‹ Ruines cléricales [microforme]Chapitre 22 sur 53 · LE · texte numérisé non relu

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(Ce qui est omis ici ne concerne nullement la contestation)

Q. — Monseigneur, nous n'avons pas voulu contester devant le Civil avant de recourir à votre Tribunal; mais, puisque vous déclinez de nous venir en aide, nous allons y recourir ?

R. — Faites ce qu'il vous plaira.

Le Dr. Paquet a de plus déclaré qu'il était un de ceux qui voulaient que l'affaire allât jusqu’au bout, et qu’il chercherait ailleurs ce qui lui était refusé par l’Evêque.

(Dr. PAQUET : — Je crois que Monseigneur a ajouté que c’est fâcheux de recourir aux Tribunaux dans ces cas-là, vu que c'est de nature à diminuer le respect dû aux prédicateurs et au confessionnal).

Montréal, 31 Mars, 1879.

Dr. A. H. PAQUET.

Louis SYLVESTRE.

Et voilà tout ce qu’il trouve à répondre.

Il y a plus, dans un événement récent, lorsque le diocèse de Montréal était en ébullition et que, sous la pression de quelques-uns, l’Archevêque prit une décision fausse, illégale, irrégulière, mais enfin. une décision à l'égard du CANADA-REVUE ; la même apathie qu’il développa montre bien que les catholique n'ont plus qu’une ressource, celle de pleurer sur les ruines d'une Eplise qui fut grande et qui se meurt dans des , mains trop faibles pour la soutenir.

Messieurs Louis Fréchette, Arthur Globensky et Calixte Lebœuf, amis du CANADA-REVUE, s'étaient rendus, à la demande expresse des directeurs, auprès de Monseigneur l’Archevêque de Montréal pour avoir de lui quelques explications sur cette censure.

Le CANADA-REVUE avait déclaré renoncer à publier Les Trois Mousquetaires et pensait que cet acte de déférence aurait pour effet de faire disparaître les

obstacles mis à la libre circulation de ce journal, irréprochable à tout autre égard.

Munis de ces instructions, ces messieurs se sont présentés à l’Evêché, et ont été introduits auprès de Monseigneur Fabre, qui, prévenu, les attendait, et les a reçus avec cette parfaite courtoisie qui le distingue. Tout préambule était parfaitement inutile, et la question fut de suite posée sur son vrai terrain.

Ces messieurs firent valoir le fait que la condamna. tion de l’Index atteignait en bloc l'œuvre d'Alexandre Dumas, mais pas Les Trois Mousquetaires en particulier ; que c'était l'ouvrage le plus inoffensif possible ; qu'il était autrement moins dangereux que les mièvreries de Georges Ohnet, de Delpit et consorts, dont se délectent des familles pieuses ; qu'on pouvait laisser ce livre entre les mains même de: enfants: qu'en France c'était, à vrai dire, le premier roiaan dont on leur permnît la lecture tout comme les jeunes angiuises débutent par Walter Scott, mais que cependant le journal avait consenti à ne pas publier un feuilleton auquel on semblait avoir objection. |

Néanmoins, il leur fut impossible d'obtenir une concession, même un encouragement.

L'archevêque restait impassible.

Dsowées loi demanda pourtant, si le fait de s’absteair de ce qu’il considèrait ou semblait considérer, car il n’a pas donné son avis, une œuvre pernicieuse allait lui permettre de lever l’interdit dont il avait frappé le CANADA-REVUE, il répondit évasivement en disant :

— Ah!il n’y a pas que cela.

Là-dessus, ses interlocuteurs ajoutèrent :

— Nous le soupçonnions, Monseigneur, et c'est pour cela que nous sommes auprès de vous: nous vous prions, en braves enfants de l'Eglise, de vouloir bien spécifier ce que vous renrochez au CANADA-REVUE en dehors de ce roman, afin que nous puissions trouver un point de discussion amicale et établir ainsi nos pourparlers.

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— Vous me demandez, Messieurs, dit l’Archevêque, une réponse qui ne pourrait être faite que par écrit à une demande ps écrit.

— Aussi, Monseigneur, ce que nous désirons pour le moment c'est de savoir si Votre Grandeur serait disposée à nous donner cette réponse par écrit Nous désirerions voir préciser ce que vous avez cru bon de censurer dans les articles du CANADA-REVUE, les points de doctrine, par exemple.

— Ah ! interrompit Monseigneur, il n’y a pas que la doctrine, il y a aussi la discipline de l'Eglise.

— Eh! bien alors, pourriez-vous nous indiquer en quoi nous avons manqué à la discipline de l'Eglise ?

— Voyez-vous, ce qu’il y a, c'est le ton du journal.

— Le ton ?

— Eh bien ! oui, vous vous occupez de la conduite et des réformes du clergé ; ce sont là des choses qui peuvent se règler sans les journaux. Les journaux n'ont rien à voir là-dedans. C’est à moi que les mauvais prêtres doivent être dénoncés, et j'en ferai mon affaire.

— Mais ne savez-vous pas, Monseigneur, qu'une foule de gens sont convaincus que votre autorité a besoin

être soutenue par le public pour réprimer les abus et corriger les prêtres indignes. Ils se rient de vous. L'un d’eux, dont nous pouvons citer le nom, vous appelle vieux torchon.

— Pas en chaire, toujours !

— Non, Monseigneur, mais enfin il le dit à qui veut l'entendre. Ces prêtres-là comptent trop sur votre bonté, sur votre pardon. Ils vous disent qu'ils n'y retourneront plus, que le public n'en sait pas un mot, qu'il n’y a pas de scandale, et, avec le bon cœur qui vous gagne tant de sympathies, mais qui fait peut-être votre faiblesse, vous pardonnez. Ces prêtres vous

trompent, Monseigneur, les choses sont connues, le scandale est répandu au loin, la réputation des bons prêtres en souffre et vous passez pour pactiser avec ces infa-

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mies. Le CANADA-REVUE en livrant les prévaricateurs à la publicité vous donne une force immense pour sévir. Un prêtre qui faisait le scandale de toute la ville de Montréal, depuis dix-sept ans, vient d’être chassé. Par qui? Par le CANADA-REVUE.

— C’est à savoir, fait Monseigneur.

— Par le CANADA - REVUE, Monseigneur, reprit l’un des délégués. Le coupable la déclaré lui-même.

En somme, depuis que le CANADA-REVUE a pris en mains la cause de la morale et a rompu avec la tradition qui consistait à cacher les abcès, il a fallu faire d'importantes réformes qui sont un soulagement pour le clergé hunnête. Ces réformes ne sont pas toutes effectives, il y en a beaucoup d’apparentes ; une masse de ceux qui sont atteints n'ont fait que changer le théâtre de leurs exploits; mais si le CANADA-REVUE continue, comme nous n’en avons aucun doute, sa vigoureuse campagne, cette manière de punix, qui consiste à promener dans le pays des membres gangrenés, aura, elle aussi, une fin, et il faudra que l’amputation soit consommée.

Pendant tout ce temps, l’Archevêque, pensif ne disait pas un mot.

— Avez-vous lu le CANADA-REVUE, Monseigneur ?

— J'en ai lu quelques numéros seulement.

— Si vous nous indiquiez dans les numéros que vous avez lus, ou dans ceux qu'on a lus pour vous, les articles auxquels vous avez objection, cela donnerait aux directeurs le moyen d'entrer en pourparlers et de voir s’il ne serait pas possible de s'entendre pour éviter un conflit. Ils ne demanderuient pas mieux que de vous donner satisfaction, si....

— Alors, dit Monseigneur, vous mettez un si conditionnel ? à

— Assurément, Monseigneur, c'est même la raison d'être de notre entrevue. Si les directeurs étaient décidés à se soumettre à n'importe quelle décision arbitraire, nous ne serions pas ici auprès de vous à faire une démarche filiule qui mérite un encouragement

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paternel. C’est aux enfants à fuire les premiers Pas, mais il n'est pas défendu au père de venir un peu audevant d'eux pour les accueillir.

— Il me faut une soumission péremptoire et d'avance, a répondu l'Archevêque ; du reste, vous me demandez des choses qui nécessitent trop de travail. Cela m'obligerait à faire une étude du CANADA-REVUE.

— Mais vous n'êtes pas seul, Monseigneur, vous nous l'avez donné à entendre il y a un instant; d’ailleurs, permettez-nous de nous étonner que vous ayez lancé votre mandement sans cette étude préalable.

Silence.

—— Si je ne me trompe, fit un des délégués, la principale objection au CANADA-REVUE se résumerait dans la prétention au droit de dénoncer et de condamner les prêtres scandaleux et dangereux ?

— Oui, dit Monseigneur, — à peu près. Personne n’a le droit de dénoncer un prêtre à d'autre qu'à moi.

— Mais si l'on vous dénonce un prêtre corrupteur de l'enfance et des femmes, viendrez-vous dire bien haut aux pères de famille qu’ils doivent se défier de ce prêtre-là ?

— Ce serait difficile.

— Alors, Monseigneur,au nom desdirecteurs du CANA- DA-REVUE,dirent les délégues nous vous déc'arons franchement que les maris et pères de famille ne se soumettront jamais à cela. Un mari ou un père qui surprend un prêtre en train de séduire sa femme ou de corrompre son enfant a, de par toutes les lois divines et humaines, le droit de le châtier corporellement ; comment voulezvous lui défendre de dénoncer le corrupteur ou le séducteur ?

C'est très beau, Monseigneur, de s'en rapporter à vous, parce que nous reconnaissons en vous un homme juste et droit; mais il ne s’agit pas du plus ou moins de confiance que nous pouvons avoir en votre personne, il s'agit d'un principe. Il y a d’autres évêques dans le pays, et, d'ailleurs, vous-même vous aurez un successeur.

Ici intervinrent nombre d’allusions personnelles avec noms, dates et faits à l'appui, et nous devous rendre cette Justice à Monseigneur qu'il écouta, avec sa bienveillance accoutumée, cette longue série de crimes auxquels nous avons déjà fait illusion, et n'essaya pas de s'insurger contre les faits; cependant, après avoir réfléchi longuement :

— Il faut pourtant une soumission sans conditions, dit-il.

— Ceci est IMPOSSIBLE, Monseigneur, telle fut la réponse unanime des déligués. Une soumission comme vous la désirez, Monseigneur, ne peut même pas être discutée. Les directeurs qui nous ont envoyés vers vous n'entendent pas faire autre ehose que des concessions dignes. En dehors de ces concessions dignes, ils ne reculeront pas d’une semelle. Ils sont décidés à lutter contre toute décision arbitraire ; ils entendent Lg et en appeler, s’il est nécessaire, au Conseil

rivé. Jugez un peu ce qui arriverait si vous succombiez !

— ÂAh, oui, mes pauvres enfants !

— Des citoyens, continua l’un des interlocuteurs, sont disposés à fournir tous les fonds nécessaires pour soutenir un procès éclatant. Souvenez-vous que, depuis l'affaire Guibord, l'atmosphère religieuse au Canada était sereine. En ce moment l'orage s'amoncelle, il se prépare un coup de foudre terrible que vous, Monseigneur, pourriez et devriez éviter pour le bien de l'Eglise au Canada. Voyez, le peuple est monté, et parle librement des choses qu’il avait vues et sur lesquelles il avait gémi depuis tant d'années sans oser ouvrir la bouche. L'œil est aux agents, et tout est percé à jour ; les hypocrites fraudes sous lesquelles se cachaient les plus immondes profanations ne sont plus un refuge pour personvre. Tout se sait, et l’indignation comme une marée montante s'est élevée jusqu'à la bouche de ceux qui souffrent. Prenez garde qu'elle déborde, rien n'arrêterait le torrent que vous pouvez

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encore contrôler et détourner, si vous consentez à écouter la voix de l'opinion publique. N'attendez pas, cependant ; plus tard, il serait trop tard.

Il y a longtemps, à propos de politique, par exemple, que notre clergé reçoit des avertissements et des conseils. En a-t-il profité ?

Il y a longtemps que les vrais amis du clergé et de la religion, ceux qui savent parler aux prêtres et aux évêques, la tête haute, leur disent: Défiez-vous, vous êtes trompés, vous êtes aveuglés, vous ne voyez pas venir la tempête, vous vous endormez dans une fausse sécurité, le réveil sera terrible.

On n’a pas voulu les écouter, on sait ce qui en est advenu. Aujourd’hui on ferme encore les oreilles aux avis des honnêtes gens pour ne les ouvrir qu'aux suggestions des intrigants, des petits orgueilleux, des hypocrites flagorneurs et de ceux qui ont peur de voir dévoiler leurs turpitudes.

— Ah! dit tristement l’Archevêque. Je ne suis pas tout seul, que voulez-vous !

—- Nous le savons, Monseigneur ; mais que Votre Grandeur réfléchisse à ceci: Nous et nos mandants nous sommes autrement mieux disposés envers le clergé et la religion que ceux qui vous ont conseillé le mandemant auquel le CANADA-REVUE ne veut pas se soumettre, convaincu d’avoir le bon droit de son côté.

Pendant tout le temps l’Archevêque, pensif et soucieux, vraie statue de la désolation, écoutait presque toujours.sans interrompre. Son œil largement ouvert semblait contempler dans le lointain les tristes tableaux qu'on déroulait devant lui. Cependant, pas un muscle ne tressaillait, pas un éclair de volonté ne surgissait dans son regard atone. On eût dit que l’inévitable avait mis sur lui le sceau de sa puissance.

L’'entrevue était close, la cloche sonna le souper, et les délégués prirent congé du vénérable prélat, aussi attristés que lui, en songeant que, dans cette entrevue, peut-être, le clergé canadien venait de perdre un terrible enjeu.

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