‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 96 sur 148 · I. Œuvres d^ Diderot, t. XVIII, p · texte numérisé non relu

I. Œuvres d^ Diderot, t. XVIII, p

un libre cours aux caprices de sa nature mobile et à sa passion pour les estampes, dont il possédait une importante collection, amassée sur les quais, et se composant de portraits d'hommes célèbres, principalement de médecins français et étrangers Diderot lui conseillait de faire l'histoire de ces personnages simplement d'après leurs traits. Tour à tour sceptique et dévot, le marquis de Croixmare disait un jour : « On appelle surnaturelle la religion parce qu'elle est hors de la nature. » Et le lendemain, il était piqué de la tarentule du prosélytisme. Il avait épousé une jeune fille protestante, M^'" de La Pailleterie qu'il avait convertie. Diderot commit l'insigne fourberie, avec la complicité de ses amis de la Chevrette, de le faire collaborer sans qu'il s'en doutât à son roman de la Religieuse. Le marquis, devenu veuf, avait pris congé d'eux au commencement de l'année 1759, pour aller régler des affaires d'intérêts dans ses terres aux environs de Caen. 11 n'y devait rester que le temps nécessaire à cette mise en ordre, mais il s'y oubliait entre son fils et sa fille et dans l'intimité du curé de l'endroit qui, afin de le garder et de lui faire contracter une dévotion irrémédiable, lui avait inculqué la passion du jardinage. Or, avant son départ, il s'était vivement intéressé au malheureux sort d'une jeune religieuse de Lonchamp, enfermée contre son gré dans un couvent par sa famille. La sœur Suzanne Simonnin avait réclamé juridiquement contre ses vœux et le marquis avait été solliciter en sa faveur tous les conseillers de la grande chambre du Parlement de Paris. Mais il avait échoué et le procès avait été perdu. Diderot s'offrit à faire ressusciter l'aventure pour ramener le marquis au milieu de ses amis. Il imagina une évasion de couvent et, au nom de la religieuse en liberté, menacée et traquée, il écrivit à M. de Croixmare qui prit la fable au sérieux, mais ne s'en revint pas tout de suite; il s'empressa seulement de répondre à la sœur qu'elle pouvait compter sur son appui. Une longue correspondance s'ensuivit qui fit les délices des hôtes de la Chevrette. Le soir, pendant le souper, on se délectait à la lecture de lettres que devait arroser de larmes le sensible marquis. A la fin, Diderot eut pitié de lui

et fit mourir brusquement la pauvre sœur, aimant mieux causer à son bienfaiteur un chagrin passager que perpétuer des tourments qu'à la longue l'auteur partageait lai-même. Un ami du baron d'Holbach, d'Alainviiie, racontait qu'un jour rendant visite à Diderot qui l'appelait « le philosophe » et le trouvant le visage baigné de larmes, pris à son propre piège, « qu'avezvous? » lui demandat-il. « Ce que j'ai ? lui répondit Diderot, je me désole d'un conte que je me fais. » Le marquis, revenu à Paris, fut mis au courant du tour qu'on lui avait joué et ne se fit pas faute d'en rire, mais n'en souffla jamais mot à Diderot. Peut-être avait-il reçu aussi la confidence de d'Alainviiie et craignait-il de réveiller la douleur de celui qui l'avait fait tant souffrir.

Les causeries épistolaires de Diderot avec M"" Volland abondent en détails précieux sur l'intérieur de la Chevrette, dont le salon, à son sens, était magnifique, mais triste, parce qu'il était trop grand. On n'usait pas, parait-il, de l'expédient imaginé par M. de Bellegarde et « combiné de telle manière qu'avec des ressorts il se baissait quatre tableaux et qu'à l'instant on jouissait de deux salons (1) ». Une lettre de Diderot à son amie, datée du 13 septembre 1760, contient cette humoristique description d'une réunion qui a eu lieu la veille : « Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm se faisait peindre et M™<^ d'Epinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait.

« Un dessinateur assis plus bas, sur un placet, faisait son profil au crayon. 11 est charmant ce profil ; il n'y a point de femme qui ne fût tentée de voir s'il ressemble.

« M. de Saint- Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée.

« Je jouai aux échecs avec M™" d'Houdetot.

« La vieille et bonne M™« d'Esclavelles, mère de .M™" d'Epi-

I. Mémoires du comte Dufcrt de Cheverny, t. I"", p. 86. — La décoration de ce salon, œuvre de Natoire, représentait Thistoire de Psyché.

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nav, avait autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur.

« Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient, l'une à la main, l'autre au tambour.

« Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.

« M de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de h maison et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. M™° d'Houdetot et lui se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j'ai même conçu qu'il avait quelque tort avec elle.

« L'heure du dîner vint. Au milieu de latableétaient d'un côté M™" d'Epinay et de l'autre M. de Villeneuve; ils prirent toute la peine et de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaîment et longtemps Des glaces, ah! mes amies, quelles glaces ! c'est là qu'il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.

« Après dîner, on fit un peu de musique. La personne dont je vous ai déjà parlé qui touche si légèrement et si savamment du clavecin nous étonna tous, eux par la rareté de son talent, moi par le charme de sa jeunesse, de sa douceur, de sa modestie, de ses grâces et de son innocence Sans exagérer, c'était Emilie à quinze ans. Les applaudissements qui s'élevèrent autour d'elle lui faisaient monter au visage une rougeur, et lui causaient un embarras charmant. On la fit chanter; et elle chanta une chanson qui disait à peu près :

je cède au penchant qui m'entraîne ; Je ne puis conserver mon cœur.

« Mais je veux mourir, si elle entendait rien à cela. Je la regardais et je pensais au fond de mon cœur que c'était un ange, et qu il faudrait être plus méchant que Satan pour en approcher avec une pensée déshonnête.Je disais à M. de Villeneuve : « Qui « est-ce qui oserait changer quelque chose à cet ouvrage-là? M « est si bien. » Mais nous n'avons pas, M. de Villeneuve et moi,

les mêmes principes. S'il rencontrait des innocentes, lui, il aimerait assez à les instruire; il dit que c'est un autre genre de beauté (i) »

Comme on s'étonnait de ne pas avoir entendu parler, depuis quelque temps, du comte de Schomberg et du chevalier de Chastellux, Diderot en donna lui même des nouvelles. Le comte, qui devait charmer Voltaire (2) en le félicitant, à Ferney, de ses progrès dans Ja culture des terres, se livrait en ce moment à des études agricoles. Quant au chevalier, il l'embrasserait de grand cœur s'il se présentait. Mais le brave colonel n'avait garde d'arriver, car il était sur le flanc, à Calais. Un officier de son régiment, qui en avait été exclu, l'avait appelé sur le terrain et l'avait blessé de trois coups d'épée dont un était entré de trois doigts dans la poitrine. Le drôle, ne le voyant pas mordre la poussière, lui avait dit : « Monsieur le colonel, vous marchez, ce me semble très fermement, ei je crois que nous pourrions recommencer. — Très volontiers, » avait répondu Chastellux, et les épées avaient été remises au clair. Celle de l'officier s'était embarrassée dans la manche du chevalier qui l'avait saisie et, lui appuyant la pointe de la sienne sur la gorge, lui avait dit : « Je pourrais vous tu«r, mais je vous donne la vie que vous ne méritez pas. Allez, vous n'i^tes qu'un lâche! » Chacun s'exclama : les uns regrettaient qu'il n'eût pas fait justice ; les autres admiraient sa magnanimité.

Deux convives habituels avaient manqué aussi à ce dîner : Desmahis et Saurin. Desmahis avait un de ces accès de dévotion dont il était devenu coutumier, et expiait,dans quelque recoin de Paris, ses péchés dramatiques, d'ailleurs châtiés par l'insuccès, car de trois pièces qu'il avait commises, une seule, V Impertinent ou le billet perdu, avait été jouée et n'avait pas réussi. Il aurait dû se confiner dans les poésies fugitives où il acquit un certain

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