I. La Jeunesse de Madame d'Epinay, p
Celui-ci se contenta de le traiter de croquant et de le jeter dehors. M^" de Jully vécut de la vie la plus heureuse avec le chevalier, jusqu'au jour oij il fut nommé à une ambassade. Ce jour-là elle se retira tout à fait du monde.
M™'^ d'Epinay, au milieu des agitations de sa vie n'oubliait pas la pauvre M™° de Maupeou. Elle se la représentait, elle qui était si alerte d'esprit, si expansive et si affectueuse, enfoncée dans l'affreux isolement auquel l'avait condamnée son mari, lorsqu'elle apprit tout à coup que sa cousine venait d'expirer, « faute de secours, à la suite d'une couche ». La ladrerie de M. de Maupeou l'avait tuée. Ce plat-pied devait, vingt ans plus tard, devenir chancelier de France, prendre rang parmi les hommes d'Etat 'par sa détestable victoire sur le Parlement, dont le résultat fut de « retirer la couronne royale de la poussière du greffe », c'est-àdire de rétablir le despotisme royal. Cet avare devait, à sa mort, en 1792 (i), faire acte de haute libéralité par un legs patriotique de huit cent mille livres.
Un second deuil vint, six mois après, contrister encore ^1°"= d'Epinay et, par surcroît, la plonger dans la plus grave des perplexités. M™"^ de Jully, qui n'avait que vingt- trois ans, était morte d'une petite vérole maligne et n'avait pas eu la force, en remettant une clef à sa belle-sœur, de lui indiquer ce qu'elle devait.en faire. Mais M™'' d'Epinay devina ses intentions : elle avait vu souvent M™'' de Jully serrer les lettres du chevalier dans son secrétaire. Elle prit tous les papiers qui s'y trouvaient et, après les avoir brûlés, alla remettre la clef à M. de Jully. Celui-ci, qui paraissait abîmé dans sa douleur, releva la tête en voyant survenir M. d'Epinay et le pria de réunir toutes les pièces nécessaires pour terminer une affaire d'intérêts qui avait failli les brouiller mortellement. M. d'Epinay répondit qu'il eût d'abord à produire un acte resté entre ses mains et qui était la pièce principale, M. de Jully se mit sur l'heure en quête et ne trouvait rien,
I. 11 mourut le 29 juillet au Thuit, près des Andelys, où il vivait dans la plus complète solitude, depuis le commencement du règne de Louis XVI.
lorsqu'une femme de chambre, mécontente du lot qui lui avait été départi dans la distribution des bardes de sa maîtresse, raconta qu'elle avait vu dans la cheminée un monceau de papiers brûlés après le départ de Madame d'Epinay. Il s'agissait pour M. de Jully d'un titre représentant plus de cinquante mille écus. M. d'Epinay trouvait le tour excellent. La belle-mère de M. de Jully, M"'° Chambon, et d'autres commères clabaudaient. Le bon Gauffecourt s'indignait. Le lendemain, il n'était bruit que de cet événement dans la ville. Grimm,que Rousseau avait présenté à M"" d'Epinay, dînant chez le comte de Friese et la conversation roulant sur ce chapitre, releva vivement un propos injurieux d'un des convives, en déclarant qu'il n'avait que du mépris pour ceux qui se hâtaient d'accuser ainsi une honnête femme. Les deux adversaires quittèrent la table pour aller se battre dans le jardin de l'hôtel et se blessèrent l'un et l'autre. Et Duclos d'apostropher ainsi M™* d'Epinay : « Tout le monde va dire que Grimm est votre amant, vous êtes folle, si vous le revoyez. » Elle répondit qu'elle aurait cette folie. M. d'Epinay fît l'éloge de Grimm et sa femme venait d'écrire à son oncle, M. d'Affry, au sujet de ses mortifications et de ce duel, lorsqu'elle vit entrer, « en riant comme des fous », Duclos, Rousseau, Gauffecourt et le chevalier de Valori. Rousseau avait été témoin d'une réaction qui s'était produite chez M. de Jully. Le mari oubliait sa douleur dans la contemplation d'un mausolée qu'il avait élevé de ses propres mains à sa femme dans un cabinet converti en chapelle (i). Rousseau en avait conclu qu'il était « mille fois plus artiste que veuf ». Et Duclos s'écriait:* Madame,
I. M. de Jully était, en effet, un artiste et un artiste distingué. Après avoir occupé la place de substitut du procureur général Joly de Fleury, il s'était adonné aux beaux-arts et était devenu un habile graveur. On cite, parmi ses œuvres, la gravure des Fermiers brûlés, de Greuze, qui lui valut sa nomination de membre honoraire de l'Académie de peinture. Il avait la passion des tableaux, des statues et des antiques. Au demeurant bon enfant et d'une conduite irréprochable, mais léger de propos, « sage et polisson », comme le définissait M^ie d'Epinay.
voilà le sujet de nos rires. » M™'' d'Epinay les tança sévèrement de leurs railleries malséantes.
Un post-scriptum d'une lettre de condoléance du chevalier de Vergennes à M. de Jully confondit les accusateurs de sa bellesœur, M™" de Jully, quelque temps avant son départ, l'avait chargé de porter des papiers à un homme d'affaires afin qu'il les étudiât et formulât son avis. Le chevalier donnait l'adresse de cet homme qu'il déclarait très expert en ces matières. M. de Jully se hâta d'aller le trouver et fut ravi de recevoir de lui un dossier qui contenait le titre en question. Il revint plus vite encore chez M'»*« d'Epinay et lui dit d'une voix émue: « Je vi-ens, ma chère sœur, vous faire réparation au nom de qui il appartient, mais ce n'est pas au mien, car Je ne vous ai jamais soupçonnée'.les papiers sont retrouvés. » Mais alors qu'étaient-ce que ceux qu'elle avait brûlés? A cette question tout naturellement posée, M™° d'Epinay, quelque peu inter.loquée, répondit qu'elle n'en avait pas pris connaissance et qu'elle en était réduite à une supposition: M»*^ de Jully l'avait priée de les brûler, sans doute pour faire disparaître les traces des bienfaits dont elle était coutumière. « C'est le seul soupçon que nous puissions nous permettre. 11 faut nous y tenir (i) », repartit dignement le mari. Et il cria par-dessus les toits qu'il avait retrouvé ses papiers. Alors M™° d'Epinay eut à subir des compliments qui la blessaient comme de nouveaux outrages. Elle n'en reçut pas de M. d'Epinay, très contrarié d'une découverte qui le constituait débiteur de son frère d'une somme de cent quatre-vingt-seize mille livres.
Quelques jours après, Rousseau vint annoncer à M™" d'Epinay que Grimm désirait lui faire une visite ainsi qu'à sa mère « dans un moment où il n'y aurait pas d'étrangers ». Il était obligé de tenir son bras en écharpe et ne voulait pas se montrer en public. Rousseau fut chargé de lui répondre qu'il serait le bienvenu. Grimm se présenta le lendemain et, ces dames étant allées au-