I . Jeunesse de Madame d'Epinay, p. 305 et suiv
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le plan de F Enfant prodigue , où, jeune encore, elle joua le rôle burlesque de la baronne de Croupillac. Piron lui dut de passer du théâtre de la Foire à la Comédie-Française. Dans l'appartement qu'elle occupait au vieux Louvre au-dessous de celui de Sedaine, elle avait ouvert un salon qui, si l'on en croyait une lettre très malveillante de M"» de Seine, du reste d'une authenticité douteuse (i), aurait affiché la prétention de ressusciter la chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Mais ce cercle aurait été singulièrement transformé par M"" Françoise Quinault, lorsqu'elle se retira du théâtre, en 1741, s'il eût, en réalité, précédé ce qu'on a appelé le dîner du Bout du banc, dénomination qui provenait de ce que, le nombre des aspirants au dîner ayant dépassé souvent la quantité de places réglementaires, le surplus n'avait jamais manqué de déclarer qu'il se contenterait d'un bout de table. C'était moins la qualité des mets, d'ailleurs choisis, qui attirait, que le montant de la conversation toujours très osée et parfois très pimentée. Les sujets les plus scabreux y étaient à l'ordre du jour: on y drapait de la belle façon la religion et la morale. Ce dîner, exclusivement littéraire lors de sa fondation, avait eu lieu alternativement chez M"<= Quinault et chez le comte de Caylus. Les convives ordinaires étaient Marivaux, Fagan, Pont-de-Veyle, Voisenon, Piron, Collé, Saint- Foix, M. de Maurepas et le marquis de Livry. Voltaire apparaissait quelquefois et il eut là de terribles assauts avec Piron. C'était ce dernier qui remportait le plus souvent la victoire, avec ses coups de boutoir sans trêve, qui, en l'exaspérant, paralysaient l'homme d'esprit par excellence. Collé applaudissait à chaque boutade de son copain du Caveau. Poullain de Saint-Foix, qui n'avait eu qu'à se louer des appréciations de l'adversaire de Piron, regardait de travers Fauteur de la Partie de chasse de Henri 11^, qui s'était permis de rudoyer, au café Procope, Pandore et autres pièces de l'ancien mousquetaire. Le comte de Maurepas trouvait excellents les traits de l'auteur de la Métromanie qui lui avait été
I. Lettre écrite de Flandre à MM. de l'Académie française C9 mars 1735).
dédiée. Seulement il avait le ravissement muet, n'osant offenser en face celui qui l'avait défini le premier homme du monde pour les parades. Egalement houspillé, Marivaux souriait,tout en se livrant à sa passion de gourmet. Pont-deVeyle sommeillait, Voisenon limait quelque gaillardise et le parasite Fagan, auteur d'une comédie intitulée V Inquiet, et lui-même l'inquiétude en personne, se demandait comment extraire deux louis de l'escarcelle de M"" Quinault où il puisait d'habitude sans difficulté. Crébillon fils qui, comme son père, adorait les chats, discutait sur l'antiquité de la race féline avec Moncrif qui en avait écrit l'histoire et avec le comte de Caylus qui avait illustré le texte. QLiant au marquis de Livry, il se rappelait avec gratitude les vers que Voltaire lui avait consacrés à l'occasion de la magnifique fête qu'il avait donnée, en 1725, dans son château de Bellebat :
Plus on connaît Livry, plus il est agréable : 11 donne des plaisirs et toujours il en prend, II est le dieu du lit et celui de la table.
M"" Quinault finit par rester l'unique amphitryon et Duclos, qui s'imposa chez elle, y établit le règne du plus pur naturalisme.- C'est dans ce milieu que vint s'aventurer M™' d'Epinay. Pour la recevoir dignement, la maîtresse du logis n'avait convie que l'élite de sa société: Saint-Lambert, l'inévitable Duclos et le prince Charles de Lorraine (1), dont qWq gouvernait V esprit, par l'entremise de sa sœur (Marie-Anne}, au point qu'elle parvint à le dépêcher deux fois dans une semaine à Versailles pour empêcher « quelque nouvelle disgrâce contre M. le garde des sceaux (Chauvelin) », à qui elle affectait « de porter un
I. t^fmwVei du marquis d'Argenson (édition Jannet), t. II, p. 158. — M"** d'Epinay, dans l'énumération des noms de ses invités, dit simplement le prince. M. Ballieu, auteur d'une monographie sur le Dîner-du- Bout-df-Banc, croit qu'il s'agit du prince Galitzin, sans indiquer sur quoi il se base. N'est-il pas, sinon plus certain, du moins plus vraisemblable, d'après la citation empruntée au marquis d'Argenson, que ce personnage n'était autre que le prince Charles de Lorraine .'
grand intérêt. » La première partie du dîner se passa en discussion bruyante sur les sujets les plus divers. On émit des opinions contradictoires à propos de tout, de spectacles, de ballets, voire même de finances. On soutint, on attaqua les impôts nouveaux, en particulier celui des quatre sols pour livre. Au dessert, les langues prirent un autre essor. M^'" Quinault commença par renvoyer les domestiques, puis fit signe à sa nièce de se retirer aussi. C'était une fillette de douze à treize ans, dont la mine éveillée avait plu à M"" d'Epinay, qui voulut la retenir.
« — Eh! non pas, s'il vous plaît, s'écria M"'' Quinault, c'est assez qu'on veuille bien se contraindre jusqu'au dessert pour cette petite morveuse. Voilà le moment où, les coudes sur la table, on dit tout ce qui vient en tête; et alors les enfants et les valets sont incommodes. Eh! laissez, laissez, nous aurons assez de peine à faire taire pour notre compte le tendre Arbassan (i). Ce serait à ne pas s'entendre si la petite y était.
— Ma foi, madame, dit Duclos, vous n'y entendez rien : je lui donnerais tout d'un coup une idée juste des choses, moi ; vous n'avez qu'à me laisser faire.
— Oh ! je n'en doute pas, mais nous ne sommes plus au temps où l'on appelait un chat un chat; et il faut apprendre de bonne heure la langue de son temps et de son pays.
— Ce n'est pas celle de la nature, et il n'y a que celle-là de bonne.
— Oui, si vous ne l'aviez pas corrompue; car, mal[;ré son langage, elle n'en a pas moins travaillé de longue main à cetie chose qu'on appelle pudeur.
— Non pas à celle qu'on appelle ainsi de nos jours... 11 y a des nations de sauvages, par exemple, où les femmes restent nues jusqu'à l'âge de puberté; certainement elles n'en rougissent pas.
I. L*s amis de M"'' Quinault avaient presque tous des noms do guerre. Duclos s'appelait Arbassan, et M"^ Quinault, c'était Tonton.
— Tant qu'il vous plaira; mais je crois que les premiers germes de la pudeur existaient dans l'iiomme.
— Je le crois, dit Saint Lambert intervenant; le temps les développa; la pureté des mœurs, l'inquiétude de la jalousie, l'intérêt du plaisir, tout y concourut.
— Et l'éducation, ajouta Duclos, s'est fait ensuite une grande affaire de ces vertus sublimes qu'on nomme maintien.
— Mais il fut un temps, dit le prince, oij non-seulement les sauvages, mais tous les hommes allaient tout nus.
— Oui, vraiment, ajouta Duclos, pêle-mêle, gras, rebondis, joufflus, innocents et gais. Buvons un coup!
Et M""^ Quinault de lui verser à boire en fredonnant :
11 t'en revient encore une image agréable Qui te plaît plus que tu ne veux.
— II est certain, reprit-elle, que ce vêtement qui joint si bien partout est le seul que la nature nous ait donné.
— Maudit soit, s'écria Duclos, maudit soit le premier qui s'avisa de mettre un autre habit sur celui-là ! »
Le dialogue continua sur un ton de licence encore plus accentué.
Duclos et M""^ Quinault rivalisèrent de verve graveleuse. Le prince eut des velléités d'audace. Émoustillé par les fumées d'un Aï pétillant, Saint-Lambert s'abandonna aux digressions les plus poétiques et les plus folles. 11 tira un véritable feu d'artifice en l'honneur de l'amour à ciel ouvert. Le bouquet arracha des cris d'admiration à tout le monde, mêmeàM™'d'Epinay, qui jusquelà n'avait fait que s'élever contre ce parti-pris d'incontinence.
Le débat fut interrompu par un nouveau venu qui apportait une de ces pièces de poésie légère que Voltaire se plaisait à lancer de temps en temps pour réveiller l'attention et démentir le bruit de sa mort qu'il ne cessait de faire courir lui-même.
On s'empressa de lire cette pièce qui fut* diversement appréciée.
M™" d'Epinay garda le silence d'une approbation discrète. Elle manquait de courage dans ce milieu qui manquait de mesure.
« — Eh bien ! madame, que pensez-vous de cela ? demanda le prince à l'actrice.
— C'est un brigand ! ciia Duclos.
— Je ne sais, dit M^'" Quinault, jusqu'où l'on doit s'offenser de sa satire, mais il est impossible de faire le moindre cas de son éloge.
— Pourquoi? repartit Saint-Lambert; personne ne loue avec autant de grâce et de finesse.
— Oui, répliqua-t-elle, mais ce n'est point un sentiment de justice qui le presse et qui le satisfasse; c'est pour obliger un homme qu'il dit du bien d'un autre.
— C'est un bien bel esprit, reprit le prince.
— Soit, riposta M"*= Quinault, mais c'est un très méchant esprit.
— C'est un homme sans foi, ajouta Duclos; il en fera tant qu'il armera un jour un flibustier, qui n'aura rien à perdre et qui portera le feu dans ses riches possessions et ce sera bien fait.
— On ne lui ôtera jamais un cœur bienfaisant, dit Saint- Lambert.
■ — Eh oui ! répliqua M"'' Quinault, c'est la vertu des gens qui n'en ont point.
— C'est la vertu sans laquelle il n'en est guère d'autres. Oh ! heureux celui qui, en regardant de près sa vie morale, pourrait trouver une balance égale de bien et de mal ! Oh ! très certainement Voltaire a fait plus de bien réel qu^on ne lui a jamais supposé de mal. Si vous joignez à cela une supériorité de génie telle qu'on ne peut la lui disputer, vous aurez pour lui bien plus que de l'indulgence, à moins que vous ne vous décidiez à jeter tous les Poussin, les Raphaël, les Guide au feu, parce que vous aurez découvert une légère imperfection dans un des coins du tableau.
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— Oh ! oh ! passons là-dessus, dit l'actrice, et disons qu'il ne faut avoir de liaisons ni de près ni de loin avec ces gens-là. »
D'oiî venait pareille acrimonie chez M"" Quinault à l'égard de Voltaire? Evidemment elle avait gardé le souvenir de la vivacité avec laquelle il lui avait reproché d'avoir mis à la mode « les fades pièces » de La Chaussée, et cette rancune avait encore été" attisée par l'irréconciliable ennemi, Piron. Celui-ci était devenu le tenant de l'actrice, après Jolly, l'auteur de V Ecole des Amants et de la yengeance de l'Amour, Cille de Caux, un des collaborateurs de VÂniiêe littéraire, les ducs de Villars et de Coigny et le marquis de Livry, l'ancien amant de tA^^ Dancourt. C'était Duclos qui avait succédé à l'auteur de VOde à Priape. M"" Qiiinault était très convoitée, quoiqu'elle fût loin de posséder la beauté de sa sœur Marie-Anne qui, par le charme de ses traits et l'opulence de ses formes, avait tourné la tête au duc de Chartres, et qui passa ensuite, selon Grimm, pour s'être mariée en secret avec le descendant du protecteur de Pradon, le vieux duc de Nevers, un goutteux aimable et lettré, duquel on a dit méchamment que le duc de Nivernais, son fils, était le seul trait de sa vie. Jeanne-Françoise Quinault avait reçu de la nature une physionomie prédestinée, la frimousse lutine des soubrettes qu'elle était appelée à représenter, et, si elle éveillait les appétits, elle n'en ressentait pas les atteintes : ce n'était qu'un jeu, un simple libertinage de l'esprit.
M™* d'Epinay, en prenant congé de M"'' Quinault, avait eu l'imprudence d'accorder à Duclos, qui la sollicitait, la permission de lui rendre visite. C'était introduire le loup dans la bergerie. Il tomba à la Chevrette en plein tableau vivant de Watteau. Francueil et ÎA^° d'Epinay savouraient silencieusement leur bonheur, tandis que Gauffecourt roucoulait auprès de M™<' de Jully qui tantôt feignait de prêter l'oreille à ses soupirs et tantôt les interrompait tout net par un éclat de rire. Et «le basset sexagénaire », comme l'appelait M"" d'Ette, d'aller se réfugier auprès de M'"'^' d'Epinay qui le consolait en le plaignant. Elle avait un fond de sensibilité inépuisable. Le perfide témoin de tous les
instants de sa vie la railla fort, dans une lettre (i) à son chevalier, de ne pouvoir parler à ses amis que les larmes aux yeux, ajoutant, il est vrai, ce correctif: « Cela lui va pourtant; il est certain que c'est une séduisante créature. Elle n'est point jolie, elle est au milieu de quatre femmes (2) qui font bruit par leur beauté : elle les efface toutes. Duclos en sera amoureux s'il ne l'est déjà. » 11 l'était déjà en effet et il le prouva à sa manière par une crudité de langage et un esprit de domination intolérables. 11 s'implanta dans sa vie et se mit à lui dicter sa conduite. D'abord, il prétendit la raccommoder avec son mari. Et après avoir été trouver celui-ci en exil à Poitiers, il s'établit au chevet de Francueil indisposé, et la pressa de donner de ses nouvelles au malade. Sur ces entrefaites, M. de Bellegarde tomba malade à son tour et il importait de l'amener à prendre des dispositions qui empêchassent la mère ainsi que les enfants d'être à la discrétion de M. d'Epinay. M. de Lucé proposa de s'en charger et s'exécuta, puis il entendit être payé de son intervention. Il exigea que M™' d'Epinay ne reçût plus Francueil chez elle et montra qu'il comptait le remplacer. Elle s'arracha, non sans peine, à ses étreintes et écrivit que tout était fini à Duclos, qui s'était imposé à titre de confident. Duclos accourut et se jeta brusquement à son cou en l'enlaçant. « Que signifie, monsieur, ce procédé? s'écria-t-elle. — Mais quoi? répondit-il. Vous m'avez mandéque tout était fini, vous avez promis de ne plus voir Francueil, j'en ai conclu que vous aviez cédé à Lucé, et alors il ne vous en coûterait pas davantage » Elle s'indigna et comme à ses protestations d'amitié elle répliquait que ces façons d'agir n'avaient rien de commun avec ce sentiment : « Voilà encore une de vos idées saugrenues ! riposta-t-il. Savez-vous, madame, que les droits de l'amitié sont quatre fois plus respectables que ceux de l'amour? Ce sont les seuls dont on puisse user librement; quant
1. Jtunesse de Madame d'Epinay, p. 315 (Lettre de M"« d'Ette au chevalier de Valory).