I. Archives de la Police, t. III, p. }^} et suiv
un certain chevalier de Mouhy, de l'Académie de Dijon, connu dans la littérature de l'époque par de nombreux écrits, entre autres sa Paysane parvenue, — homme ruiné parses folles dépenses, et qui se fit espion de police aux gages de M. de Sartines pour exister. 11 fréquentait la société des Nouvelles à la main, et tenait le lieutenant de police au courant de ce qui s'y disait et s'y passait. « Quoique ma santé, lui écrivait-il, ne me permette « pas encore de faire de longues courses, je me suis donné beau- « coup de mouvement pour exécuter vos ordres, bien fâché de « n'avoir pu en découvrir davantage. Il est très-vrai que « M"* Doublet tient depuis longtemps un bureau de nouvelles « et ce n'est pas la seule; M™" d'Argental (i) qui est l'intime « amie de M'"<= Doublet, en tient un autre; l'on y rédige les bu- « letins qui sont ensuite envoyés aux divers abonnés, tant à Paris « que dans les provinces. Plusieurs personnes d'un rang distingué « et même des ecclésiastiques fréquentent la maison de ces « dames et leur communiquent les nouvelles qui sont à leur « connaissance. »
On arrivait à la même heure, dans le salon de M""" Doublet, appelé la Paroisse, parce qu'il touchait à la chapelle du couvent. On ne s'occupait pas de la liberté de penser, mais on en usait. Chacun se plaçait dans un fauteuil réservé, au-dessous de son propre portrait. Sur un grand bureau étaient deux registres où étaient notés les bruits du jour : dans l'un les douteux, dans l'autre les accrédités. Le samedi on faisait un triage, qui passait au Grand Livre, tenu par le valet de chambre de M™° Doublet, et devenait un journal intitulé « Nouvelles à la main ». Le valet de chambre y trouvait son profit, mais non sans risques : certains articles sur les querelles entre la Cour et les Parlements ayant été poursuivis, il paya pour toute la paroisse. C'est ce journal qui fournit la substance des six premiers volumes des Mémoires secrets, lesquels
I M"" d'Argental, dont il est ici question, était la femme d'un ambassadeur étranger à Paris, avec qui Voltaire et les gens de lettres, étaient en correspondance. M. d'Argental était lui-même homme de lettres et a laissé de très jolis vers. II est mort en 17S8.
commencèrent à paraître en 1777, six ans après la mort de celui auquel ils sont attribués, Bachaumont. Les trente volumes qui suivirent sont l'œuvre successive de Pidansat de Mairobert et de Moufle d'Angerville.
Pidansat de Mairobert, secrétaire des commandements du duc de Chartres, et que l'on qualifiait d'intrigant subalterne, se vantait d'être le fils de Bachaumont et de M"" Doublet. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne quittait pas le premier qui partageait le logis de la dame.
Petit de Bachaumont avait treize ans de moins que M™* Doublet. Il était né riche et joli garçon. Dès sa jeunesse, l'aimable épicurien, était venu s'échouer dans la paroisse, dont il égayait les soupers par des grivoiseries à rendre jaloux l'abbé de Voisenon. C'est à lui que l'on doit la conservation de la colonne de l'hôtel de Soissons, qu'il acheta, en 1754, aux créanciers du prince de Carignan, qui voulaient la faire démolir. On l'appelait la tête à perruque de M. de Voltaire, parce qu'il avait copié sa perruque. Et Voltaire aurait pu, pour le même motif, être surnommé la tête à perruque du duc de Nevers.
Le bureau d'esprit du couvent des Filles Saint-Thomas subsista jusqu'en 1771, date de la mort de M™* Doublet et de Bachaumont. Ce fut Bachaumont qui partit le premier, le 28 avril, à l'âge de quatre-vingt-un ans. Pour épargner à sa compagne le chagrin de sa perte, comme elle s'étonnait de ne pas le voir paraître dans l'appartement où, affligée de surdité, elle vivait retirée, on lui dit qu'il était allé prendre les eaux. Elle se plaignit amèrement de ce qu'il n'était pas venu lui faire ses adieux et, quinze jours après elle partait à son tour, laissant la réputation d'une maîtresse de maison dont la bonne tenue constituait tout l'esprit. Au moins avait-elle eu celui de s'affranchir de tout souci religieux. A la fin, profitant de l'affaiblissement de ses facultés, on fit, dit-on, entendre raison à la pauvre sourde. Elle consentit à se laisser administrer, mais à condition que le curé l'embrassât, puis elle le gourmanda d'avoir dérangé son rouge. Bachaumont avait montré non moins d'originalité in extremis, A ceux qui lui
avaient parlé des consolations de 1 Eglise, il avait répondu qu'il ne se sentait pas affligé. Et le prêtre qui s'était ensuite présenté n'avait pu tirer de lui que ces simples mots : « Monsieur, vous avez bien de la bonté. » Mais ce fut encore une autre chanson quand Bachaumont reçut l'extrême-onction. « Fi ! l'horreur! » s'écria-t-il, avec une affreuse grimace.
Huit ans plus tard mourut de la mort de Sénèque, aggravée d'un coup de pistolet, le premier continuateur des Mémoires secrets. Rien moins que scrupuleux jusqu'alors, il r/avait pu supporter la flétrissure dont l'avait frappé l'arrêt rendu dans l'affaire du marquis de Brunoy, interdit comme prodigue. Voici comment son propre journal rendit compte de ce suicide. « Le particulier qui s'est tué de désespoir de l'arrêt dans l'affaire de Brunoy est M. Pidinsat de Mairobert, secrétaire du roi, secrétaire des commandements de M. le duc de Chartres et censeur royal. 11 faut qu'une trop grande facilité aux vues de prodigalité de ce fol l'ait déterminé à accepter un billet d'une somme considérable qu'il lui a souscrit sans en avoir reçu la valeur et qu'excité par l'espoir d'être payé d'une pareille créance, il se soit refusé aux déclarations convenables et exigées par la justice. Quoi qu'il en soit, cet événement fait un bruit du diable à raison du personnage qui avait eu successivement la confiance de M. de Malesherbes lorsqu'il était chef de la librairie, puis l'oreille de M. de Sartines, de M. Albert, de M. Lenoir et enfin de M. Le Camus de Néville, ce qui semblait devoir le faire mettre dans une autre classe que celle des gredins, des g\ tons, des crocs et escrocs de toute espèce dont était entouré M de Brunoy (1). »
Co'ïncidence étrange, le plus endurci des sacripants, le chevalier de La Morlière, devait, à six ans de là, s'éteindre dans le peau d'un homme sensible, désespéré d'avoir perdu une jeune fille dont il avait fait sa gouvernante. Quant à son digne copain, celui que Monselet appelle un « romancier bourbeux » et qui, laid, boiteux et bossu, s'est affublé, dans ses portraits gravés, du
I, Mémoires Secrets, 2 avril 1779.
costume d'officier de cavalerie, — le chevalier de Moiihv, eut également la fin d'un juste, ainsi que l'annonce Moufle d'Angerville, le 2 mars 1784 : « M. de Mouhy, auteur de différents romans, des tablettes dramatiques, etc., vient de mourir dans un âge avancé. On voit, dans l'énumération de ses qualités en son billet d'enterrement^ qu'il était chevalier titré par le roi. » Le bon billet qu'a Moufle d'Angerville! On ignore comment finit lui-même, cet ancien avocat. D'aucuns prétendent qu'il expia en 1794 ses tendances contre-révolutionnaires.