I. Mémoires de Madame d'Épinay, t. l-f, p
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voque ; il ne prononce jamais contre son sentiment, mais il le laisse douteux. Il hait la dispute et la discussion ; il prétend qu'elles ne sont inventées que pour le salut des sots.
« Il faut connaître particulièrement M. Grimm pour sentir ce qu'il vaut. Il n'y a que ses amis qui soient en droit de Tapprécier, parce qu'il n'est lui qu'avec eux. Son air alors n'est plus le même ; la plaisanterie, la gaieté, la franchise annoncent son contentement et succèdent à la contrainte et à la sauvagerie.
« On prétend même que ces démonstrations sont les seules qu'il faille attendre de son amitié dans le courant de la vie; son âme, naturellement renfermée et brisée, dit-on, par les chagrins qu'il a éprouvés, l'empêche d'être aussi communicatif avec ses amis qu'un caractère tel que le sien semblerait le promettre.
« On dit encore qu'incapable de feindre avec eux, il a l'art de leur présenter les plus dures vérités avec autant de douceur et de ménagement que de force. Personne n'est plus éclairé sur les intérêts des autres, ni ne les conseille mieux; il sait indiquer les meilleurs moyens, mais il ne sait point exécuter lui-même; personne aussi n'a plus de finesse pour pénétrer les projets des autres ni moins d'adresse pour réussir dans les siens.
« D"après cette esquisse, on peut conclure que M. Grimm n'est pas également aimable pour tout le monde. Qu'est-ce donc qu'un homme aimable? En attendant qu'on me le définisse, je désire d'en rencontrer souvent d'aussi maussades que M. Grimm. »
On a dit de M""" d'Epinay qu'elle était « vraie sans être franche ». Pour obtenir une ressemblance parfaite du personnage, il faut, croyons-nous, rapprocher de ce portrait celui qu'a tracé Rousseau, en tenant compte des exagérations de sa plume passionnée. Il avait pris en aversion son modèle: était-on jamais de ses amis impunément? Il commence par le traiter d'homme «faux par caractère», mais consent à reconnaître en lui un « mérite réel ». Puis il ajoute: « Aussi fat qu'il était vain, avec ses gros yeux troubles et sa figure dégingandée, il avait des
prétentions près des femmes ; et, depuis sa comédie avec M""^ Fel, il passait auprès de plusieurs d'entre elles pour un homme à grands sentiments. Cela l'avait mis à la mode, et lui avait donné du goût pour la propreté de femme. 11 se mit à faire le beau : sa toilette devint une grande affaire. Tout le monde sut qu'il mettait du blanc; et moi qui n'en croyais rien, je commençai à le croire, non-seulement pour l'embellissement de son teint, et pour avoir trouvé des tasses de blanc sur sa toilette, mais sur ce qu'entrant un matin dans sa chambre, je le trouvai brossant ses ongles avec une petite vergette faite exprès ; ouvrage qu'il continua fièrement devant moi. Je jugeai qu'un homme, qui passe deux heures tous les matins à brosser ses ongles, peut bien passer quelques instants à remplir de blanc les creux de sa peau. Le bon homme Gauffecourt, qui n'était pas sac -à- diable, l'avait assez plaisamment surnommé Tyran-leblanc (1). »
Ce que Rousseau appelle la comédie de Grimm avec M"*' Fel a été de sa part précédemment l'objet d'un récit détaillé. M"» Fel, actrice de l'Opéra, dont la voix, selon Collé, uniquement « bonne pour des ariettes », était « parfaite en ce genre », avait conquis le cœur de Grimm à tel point que, désespérant de supplanter le librettiste Cahusac, l'heureux possesseur de la belle, « il s'avisa d'en vouloir mourir ». Une étrange maladie se déclara. « 11 passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Raynal et moi, nous partageâmes sa garde: l'abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter jamais ensemble, et l'un ne partait jamais que l'autre ne fût arrivé. Le comte de Friese, alarmé, lui amena Senac, qui, après Tavoir bien examiné, dit que ce ne