, dont il avait fait un assez bon débit à des particuliers, outre ceux qui étaient nécessaires pour sa maison. Il avait trouvé le moyen de faire, sur un terrain d'environ un quart d'arpent, comme on vient de dire, une cour, une bassecour, une jolie maison de cinq toises de long sur quatre au plus de large où l'on trouve salles, salon, galeries, deux petits appartetements, un jardin où il y a un parterre, des boulingrins, un bosquet, un potager où l'on descend par un fer à cheval de gazons, deux allées en terrasses, et enfin toutes les pièces du jardinage qui peuvent entrer dans les plus grandes et les plus beaux
parcs. II avait effectivement une intelligence merveilleuse pour l'architecture et surtout pour les jardinages, comme il en a donné des preuves par quelques maisons et jardins qu'il a ornés dans Paris et dans les environs. Il rendait les moindres bâtiments et les plus petits terrains tout à fait agréables par la disposition qu'il en faisait (1). >
La petite propriété de l'industrieux mais peu économe Dufrény ne tarda pas de passer en d'autres mains et sa détresse devint telle que, pour éteindre une dette criarde, il épousi sa créancière, une blanchisseuse.
A la mortde Louis XIV. l'ingrat poète, faisant allusion à l'effroyable misère qui pesait sur le royaume, présenta au régent ce bref et curieux placet :
«c Monseigneur,
« Dufrény supplie Votre Altesse Royale de le laisser dans la pauvreté, afin qu'il reste un monument de l'état de la France avant votre régence. »
Le duc d'Orléans répondit avec une extrême bonté : « Je refuse absolument. » II éprouvait pour Dufrény une sympathie des plus vives et qu'avait déterminée la jolie pièce suivante :
Phylis, plus avsrc que tendre, Ne gagnant rien a refuser, Un Jour exigea de Lisandrc Trente moutons pour un baiser.
Le lendemain, nouvelle affaire; Pour le berger le troc fut bon, Gir il obtint de la bergère Trente baisers pour un mouton.
Le lendemain. Phylis plus tendre, Craignant de déplaire au berger.
Fut trop heureuse de lui rendre Trente moutons pour un baiser.