I . Partie II, livre IX
I . Deini'cres années de Madame d'Epinay, par L, Perey et G. Maagras, page 15.
sant avoir, criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant, et tout cela sans trop de prétention et surtout sans choquer personne, ayant par dessus tout un petit vernis d'amour masculin qui perce à travers la retenue qu'elle s'est imposée. Elle adore son oncle, en tant qu'oncle et en tant qu'homme; Voltaire la chérit, s'en moque et la révère, » C'est à Grimm qu'elle envoyait ce ravissant croquis, — à Grimm qui ne l'avait pas suivie à Genève, prétextant d'une part les méchants propos auxquels son absence de Paris aurait donné lieu, et d'autre part des travaux commencés à terminer, sans parler de ses attaches à la personne du duc d'Orléans dont il était devenu le secrétaire à la mort du comte de Friese. Et comme il insistait sur le premier point, en réponse à une lettre dans laquelle M"" d'Epinay le pressait de venir la rejoindre: « Hélas ! mon Dieu, répliqua-t-elle, on ne dira que ce que l'on a dit, et ce que l'on dira quand même vous ne viendriez pas. Enfin, il s'agit du bonheur de notre vie et n'est-ce pas là ce qu'on appelle le sacrifier à une chimère? » Grimm abandonna l'argument des convenances, mais persista sur le second point qui consistait à aider Diderot dans la revision des premiers volumes de l'Encyclopédie. M™^ d'Epinay fut obligée de se rendre, mais exigea d'être tenue au courant de tout ce qui se passait à Paris. Notons ce passage d'une des lettres de Grimm : « M. de Francueil est venu tous les jours savoir de vos nouvelles {c'était au moment de la crise). U regrette bien, dit-il, de ne vous avoir pas accompagnée. Je crois que vous ferez bien de mettre dans une de vos lettres un mot de remerciement pour lui qu'on puisse lui lire. » N'oublions pas ce post-scriptum qui a aussi sa valeur: « Mille compliments à M d'Epinay ; tous vos amis sont touchés de sa conduite et l'en remercient. » Son héroïsme conjugal ne devait pas être de longue durée. 11 n'avait du reste accompli cet acte de bon mari que pour faire croire à une rupture avec les demoiselles Verrière et sauver sa place, que cette liaison pouvait lui faire perdre au prochain renouvellement du bail des fermiers généraux. Jugeant que l'effet produit était suffisant après qua-
rante-huit heures de séjour à Genève, il retourna à ses plaisirs. En route, de Dijon, pour témoigner de la continuité de sa sollicitude, il adressa à sa femme les plus touchantes recommandations pour sa santé. Tout d'abord il affirmait qu'il s'accoutumerait difficilement à une séparation de six mois, temps assigné à la maladie. Puis il rappelait la principale prescription de Tronchin, ordonnant un régime de distractions, ajoutant: «Il ne faut pas que la dépense vous arrête; je suppléerai à celle que vous ne pourrez pas faire... toute ma crainte est que vous ne vous ennuyiez. »
Voltaire veillait lui-même et se dévouait à l'exécution de cette ordonnance. 11 avait une foi admirative en Tronchin qu'il agaçait quelque peu des nombreuses maladies mortelles dont il se croyait atteint. On sait quel soin il prenait de sa personne. Piron avec sa crudité ordinaire, disait qu'il prenait plus de lavements que Crebillon (le père) n'avait culotté de pipes. Voltaire passait ses quartiers d'hiver à Lausanne oiJ il attira sa telle philosophe ^ et où M™° d'Epinay trouva une très agréable société. On s'y livrait à des causeries tantôt instructives tantôt enjouées qui alternaient avec des représentations au petit théâtre de Mont- Repos, dont l'auteur àt Zaïre était le directeur. 11 se mêlait aussi à la troupe ainsi que JV!™"^ Denis.
A Genève, Tronchin avait ouvert à M'"<= d'Epinay les portes des principaux salons. A ces assemblées dont était bannie la jeunesse qui y eût jeté sa note gaie et où, entre personnes graves, on se bornait à jouer et à manger de la pâtisserie arrosée de thé, avec accompagnement de musique, elle préférait les relations que le complaisant docteur lui avait également ménagées avec d'aimables savants, les deux frères Guillaume-Antoine et Jacques-André Deluc, Charles Bonnet et Horace-Bénédict de Saussure, un clan de géologues qui la passionnèrent pour la botanique et la minéralogie, ajoutant un appât de curiosité à ses promenades sanitaires dans les campagnes environnantes.
Tronchin avait inspiré à sa malade non seulement, comme à Voltaire, l'adoration du médecin, mais encore le culte de
l'homme privé. Elle l'avait vu à l'œuvre auprès des pauvres et de sa femme, et sa charité à l'égard de celle-ci n'était pas la moins méritoire. La laideur de M'"^ Tronchin était si horrible que quelqu'un ayant demandé un jour ce qu'elle faisait, M™° Cramer, femme du libraire, répondit tout naturellement : « EWefait peur. » C'était en outre la p/iis insupportable et la plus maussade créature, selon les expressions de M""*^ d'Epinay qui ajoute, stupéfaite des prévenances délicates dont son mari entourait ce monstre : « Si jamais je découvre un défaut à cet homme, il faudra peut-être le mépriser, car il doit être épouvantable. » Malgré les attentions qu'il lui prodiguait à elle-même, ses vomissements la reprirent et cette rechute inquiéta vivement M. de Jully qui en fit part à Grimm et le décida enfin à venir. C'était en mars 1759. La joie profonde qu'elle éprouva de son arrivée ramena le calme dans cette nature nerveuse que ne put troubler un cri de détresse poussé par son mari dont les revenus avaient subi une réduction de moitié dans le renouvellement du bail des fermes. « Si quelque chose peut me consoler, ajoutait-il, c'est de voir M. de Lucé privé de la pension qu'il avait eu la bassesse d'exiger sur ma place. Mais quel dédommagement visà-vis d'une suppression de plus de soixante mille livres de rente ! » Sa conclusion était qu'il fallait que sa femme restreignît ses dépenses comme lui. Elle lui répondit que c'était dans ses désordres qu'il s'agissait de faire des retranchements, à quoi il répliqua, avec un cynisme dont il semblait ne pas avoir conscience : « ... C'est moins à ma femme qu'à mon amie que j'écris. Vous avez assez d'esprit et de philosophie, pour que je risque de vous faire une confidence qu'un mari craindrait sans doute de faire à toute autre femme que vous...
« Vous pensez bien que, dans ma position présente, je me suis vu forcé de cesser des dépenses qui, en contribuant au plaisir et au bien-être de M"" Verrière, à laquelle je dois de l'amitié, me procuraient aussi des amusements que je trouvais plus doux qu'ailleurs, parce que j'y trouvais plus de liberté... J'ai cru tout simple de lui exposer ma situation, elle y a été très sensible, et
je lui dois la justice de dire que son premier mouvement a été de m'offrir ses diamants et ses bijoux. Le mien a été de les refuser. Mais je vous avouerai qu'après quelques réflexions, malgré tout ce qu'il m'en a coûté, les difficultés, pour ne pas dire l'impossibiiité, de trouver l'argent dont j"ai un si pressant besoin, m'ont déterminé à accepter l'offre de M"" Verrière jusqu'à concurrence de quarante mille livres... » 11 terminait en affirmant sur Vbonneur qu'il ne ch;tngerait rien au plan qu'il s'était tracé. « Si je vais m'amuseï encore, dit-il, chez M"<= Verrière, soyez assurée que ni vous, ni mes enfants n'aurez jamais aucun sujet de vous en plaindre. » Une riposte indignée de M°"> d'Epinay étonna son mati qui exprima lespoir qu'elle lui rendrait justice plus tard et déclara qu'il ne pourrait plus lui envoyer mensuellement que mille cinq cents livres. Le mois précédent, il avait été contraint d'emprunter cinquante-quatre livres à ses gens pour parfaire la somme tirée par elle sur lui. « Je n'accepte pas de réduction, lui répondit M'"" d'Epinay, et j'entends toucher la somme qui m'est due, suivant nos conventions. Vous donnez des fêtes à Epinay et vous ne rougissez pas d'emprunter cinquante livres à vos gens I L'honneur vous permet de vous himiilier devant vob valets et ne vous permet pas de rompre une partie de plaisir que mille considérations auraient dû vous impècher de lier... » Et lui de répliquer : « Vous lépondez très mal, ma chère amie, à la confiance que je vous ai marquée, et le ton, tantôt dur et tantôt ironique, que vous prenez dans vos dernières réponses est on ne peut plus déplacé... » Quant aux fêtes qui lui étaient reprochées, elles consistaient simplement en un souper et un concert donnés à M™'' d'Houdetot et à quelques personnes de la connaissance de la comtesse et de la sienne.
La question d'intérêts résolue comme elle l'entendait, M™° d Epinay oublia son mari et les demoiselles Verrière, entre Grimm et Voltaire, le premier souvent sérieux et le second toujours folâtre, — ou au milieu de sj^s amis de Genève, q .i lui révélaient sans pédantisme les secrets de la nature. A la faveur de cette tranquille et agréable existence, elle recouvra tout dou-
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cément la santé. Mais dans la quiétude de son rétablissement, elle éprouvait un grand vide : il lui manquait sa fille et sa mère. Quelqu'un manquait aussi à Grimm : on sait qui. Le retour à Paris, mis sur le tapis, fut vite décidé. Seulement il fallait savoir du Sauveur, comme sa malade, à l'imitation de Voltaire, appelait Tronchin, si M'"'' d'Epinay pouvait sans danger affronter les fatigues du voyage. L'agrément du docteur obtenu, elle quitta Genève le 5 octobre 1759, accompagnée de son fils, de Grimm et de M. de Jully. Un dîner d'adieu leur avait été donné aux Délices dont le châtelain avait versé « des pleurs de poète » (i).
Le voyage dura six jours. Au commencement du sixième, apparut sur la route M. d'Epinay. Sa femme en l'apercevant pâlit et faillit se trouver mal. Un regard de Grimm lui rendit cou l'age et elle demanda des nouvelles de sa fille et de sa mère. M. d'Epinay ne les avait pas vues depuis huit jours. Il allait, pour rompre les chiens, entamer le chapitre des travaux d'agrandissement ^u'il faisait exécuter dans sa maison de Paris. Elle l'interrompit brusquement en protestant contre de telles dépenses qui juraient avec la gêne dans laquelle ils se trouvaient, car elle avait été contrainte d'emprunter la somme nécessaire à son voyage. Il se rebiffa et voulut démontrer l'excellent état de ses affaires. Elle répliqua qu'elle ne se contentait pas de paroles et qu'elle ne voulait s'en ■rapporter qu'à un compte écrit, détaillé et appuyé de pièces probantes.
Ce fut chez sa mère que M™" d'Epinay se fit descendre. Elle y arriva vers les cinq heures du soir. Sa fille « grandie et embellie » l'attendait dans la cour et vint se jeter à son cou. II fallut qu'elle s'arrachât aux embrassements de Pauline pour monter auprès de M°"= d'Esdavelles, devenue presque aveugle et impotente, qui, la serrant dans ses bras, s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots : « Maintenant je puis mourir en paix. »
M"^" d'Epinay avait déclaré à son mari qu'elle commencerait