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LES RÉUNIONS DE LA CHEVRETTE ET DE LA BRICHE LE DINER DU BOUT DU BANC

En même temps que M"»"^ Doublet, habitait au couvent des Filles- Saint-Thomas une demoiselle d'Ette, qui tint une si grande place dans le salon et dans la vie de M™" d'Epinay, et que lui présenta son mari lui-même.

M™" d'Epinay était issue du baron Tardieu d'EîclavelIes, gouverneur de la citadelle de Valenciennes, et de Florence- Angélique Prouveur de Preux, dont le père était seigneur de Pont. Lorsque Louise-Florence-Pétronille dEsclavelles eut atteint sa dixième année, ses parents, afin de pourvoir dignement à l'éducation de leur fille unique, résolurent d'aller prendre un pied-àterre à Paris, malgré la modicité de leurs revenus. Mais ils n'y étaient pas plus tôt établis que le mari mourait, et la femme était obligée de retourner à Valenciennes pour aller recueillir les restes de leur bien patrimonial très amoindri, qui constituaient ses seules ressources avec l'expectative d'une pension. Elle avait confié Louise à une tante de son mari, M™" de Roncherolles, retirée dans un couvent, pour cause de pauvreté, avec sa petite-fille Anne-Marguerite-Thérèse. Autant celle-ci était vive et délurée,

autant Louise d'Esclavelles était méditative et encline à la dévotion. A son retour, M™" d'Esclavelles alla habiter chez son beaufrère, M, La Live de Bellegarde, riche fermier général, dont le somptueux hôtel était situé rue Saint-Honoré, en face du couvent des Capucins. Elle rappela Louise auprès d'elle, au bout de trois années.

La famille de Bellegarde se composait de cinq enfants, trois fils et deux filles, Marie-Françoise-Thérèse et ElisabethFrançoise- Sophie ; Tainé des garçons s'appelait La Live d'Epinay, le cadet, La Live de Jully et le plus jeune La Live de la Briche (duquel il n'est jamais fait mention dans les Mémoires de M™" d'Epinay).

M™'' de Bellegarde, par son humeur hautaine, faisait payer cher à sa sœur l'hospitalité qu'elle lui donnait. S'étant aperçue que son fils aîné avait conçu pour sa cousine une affection qui pouvait dégénérer en amour, elle poussa son mari à l'éloigner et on le fit voyager pour le service de la ferme. Mais elle ne tarda pas à mourir et au moment de rendre le dernier soupir, revenue à des sentiments meilleurs, elle chargea M™" d'Esclavelles du soin de tenir sa maison. Rappelé au logis paternel, le jeune homme prit feu de telle sorte que M. de Bellegarde se laissa fléchir et consentit au mariage. Thérèse de Roncherolles s'était vivement démenée pour empêcher une union dont elle prévoyait l'issue malheureuse. Elle avait invoqué des arguments tirés de son propre état, liée qu'elle était à un homme qu'elle détestait, M. de Maupeou, fils du premier président du Parlement de Paris, et futur grand-chancelier de France, un petit robin au teint jaunâtre et dont les yeux lançaient des éclairs sous d'épais sourcils noirs.

Un appartement dans l'hôtel de Bellegarde fut attribué aux époux qui se montrèient d'abord si épris l'un de l'autre que M"° d'Esclavelles, dont la piété se scandalisait de tout, s'en plaignit à son frère, M. de Preux, retiré en province et qui avait été le tuteur de Louise. « Ils se caressent toute la journée, ditesvous? lui répondit-il. Je les en félicite et je les en vénère et je fais des vœux au ciel pour qu'ils se caressent de même dans

vingt ans. Si vous me le dites encore une fois, je veux mourir si je ne prends la poste pour aller voir cela. » Et comme elle leur reprochait encore de passer leurs soirées au théâtre, il ajoutait qu'il aimait mieux apprendre que le mari conduit sa femme à la comédie que de savoir qu'il va seul à l'église. Ce brave homme devait avoir une fin tragique, il était en procès avec un voisin à propos d'un bouquet de bois où foisonnaient les perdrix rouges, et qu'il prétendait lui appartenir. Exaspéré des longueurs de la justice qui menaçait de lui être contraire, il s'embusqua au coin du fourré, attendant le moment d'éteindre la compétition par la suppression du compétiteur. Mais il ajusta mal et l'autre ne le manqua pas. Son testament contenait un legs de cent mille livres pour sa pupille. Un autre tuteur, ami de sa famille, avait été adjoint à M. de Preux à la demande de M'""" de RoncheroUes, — le comte d'Affry qui avait commandé à la bataille de Fontenoy et au siège de Tournay, sous les ordres de son père, lieutenant-général des armées du roi, grade qui devait lui être conféré à lui-même, en 1758. En 1755, le roi le nomma son ministre à Bruxelles. De loin comme de près, M. d'Affry ne cessa de veiller sur Louise.

Les ressources du jeune ménage n'étaient pas considérables, mais suffisantes, à la condition d'en régler l'emploi avec économie. Outre le don de M. de Preux, M™« d'Epinay avait reçu de sa mère trente mille livres, plus un trousseau de douze mille livres, dix-huit mille livres de meubles et linge. On lui avait constitué un douaire de trois mille livres de rente. M. de Bellegarde avait donné à son fils trois cent mille livres de dot et à sa bru douze mille livres de diamants,

M. d'Epinay n'était pas homme à se contenter d'un pareil budget augmenté encore pourtant d'un bon de fermier général. Insatiable de plaisirs après comme avant son mariage, il devait fatalement accroître le chiffre de ses dettes. 11 ne pouvait goûter longtemps les charmes du foyer, surtout d'un foyer dont son père et sa belle-mère faisaient une prison. Un soir, trompant leur surveillance, il entraîna sa femme à un bal masqué, chez un fer-

mier général de la rue de Bourbon. Et là, M™" d'Epinay fut intriguée par un masque qui lui conta par le menu tout ce qui se passait dans son intérieur. Rentrée au logis, sa femme de chambre lui remit une lettre, apportée par un inconnu. Elle ne voulait pas d'abord la lire, mais elle finit par s'y décider. C'était une déclaration d'amour écrite par l'homme qui venait de l'intriguer et signée du chevalier de Canaples. 11 lui donnait rendez-vous au bal de l'Opéra où il savait qu'elle devait faire une nouvelle escapade. M™" d'Epinay montra la lettre à son mari qui confessa, en riant, que c'était lui qui avait soufflé les propos tenus à l'oreille par le chevalier, mais qui protesta qu'il ne connaissait pas « les sentiments du drôle ». Et comme, pour éviter pareille aventure, •elle paraissait résolue à s'abstenir d'aller au bal de l'Opéra, il l'y fit consentir en lui objectant qu'elle aurait l'air d'avoir peur. Ils ■s'y rendirent donc et le chevalier recommença son antienne. Préparée à l'attaque, M™" d'Epinay le déconcerta par ses réponses et sa femme de chambre, d'après ses ordres, refusa de recevoir un autre billet. « Mon Dieu! qu'il était ridicule ! » écrivit-elle à M™" de Maupeou qu'elle prenait pour confidenie. Et M. d'Affry, son tuteur, à qui elle contait tout et qui mit une préface et des soudures aux mémoires de sa pupille, nous apprend que le chevalier était l'amant de M™<' de Maupeou, laquelle ne manqua pas de le rabrouer vivement.

Quatre mois après son mariage, M. d'Epinay fut obligé de s'éloigner pour aller dans l'Ouest remplir les devoirs de sa charge. Jl partit, laissant une femme éplorée et des créanciers frémissants. M™" d'Epinay avait été chargée d'en désintéresser quelques-uns, en retenant à cet effet une portion de la somme que M. d'Esclavelles était convenu d'envoyer à son fils. Elle s'acquittait de la commission avec une candeur de contentement qui réjouissait le bon M. d'Affry. Mais il s'en fallait de beaucoup que la liste, qui :lui avait été remise, fût complète, et une meute de créanciers oubliés montraient les dents. M™" d'Epinay en avisa son mari qui la pria de « réparer cette négligence » avec sa propre bourse. Le gouffre était difficile à combler. Elle s'y épuisa en pure perte

et, par mesure d'économie, alla s'enterrer au château d'Epinay, avec sa mère, son beau-père et sa belle-sœur, charmés de sa venue. M. de Bellegarde possédait trois châteaux situés dans la même zone. Les deux autres étaient La Briche et La Chevrette. Diderot trouvait « charmante la maison » de La Briche qui était petite et La Chevrette était à ses yeux « un palais sublime et ennuyeux ».

M"" de Maupeou gourmanda fort sa cousine de se claquemurer et de se restreindre ainsi pour un mari qui ne se privait de rien, car, avant son départ, il avait encore acheté une magnifique calèche dorée. « Je crois bien, lui écrivait-elle, que vos chers parents sont fort aises de ce nouveau genre de vie : ils ont quelqu'un de plus pour les regarder bâiller, et c'est quelque chose quand on bâille par état. » M. d'Epinay fournit bientôt de nouvelles armes contre lui. Un jour que sa lemme, étant venue à Paris, était entrée, accompagnée de M""" de Maupeou, chez un bijoutier du Palais, La Fresnaye, elle le trouva en train de faire monter un portrait sur perles. 11 se hâta de mettre la main dessus pour le dissimuler, mais pas assez vite pour qu'elle ne pût reconnaître l'original. M"" de Maupeou prit à part le bijoutier qui lui avoua que ce médaillon était destiné à une fille. Elle en fit part à M™" d'Epinay qui écrivit à son mari une lettre de reproches, mai? en termes très mesurés. M. d'Epinay répondit gaiement que c'était à un souper, auquel assistait le chevalier de Canaples, que la Rosette, en se Jouant, lui avait pris ce portrait, mais qu'elle était trop bonne fille pour lui faire de la peine en le portant. La Rosette était une des demoiselles Verrière, classée au premier rang «les courtisanes en vogue.

M"" d'Epinay était encore en proie à d'autres soucis. Enceinte et près de son terme, elle n'entendait parler autour d'elle que de jeunes femmes de son monde mortes en couches. On en comptait jusqu'à douze qui n'avaient pas atteintleur vingt-cinquièmeannée. C'était à donner le frisson. File avait cherché à se distraire de ses appréhensions en caressant le projet qu'elle avait formé de nourrir son enfant. Mais ce lui fut l'occasion d'un nouveau crève-cœur de la part de M. d'Epinay qui en fit des gorges chaudes « Que

voilà bien, lui écrivit-il, de ces folles idées qui passent quelquefois dans la tête de ma pauvre petite femme! Vous, nourrir votre enfant? J'en ai pensé mourir de rire...,. Quelles sont les caillettes qui vous ont donné cette idée? » Elle accoucha le 26 septembre 1746 et son enfant, qui était un garçon, et que l'on baptisa le même jour, lui fut enlevé sur l'heure pour être envoyé en nourrice à dix lieues de Paris. La délivrance avait eu lieu dans les conditions les plus heureuses, mais la convalescence fut de longue durée. M. d'Epinay, mandé par M. de Bellegarde, revint très affectueux. Il couvrit sa femme de caresses et refoula, sous les plus tendres embrassements, le souvenir du médaillon prêt à s'échapper de ses lèvres. Mais après les relevailles, il reprit son train de vie d'autrefois avec le chevalier de Canaples. Un soir que M"'" d'Epinay, indisposée, s'était couchée à neuf heures, il commit même l'inconvenance inouïe d'amener vers minuit le, chevalier dans sa chambre et d'émettre l'impudente prétention d'y souper. « Il n'y a pas de feu dans ma chambre, dit-il, nous sommes transis et nous n'avons pas mangé de la journée. * Elle sonna sa suivante et lui ordonna de rester auprès de son lit. M. d'Epinay appela les domestiques et leur commanda d'apporter des vivres. On servit et les deux compagnons de débauche se mirent à manger et à boire, à boire surtout, le chevalier goguenardant et complimentant de son «bonheur » M. d'Epinay qu'il essayait de griser. M""" d'Epinay devina l'intention du drôle et, ouvrant vivement les rideaux de son lit qu'elle avait fait tirer, elle donna l'ordre à sa femme de chambre d'aller réveiller sa mère et M. de Bellegarde. M. d'Epinay se leva en chancelant et le chevalier tenta d'aggraver encore cette scène odieuse en le poussant vers le lit. Transportée d'indignation, M™° d'Epinay sonna les domestiques qui s'étaient retirés et son mari dit au chevalier: « Elle est fâchée, allons-nous-en. » Le lendemain matin il revint tout honteux et implorant à genoux son pardon : « Vous m'avez fait, lui dit-elle, la plus cruelle insulte qu'une femme puisse jamais éprouver; vous avez mis l'amertume dans mon âme ; elle est flétrie pour toujours, puisque je vois à quel homme j'ai le malheur d'être unie.

Voilà qui est fini, monsieur; il n'y a plus rien à démêler entre vous et moi : tous les liens sont rompus (1). »

La résolution semblait formelle, mais elle n'était pas irrévocable. Un raccommodement eut lieu, puis un autre, et encore un autre, replâtrages sans fm qui devaient aboutir à une rupture complète. M""" d'Epinay avait, dit Rousseau, reçu de la nature, « avec un tempérament très exigeant, des qualités excellentes pour en régler et racheter les écarts. Le tempérament l'emporta (2). »

Moins ardente que M"° de l'Espinasse, elle eut cependant, comme cette dernière, son marquis de Mora et son comte de Guibert, — Francueil et le baron Grimm. ■ Pendant l'absence de son mari, elle était entrée en relations avec M™° d'Arty, MM. de Francueil et Gaufïecourt. M™" d'Arty, fille de Samuel Bernard et de M™'' Fontaine, était « la maîtresse, et bien plus l'unique et sincère amie de M. le prince de Conti, femme adorable autant par la douceur, par la bonté de son caractère que par l'agrément de son esprit et par Tinaltérable gaîté de son humeur (3) ». Seulement, elle avait une physionomie singulière qui avait d'abord prévenu M™"^ d'Epinay contre elle. Francueil était issu dj premier mariage de M. Dupin de Chenonceaux, fermier général, qui épousa en secondes noces la sœur de M™° d'Arty. 11 jouissait d'une grande fortune et le crédit de son père lui avait valu d'être, à vingt-cinq ans, receveur général des finances. Beau-frère du chevalier Bollioud, receveur général du clergé, il abandonnait une femme bien laide, mais bien douce (4) pour des filles de théâtre, la faisant passer pour folle, afin d'avoir une excuse. Très élégant, bien pris de taille et d'une agréable figure, il plut à M™* d'Epinay quoiqu'elle remarquât qu'il portait le menton trop en l'air et qu'il était trop poudré. Quant à Gauffecourt c'était, dit Rousseau, « un des

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