Lettre à Condorcet, du 24 septembre
2. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres, 24 juillet 1780.
d'arrêt pour y intercaler des sermons prêches autrefois à la ville et à la cour. On rit beaucoup de celui qu'il fit sur la tempérance après un excellent diner où son appétit s'était signalé. M"" Baboi:> conserva seule son sérieux lamentable et éternel. La mort de sa fille l'avait jetée dans la poésie élégiaque, à tel point que le critique Geoffroy dit d'elle, à propos de ses Elégies maternelles, que, quand on pleure comme elle, on ne derraii jamais sourire. Elle n'y avait garde, la pauvre affligée. Combien autre était la duchesse de Villeroy! Sémillante, enjouée, elle narguait le sort qui lui avait fait une fortune restreinte, mais lui avait réparti des trésors de gaieté et d'esprit qu'elle prodiguait autour d'elle. Lancée dans le courant contre-révolutionnaire, elle lutta de verve avec Champcenetz et Rivarol dans les y4ctes des /fpôtres et le Petit Gautier. Elle avait prouvé qu'elle avait aussi du cœur, en se vouant à la délivrance de Jean Fabre qui avait pris de force la place de son père, condamné aux galères sous le règne de Louis-le-Bien-aimé, pour crime de protestantisme actif et dont le supplice volontaire dura sept années. De plus, en 1 768, pour la glorification de ce héros de la piété filiale, elle fit jouer sur son théâtre V Honnête criminel de Fenouillot de Falbaire, qui fut représenté aussi sur d'autres théâtres de société, en attendant que le Théâtre-Français lui ouvrît ses portes, ce qui n'arriva qu'en 1790. Pour être moins retentissante, la bienfaisance de M™* d'Angiviller n'était pas moins effective. On ne sut qu'à sa mort, par les regrets exprimés autour de son convoi, ce qu'elle avait soulagé de misère à Versailles.. 11 y a là de quoi faire excuser les ridicules de la dernière période de sa vie. Le duc de Lévis, qui ne la connut que « déjà avancée en âge », raille sa mise grotesque. « Elle n'avait jamais eu de beau, dit-il, que ses cheveux qui descendaient jusqu'à terre; il est vrai qu'ils n'avaient pas grandpeine, car elle était extrêmement petite; elle les ornait toujours de fleurs et de panaches qui ne faisaient que mieux ressortir les rides de son visage (i). » M™" d'Angiviller s'était
I, Souvenirs et portraits (1813}, p. 89.
imaginée que la mort était le résultat d'un racornissement et elle n'était occupée que des moyens de le prévenir. Elle recourait à des émollients de toute sorte et prenait chaque jour deux ou trois bains, re quittant sa baignoire que pour regagner son lit. C'est dans sa chambre à coucher qu'elle recevait, comme les précieuses de l'autre siècle. On y accédait par un escalier garni sur les côtés de tubéreuses, de grenadiers, d'orangers, de lauriers-roses, enfin d'arbustes de toute espèce, dont la double ligne se continuait dans un corridor qui aboutissait au sanctuaire, oii le jour ne pénétrait qu'à travers des volets à demi fermés, tamisé encore par des rideaux et des draperies. Là, s'étalaient aussi des arbustes, entremêlés de vases de fleurs, le tout rangé en gradins. La porte franchie, il fallait tourner un paravent qui masquait le lit, et quand les yeux avaient pu percer cette demi-obscurité, on distinguait, non sans peine, M™'' d'Angiviller, mollement étendue, dont un bras, orné d'un bracelet de rubans noirs, agitait un éventail, et qui avait remplacé sa magnifique chevelure d'autrefois par une perruque haut-montée, couverte de poudre blonde et enjolivée de bouffettes roses et lilas. Un voile blanc, fixé au sommet de sa tête, encadrait sa figure dont le bas disparaissait sous un châle noué en cravate. Des chaufferettes où brûlaient des essences étaient placées sous les pieds des dames admises dans le sanctuaire. D'autres essences étaient répandues sur des réchauds dissimulés derrière le paravent, entre lequel et le lit était servi le dîner, toujours composé des mets les plus fins. Mais comment y faire honneur au milieu de cette atmosphère énervante? Et M™° d'Angiviller ne donnait pas l'exemple de l'appétit, se contentant d'un potage de grenouilles qu'elle prenait à petites gorgées. Un tel spectacle finit par écœurer Ducis qui sortit uni jour en disant : « Je n'y reviendrai plus. Qu'ai-je à faire à ces cada vres, attendant que je leur apprenne qu'ils sont encore en vie?* Tandis que Flore-Pomone végétait ainsi dans cette serre chaude, l'auteur du livre sur les maladies particulières des lazaristes terminait une vie d'agitation dans le calme d'un couvent de moines; il survécut deux ans à sa femme.