‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 86 sur 148 · I. €\fémoiies de éMadame d'Epinay, t. I<^'', p · texte numérisé non relu

I. €\fémoiies de éMadame d'Epinay, t. I<^'', p

satires qui me sont personnelles, mais est-il possible que des gens d'esprit comme vous se laissent entraîner à la vivacité d'une saillie mordante contre le premier des arts? Tous les grands hommes, messieurs, ont toujours respecté la médecine. — Cela est vrai, répomlit Rousseau, témoin Molière. — Monsieur, répondit le docteur, voyez aussi comme il est mort (i). » On rit de plus belle et, après un assaut de plaisanteries de toutes sortes, on se renfrogna et on chercha querelle au nommé Dieu. Saint-Lambert et Duclos, à qui mieux mieux, abattirent toutes les religions. M™'^ d'Epinay demanda grâce pour la religion naturelle.

— Pas plus pour celle-là que pour les autres, s'écria Saint- Lambert. »

Rousseau vanta la morale de l'Evangile, la seule chose quil conservait du christianisme,

« — Qu'est-ce, objecta l'intraitable marquis, qu'est-ce qu'un Dieu qui se fâche et qui s'apaise?

M"° Quinault protesta contre son athéisme.

Et M"« d'Epinay s'enhardissant :

— Vous, monsieur, qui êtes poète, dit-elle, vous conviendrez avec moi que l'existence d'un être éternel, tout- puissant, souverainement intelligent, est le geime du plus bel enthousiasme.

— J'avoue, répondit-il, qu'il est beau de voir ce Dieu incliner son front vers la terre et regarder avec admiration la conduite de Caton. Mais, madame, cette notion est, comme beaucoup d'autres, très utile dans quelques grandes têtes, telles que Trajan, Marc-Aurèle, Socrate: elle n'y peut produire que l'héroïsme, mais c'est le germe de toutes les folies.

— Messieurs, cria Rousseau, je sors si vous dites un mot de plus.

11 s'était déjà levé et se disposait à lâcher pied, lorsqu'on annonça le prince.

1. Pareille réponse fut faite à Marmontel, par le docteur Malouin, qui ne devait faire qu'un avec le docteur Akakia.

— Ah! le voili, le voilà, s'écria M"*^ Quinault, c'est le beau prince, c'est lui, faisons-lui place. Il a l'air d'un beau philistin; il est beau comme l'antique.

Puis, se soulevant à demi, s'appuyant des mains sur la table et penchant sa tête vers son assiette, dans l'attitude du plus profond respect, elle ajouta :

— Mon prince, je suis votre très humble servante: voilà M^'^d'Epinay qui a bien voulu nous faire l'honneur de manger le fricot avec nous... Prenez donc place. La Fleur! Jeanneton !..• Ils sont odieux ! »

Le prince salua M"'^ d'Epinay et tous deux sourirent de ce singulier mode de réception.

On venait de servir le dessert. Le prince se tint à l'écart. Il était accompagné d'un officier de son régiment, manière de bouffon qui connaissait et pratiquait le genre Vadé à ravir toute la halle aux poissons. On le pria de donner un échantillon de son savoir-faire et sans crier gare, il se mit à entonner des cantiques de son ■ cru qui eussent empourpré de pudeur les joues de la Duthé. Les gestes valaient les paroles. C'étaient des mouvements de corps d'une frénésie ahurissante, d'un cynisme révoltant. L'histrion improvisé eut le succès qu'il méritait. Duclos s'attribua le rôle de parrain et le fit nommer, par acclamation, le Corneille du ruisseau.

Cet intermède achevé, on agita la question du bonheur. La banalité de cette thèse provoqua, dès les premiers mots, la sortie suivante de Duclos:

« — 11 est absurde, dit-il, de discuter sur une chose qui est entre les mains de tout le monde. On est heureux quand on veut ou quand on peut...

— Parlez pour vous, repartit M"« Quinault. »

On passa ensuite de la salle à manger dans le salon et l'on se partagea en petits groupes.

Rousseau s'assit à côté de M™« d'Epinay, et comme elle paraissait rêveuse :

« — Qu'avez-vous ? lui dit-il.

— C'est que je suis fâchée, répliqua-t-elle,que Saint-Lambert, qui est un des hommes les plus instruits et les plus honnêtes, ne croye pas en Dieu. J'avoue que j'en suis élonnée; j'avais pensé que cette opinion convenait davantage à Duclos qu'à lui.

— Je ne puis souffrir cette rage de détruire sans édifier.

— 11 faut cependant convenir, monsieur, qu'il plaide son opinion d'une manière bien spécieuse.

— Quoi, seriez'vous de son avis? Gardez-vous de me le dire, madame, car je ne pourrais m'empêcher de vous haïr. D'ailleurs l'idée d'un Dieu est nécessaire au bonheur, et je veux que vous soyez heureuse. »

Duclos mit fin à ce dialogue en donnant le signal du départ. 11 sortit en compagnie du prince, de Saint- Lambert et de Rousseau.

« — Ah ça! dit alors M"'= Quinault, nous sommes entre nous : lisons. »

Et, de la main, elle convia l'auteur à déplier son manuscrit.

Le pauvre diable paraissait tout penaud. Il avait ambitionné un auditoire illustre. Cette haute faveur lui avait été accordée et, au moment d'en jouir, elle venait de lui échapper. 11 s'en plaignit amèrement tout bas à M"'' Quinault qui -lui dit d'une voix grondeuse:

« — Voilà comme vous êtes! Vous ne cessez de me répéter :1e secret, le secret! Sais-je ou non qui il vous plait d'excepter? Allons, lisez, lisez toujours; nous retrouverons bien les autres, et je vous réponds de ceux ci. »

Il fallut bien se résigner. — L'auteur entama donc sa comédie et la mena sans encombre jusqu'au dénouement. M"'' Quinault commandait l'admiration du regard et de la voix. M™" d'Epinay jugeait avec une impartialité rigide, n'applaudissant qu'aux bons endroits et condamnant par son silence les passages mal réussis. Le Mercure de Ferney secouait la tête en signe de commisération. L'officier du prince trouvait que la

pièce manquait de sel gaulois. Le docteur Akakia, ravi de n'y trouver aucune attaque contre la Faculté, l'applaudissait si bruyamment qu'il semblait vouloir, en faisant retentir les échos des Champs-Elysées, taquiner l'ombre de ce gueux dePoquelin. Quant à l'abbé, il s'était endormi, après la clôture des débats théologico-mythologiques, au milieu desquels il avait invoqué « Vénus à la gorge rebondie et au sourire voluptueux ».

M™* d'Epinay marqua d'une pierre blanche le souvenir de ce dernier Dîner-du-Bout-du-Banc. « Voilà, dit-elle, une journée qui me fera rêver longtemps, » A quoi ? s'est demandé le dernier éditeur de ses Mémoires, notre excellent ami Paul Boiteau, enlevé si prématurément aux lettres qu'il cultivait avec passion, et à la science des finances qu'il possédait à un degré supérieur. Il ne se piquait pas d'indulgence pour son auteur, qui n'a pas ménagé Rousseau, dont il était l'ardent admirateur.

Un grave événement devait bientôt (le 3 juillet 1751) jeter encore le trouble dans la vie de M™" d'Epinay, la mort de M. de Bellegarde, plus regretté de sa bru que de son fils. Il laissait une fortune d'environ huit millions, dont dix-sept cent mille livres formaient la part de M. d'Ejiinay en sa qualité d'aîné. Seulement il n'en avait que la jouissance. L'avenir de Ses enfants, nés et à naître, était garanti. M. de Bellegarde avait en outre fait à M™'' d'Epinay un legs qui lui permettait de disposer, annuellement, pour chacun d'eux, d'une somme de cinq cents livres. Cette clause fit bondir de colère son mari. Elle eut pitié de son humiliation et abandonna le legs. M. de Bellegarde n'avait pas oublié non plus sa belle-sœur : un codicille de son testament attribuait à M.^" d'Esclavelles une somme de trente mille livres réversible sur sa fille après sa mort.

La leçon qu'il recevait de son père mourant ne porta aucun profit à M. d'Epinay, qui reprit le cours de ses prodigalités avec plus d'extravagance encore. Il monta sa maison sur un tel pied que bientôt il fut la proie des usuriers qui le saignèrent à blanc. Sa femme avait fait d'inutiles efforts pour conjurer une cata;trophe qu'elle prévoyait à courte échéance, et, de guerre lasse,

ne s'occupait plus que de réducation de son fils retiré du collège et à qui M. d'Epinay avait donné pour précepteur un nommé Linant, petit collet, mais non prêtre. Duclos qui s'était fait pardonner ses incartades, interrogé sur la valeur de cet homme : « C'est une bête, répondit-il, qui prétend qu'il a de l'esprit. » Il s'y entendait lui, dont d'Alembert a dit : « De tous les hommes que je connais, c'est celui qui a le plus d'esprit dans un temps donné. » 11 avait trouvé le moyen de supprimer la diffamation : « Si j'étais distributeur des grâces, disaitil, je n'en accorderais aucune : chacun ayant son pendu, qu'aurait-on à se reprocher? » Il criblait de brocards la gent monacale. Palissot lui reprochait celui-ci : « La robe de Nessus agissait en dedans et au contraire le feu de la robe de nos moines agit en dehors. » Les saillies les plus virulentes abondent dans les Considérations sur les wœiirsde ce siècle, où, par une singulière gageure de l'auteur, le mot femme ne se rencontre qu'une fois : un tour de force prodigieux en pareille matière. Son idée fixe se dissimulait ou plutôt s'affichait sous cette prétérition. il n'en va pas de même dans ses Mémoires où elle éclate bruyamment : « J'avais, déclare-t-il, une ardeur immodérée pour les femmes, je les aimais toutes et n'en méprisais aucune. » Le mot de la comtesse de Rochefort prouve qu'elle le connaissait à fond : « Pour vous, Duclos, il ne vous faut que du vin, du fromage et la première venue. » Donc, M^^^ d'Epinay l'avait amnistié de son audacieuse agression, — sans doute en considération des qualités qui faisaient dire à la sœur de cette même comtesse : « Duclos est un homme impayable. On dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le ciel. Duclos fait bien mentir le proverbe, car il est bien sûr qu'il n'a eu, ni qu'il n'aura jamais son pareil » Et pourquoi ne pas admettre aussi que M™'' d'Epinay pouvait en secret partager quelque peu les sentiments de certaines femmes pour qui un tel manque de respect n'est que la manifestation d'un hommage excessif? A ce compte, après les assauts du chevalier de Canaples, du baron de Lucé et de Duclos, elle avait de quoi s'enorgueillir.

En revanche, elle voyait diminuer la passion de Francueil. Avide de changement, il la négligeait pour papillonner autour de M™^ de Courval, sœur de M"° de Jully et d'une M™« de Lansac, avec qui il avait joué la comédie. 11 courtisait encore au même moment M'^" d'Ette. De plus, perdant toute retenue, il se grisait à table. Un profond désespoir s'empara de M™" d'Epinay. Le monde lui devint à charge et elle eut la pensée de se réfugier dans un couvent. Sa mère l'engagea à consulter l'abbé Martin, son directeur, qui devint curé de Deuil. C'était un gros homme dont le visage trahissait toutes ses impressions. Grimm disait que « celui qui entend le nez du curé a lu un grand traité de morale ». Galiani écrivait de Naples à M™^ d'Epinay, le 21 juillet 1770 : « Qu'a-t-il fait, mon gros curé? Sa gouvernante est-elle grosse? Cette petite intrigue qu'il avait à Paris, rue Saint-André-des-Arts, a-t-elle éclaté?» La médisance du méchant abbé, n'était à autre fin que de justifier ses propres écarts dont il faisait l'aveu du reste, sans le moindre embarras : ainsi, dans une lettre du mois de juillet 1769, il parle d'une (( fille majeure » qu'il a laissée rue Fromenteau, une des rues les plus mal famées. La fille majeure était une M"""^ de la Daubinière, qui mourut fin de janvier 177 i et que, pendant sa maladie, il avait recommandée à M™° d'Epinay pour la faire entrer aux Dames hospitalières. Diderot s'est montré plus révérencieux à l'égard de l'abbé Martin : il le dépeint adoré de ses paroissiens et va jusqu'à lui reconnaître un tact supérieur. M™'' d'Epinay en eut la preuve. « Une femme mariée, une mère de famille, lut dit-il, n'est point faite pour être carmélite... Dieu ne demande de nous que l'exacte observance de nos devoirs... Avant de faire plus qu'il n'exige, commencez par faire exactement ce qu'il exige, sans quoi vous afficherez plus que vous ne pouvez tenir. Vous reviendrez au monde, vous le quitterez de nouveau pour Dieu et vous ne serez bien ni avec l'un ni avec l'autre (i). » Ce regain de dévotion n'avait, en effet, rien de sérieux : un regard

u Mémoires, t. I^'-, p. 380.

attendri de Francueil suffit pour l'anéantir. II était revenu s'établir à la Chevrette où se trouvaient Rousseau, Gaufïecourt et les poètes dramatiques Saurin et Corsembleu Desmahis. M. d'Epinay y demeurait à poste fixe, et, pour se distraire sur place, avait installé les demoiselles Verrière dans une maison de campagne qu'il leur avait achetée à Epinay où, il est vrai, elles ne séjournèrent pas longtemps. L'abbé Martin se chargea de les faire déguerpir du village. Mais elles n'y perdirent rien : M. d'Epinay leur donna en échange un joli domaine à Auteuil.

Les entrevues de M™'' d'Epinay avec Francueil avaient lieu chez M"" de Jully. Un jour, sa belle-sœur lui demanda la réciprocité, afin qu'elle pût aussi, tout à son aise, voir son amant. « Votre amant! » s'écria M"" d'Epinay. — «Eh bien ! vous voilà pétrifiée, repartit placidement M"»'' de Jully. Parce que vous avez épousé l'aine, vous croyez avoir toute seule le privilège de faire un cocu

dans la famille (') * ^''^ poussa la bravoure jusqu'au bout,

en confessant que cet amant n'était autre que Géliotte, un chanteur de l'Opéra, mais un chanteur incomparable. « 11 n'était ni beau ni bien fait, dit Marmontel, mais pour s'embellir il n'avait qu'à chanter; on eût dit qu'il charmait les yeux en même temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étaient folles; on les voyait à demi-corps élancées de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion ; et plus d'une des plus jolies voulait bien la lui témoigner. » Ajoutons que la noblesse et le parlement de Toulouse se le disputaient lorsqu'il allait passer quelques jours de congé dans sa ville natale. M™"^ de Jully fit bientôt une autre confidence à M"^" d'Epinay : elle n'aimait plus Géliotte et la chargeait de l'en débarrasser, en alléguant au galant qu'elle craignait pour sa réputation et qu'elle voulait réformer sa conduite. La mission était difficile à remplir et, quelle que fût l'habileté de la messagère, elle ne put le convaincre. Il flaira un rival et, suivant une piste qui s'offrait à lui, il alla droit au chavalier de Vergennes, son successeur, et le défia bravement.

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