‹ Russes & AllemandsChapitre 10 sur 14 · DE L^ÉDUGATION DES FEMMES EN RUSSIE · texte numérisé non relu

DE L^ÉDUGATION DES FEMMES EN RUSSIE

Notre vie de famille menace de disparaître. Arrivés aux dernières classes de leur école ou de leur institution, les enfants n'ont plus que de^ sentiments de pitié pour la faiblesse intellectuelle de leurs vieux parents; ils vont jusqu'à rire de leurs ridicules. Des jeunes filles de seize à dix-sept ans se mettent en quête d'un travail indépendant et se plongent jusqu'au cou dans les mystères des sciences naturelles. Tout ce que la sainte pudeur tenait caché au jeune âge, la vierge moderne répelle et l'analyse avec l'habileté d'un savant spécialiste. Elle ne s'inquiète pas du rôle que Dieu lui a assigné, dans la création. Ses devoirs lui sont étrangers. Elle réclame seulement des droits qui la rendent riâgale de l'homme, sans pouvoir expliquer la nature et la raison de ces droits. »

Il y a quelque trente ans, le tzar Nicolas, obéissant aux suggestions de son conseiller intime le général Buturlin, ministre de l'instruction publique (1), conçut le projet de fermer les universités russes qu'il considérait comme un foyer d'émancipatioa libérale et révolutionnaire, et de les remplacer par des écoles militairement organisées, ayant chacune un programme d'études spéciales. C'était une sorte de dislocation des diverses branches enseignées dans chacun de ces éta* blissements.

Ce projet n'arriva pas à complète exécution. L'empereur tint la main cependant à ce qu'on n'en diminu&t pas la partie essentielle. Sous lé ministère du prince Schirinsid-Scbicbmatow, un ukase retira aux univer-

(i) Octobre 1849.

sites le droit d'élire leur recteur, supprima les chaires de droit public européen, confia aux seuls prêtres de rÉglise grecque orthodoxe renseignement de la philosophie, soumit professeurs et élèves à la surveillance la plus sévère, réduisit à trois cents le nombre des élèves dans chaque université et interdit absolument aux classes inférieures les éludes académiques. On ne restreignit pas toutefois le nombre des étudiants en médecine, vu le manque de médecins militaires. De plus on permit aux universités de Dorpat et d'Helsingfors de conserver renseignement de la théologie et de la philosophie auquel se formaient les pasteurs de l'Église luthérienne,

Les prescriptions de cet édit ne restèrent en vigueur que de 1849 à 1856. Elles exercèrent néanmoins pur Tenseignemeiit supérieur une influence profonde et furent l'origine de toutes ces querelles universitaires qui éclatent si fréquemment aujourd'hui à Pplers^ bourg, à Moscou, à ]^iew et à Gharkow,

Pn comptait alors daiis Tempire russe (y compris la Pologne, (a Finlande et les provinces Baltiques) sept universités et un certain nombre de facultés séparées, placées sous la dépendance du ministère de la guerre et dont les plus importantes sont l'Académie de médecine et de chirurgie, les lycées Richelieu et Besborodko, l'Ecole de droit et le lycée de Pétersbourg,

Deux universités, celles de Dorpat et d'Helsingfors ne sauraient être considérées comme 4&ssapv4nt les

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intérêts des soixante millions d'hommes qui forment la grande nation moscovite. Le premier de ces établis* sements est e8senti^llement tudesque ; le caractère du second est suédois. Tous deux sont placés hors de la terre russe et possèdent des statuts appropriés à leur but qui est 4d répandra les principe^ de l'éducation protestante^ Les qiielques B,usses, i^pp^iptenant la plupart aux classer éleyées, qui, à partir, de }$|02, étudiée re^t 4 Porpfttt y iptrpduisirent les fn$ur§ et les u§AgQ9 des étudiaptp allemand^, ^i bien que pendant plusieurs années 1^ jeujiesse 46s épples fpriQa une société 4 rinstap des corpg ou corporations qui ropspUssei^t d6i bruit le§ villes universitaires de rAllpo^agne. OQttQ société 9'4ppelait la Jtuih^ia, Les étudiants pplq^ai^ QllQi^i^f'ent é^ porpat. Us y étaient attirés p^r Ç0tt6 liberté d'^lurgs qui ne rappelle en riep l'organis^tiou des écoles nasses, VUniy^rsité d'Helsipgfors ne comptait que des élèves suédois-finlandafSf L'enseignement de la théologie évangéUque ét^ijt devepue la base du programme de cet établissarpautt Pans l'une '§t l'autre de ces hautes écoles la littérature et la langue russes n'avalent pour représeutant qu'uni seul professeur. De forts émolun^ents Iq consolaient de l'insuccès de ses cours.

L'Université de Moscou est, des universités russes, celle qui tient le premier rang. Elle le doit à sa fondation ancienne (1735), ^ uoqabra des élèves qui la fréquentent et aux privilèges dont ils jouissent. Men qu'à

la cour et dans la noblesse militaire, les études universitaires fussent tenues en médiocre estime et même considérées* comme dangereuses (1), les fils de famille prirent l'habitude de se rendre à Moscou en grand nombre.

Ils ne suivaient pas les cours en qualité d'auditeurs libres ou d'élèves placés sous la tutelle d'un internat, mais se faisaient immatriculer en qualité d'étudiants et menaient dans la ville une exiatence indépendante. Il se rencontrait toujours parmi les professeurs un certain nombre d'esprits libres et fiers qui> véritablement instruits et très pénétrés de la dignité de leur mission, s'écartaient des formes dogmatiques et ne traitaient pas leurs auditeurs en subalternes. L'amour de la science les guidait. Us ne chercfaaient point à faire de l'étudiant un automate destiné à prendre place dans les services publics ; ils réveillaient au contraire dans la jeunesse les instincts d'une personnalité haute et légitime, et, dans la mesure de leurs forces, lui assuraient ainsi pour plus tard sa liberté d'action.

Durant ces trente ou quarante dernières années, tous les jeunes gens qui étaient désireux d'acquérir une instruction libérale et élevée allèrent faire leurs

(1) Le dernier curateur libéral de TUniversité de Moscou, le prince Obolenski fut congédié, après vingt années de fonctions, e^ remplacé par le prince P. M. Galyzine.

études à Moscou (1). C'est dans les classes de philosophie et renseignement des sciences naturelles que se trouvaient les professeurs les plus remarquables. La Russie moderne se forma à leur école. Herzen,Belinski, Granowski, Iwan Tourgeneff, les deux Aksakow, le prince Tscherkasski, M. N. Eatkow et bien d'autres encore sont sortis de cette université, milieu assez puissant pour fournir des hommes à tous les partis (que ce soit le parti national, Teuropéen libéral ou le socialiste), sans se dégager du rôle humanitaire assigné à Moscou comme centre général de la vie intellectuelle nationale.

On ne cite qu'au second rang l'école supérieure de Pétersbourg. Elle fut fondée en 1819. Elle n'a pu jusqu'à ce jour arriver à constituer une vraie Universiias Htterarum. L'établissement ne possède pas de faculté de médecine; pour la philologie, les élèves doivent entrer à Tlnstitut pédagogique, internat de discipline sévère dépendant de l'école. Quant h la faculté de droit, comment lui donner une importance prépondérante en présence des institutions rivales? L'aristocratie envoie ses enfants à l'Ecole de droit, riche dMnnombrables privilèges, et au Lycée, deux internats dont les gymnases sont les aboutissants. L'Univer-

(1) Kn i847, le chiffre des élèves qui fréquentaient cette université s*élevait à près de 1,208. Il tomba à 821 en 1,850, après l'ukase. Aujourd'hui, on compte à Moscou de i,500 à 2,000 étudiants ; à Pétersbourg 1,500.

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site de PéteFsbourg ne trouve ain^i d'élèves que p^rmi c^OK dont les écoles de la couronne ne veulent point ou aiLp^quels les parents réservent une instruction plus libérale. Comme à Moscou, ce sont des fils de fonc? tionnaires indépendants ou des jeunes nobles qui, sans prétendre à une haute destinée^ désirent se mettre en certain relief par un grade académique. On remarque que Télément allemand est assez prononcé depuis quelque temps dans le groupe d'étudiants qu| suit les çoiirs de la faculté de droit. Cela tient à ce quQ rUniversité allemande de Dorpat est devenue suspect^ et qu'un fonctionnaire de quelque rang serait mal vu d'y avoir séjourné.

Une ei^istence toute particulière était faite aux élèves die^ établissements d'instruction supérieure placés sous )a dépendance du ministère de la guerre. Il y en avQit douze à quinze cents à l'Académie de médecine et dQ chirurgie dans le lointain faubourg de Wiborg. Les trois quarts de ces exilés étaient des étudiants de la couronne. Ils habitaient une immense caserne, ne se montraient qu'avec le casque, l'épée et la redingote aux parements rouges. Ils obéissaient à une consigne des plus sévères.

Par pes temps de préjugés politiques et de parti pris contre tout ce qui de près ou de loin pouvait tenir du libéralisme, on en vint à attribuer à ces académistes une certaine propension vers les idées radicales. Ils ne faisaient sans doute qu'afficher par forfanterie un cyni-

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que matérialispQa Belon la coutume des étudi^uta en médecioe dans toutes les grai^des villes,

A Pétersbourg, les jeunes gens qui entraient à TAcar déœie de médecine et de chirurgie appartenaient en général aux familles peu aisées de la classe moyenne. On y voyait aussi des juife. Les rares étudiants en médecine qui sortaient des classes supérieures se ren-r daient à Moscou.

Les Universités de province (GharkoW) Easan et Eiew) ressé¥0blaien} à celle de Moscou. C'était la même organisation ; elles avaient ^ussi des facuUép de mé^ decine. Mais sous le f apport ^q. personnel epseigaaqt et du nombre des élèves, elles étaient inférieures aux établissements des deux capitales, elles n'a^raie^t pu avoir Téelat que donnent à ceux-oi une situatioa exceptionnellement favorisée et un entourage qui m faisaient des centres plus complets d'instruction et de civilisa^ tion.

On rencontrait à Kasan, h cause du voisinage de l'Asie, un grand concours d'étudiants sibériens et tartares, Kiew, qui avait pris la place de Wilna dont l'école fut supprimée en 1832, était surtout fréquenté par des étudiants polonais. Â^\im l'Université fut-elle l'objet d'une surveilla^ee spéciale, Môme après la publication de l'ukase de restriction de 1849, le nombre des élèves s'y élevait 4 sixcoAts ; à Charkowet à Kasan, on n'en comprit que trois ou quatre cent^.

; Toutes çe9 liautes écoles avaient la môme orga-

nisation basée sur le statut de 1835 dont l'empereur Nicolas confia Tapplication complète au ministre Uvarow. Il voulait réparer « le mal » qu'Alexandre P' avait causé par la fondation d'universités nom- .breuses et l'édit libéral de 1804. Extérieurement, les écoles créées affectèrent la forme des universités allemandes. On réunit un sénat académique chargé do choisir dans son sein les recteurs des facultés. Celles-ci élisaient de leur côté les doyens. On détermina une juridiction universitaire. Le conseil des ïacultés eut pour mission de nommer les professeurs ordinaires et extraordinaires, les privai-docent, les lecteurs, et de fixer la durée des cours. Les étudiants étaient immatriculés; ils habitaient, en partie du moins, des logements arrêtés par eux ; ils jouissaient d'une certaine liberté dans le choix des cours qu'ils voulaient suivre ; ils échappaient à la honte des punitions corporelles ; ils possédaient enfin un droit de noblesse. Mais, à la vérité, cette organisation n'était qu'apparetite et ne servait qu'à déguiser sous des dehors pompeux un état de choses bien différent. Le véritable gouverneur de l'université était le curateur nommé par l'empereur. Ordinairement, le tzar désignait pour ces fonctions un ancien militaire. Ce curateur possédait des droits très multiples. En somme, il exerçait, par délégation du souverain, une sorte de pouvoir absolu. Il pouvait à son gré diriger les élections, et modifier ou suspendre les jugements rendus dans les grandes ou les

petites causes par la justice universitaire ; il contrôlait les matières enseignées, se préoccupait de l'attitude politique des professeurs, déterminait le choix des manuels nécessaires à renseignement ; il devait enfin faire peser sur rétablissement confié à ses soins une discipline sévère et ne rien ignorer de la conduite des élèves sur lesquels des inspecteurs particuliers étaient chargés d'exercer une surveillance de tous les instants. Maîtres et élèves se trouvaient dans l'obligation de porter Tuniforme impérial. Des peines rigoureuses atteignaient celui qui se montrait sans le casque, Tépée, et le costume de Técole. Il était défendu de faire partie d'une société et de tenir des réunions, ces réunions eussent-elles eu un but scientifique. Il ne pouvait y avoir des relations d'amitié entre professeurs et élèves ; chacun devait rester à son rang. Le souci du décorum était enfin poussé à sa dernière limite. On obligeait les jeunes gens à suivre régulièrement les offices religieux, à célébrer toutes les fôtes du rite ; les lectures des élèves, lorsqu'elles touchaient au patriotisme et à l'histoire, étaient, on le comprend, l'objet d'une inquisition spéciale ; on ne leur permettait que dans une certaine mesure l'accès des collections scientifiques;

C'était, en un mot, la subordination en toute chose.

A Pétersbourg, l'empereur lui-même s'appliquait à inculquer à la jeunesse un esprit d'obéissance servile.

Malheur à l'étudiant qui ne saluait pas un officier supérieur ou qui, dans une promenade hors de la

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ville, portait la casquette au Ueu du chapeaui ou Qiir core se rendait au théâtre sans runiforme brodé d'or de grande tenue. Il y a quarante ans, Tempereur in-: fligea une faction devant le corpp de garde principal h trois jeunes gens de Técdle parce que, dans un costume contraire à l'ordonnance, ils avaient essayé de pénétrer dans les bâtiments de TUpiversité de l'autre côté de ^ Neva et avaient négligé par tren|e degrés de froid de rendre au traîneau impérial les honneurs qui lui étaient dus. (« Vous devez vous habituer dàs votre jeunesse à obéir h vos supérieurs et ne jamais manquer |^ rétiquette prescrite. ^ Ce furent les propres paroles de l'empereur aux jeunes élèves pri^ en faute et amenés devant lui. Sa Majesté daigna leur accorder ensuite un. <c généreux pardon ».

L'exemple donné par le souverain fut nécessaire-r ment suivi en province par les curateurs avec un zàle et une étroitesse d'esprit incomparables. Leur im? mixtion dans les choses de l'école prit un caraçtàre qui n'aurail pas été toléré dans les établisseiuents de la résidence. Magnitzki, le curateur du cercle scolaire de Kasan, ordonna que les préparations an$(tomiques fussent enterrées solennellement. Il jugeait qu'en vue de la résurrection des corps, ces restes de clirétiens orthodoxes devaient recevoir les honneurs de la sépulture.

A Moscou, le curateur prince Serge Galyzine n'admettait pa§ que rien pût entraver la régularité des

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cours. Uq professeur était-il eippôcbé de donner sa leçon, il lui substituait n'importe quel collègue, si bien, raconte Alexandre Herzen, que M. Ternowski, un ecclésiastique qui enseignait la logique, se vit accidentellement appelé à faire une clinique d'accouchement, et que le professeur d'obstétrique Richter dut. appro- ' fondir un jour les mystères de la conception par le se^ pours du Saint-Esprit.

Les plus à plaindre sous ce rapport étaient certainement les professeurs et les étudiants de l'Université de Kiew. Afin de mieux discipliner les nombreux Polonais qui fréquentaient l'école, le général' Bibikow imagina de la soumettre à une sorte d'état de siège permanent et de réprimer par un châtiment barbare toute tentative d'émancipation. En dépit de la docilité avec laquelle on s'inclinait devant l'autorité de ce despote, il arrivait presque annuellement que des élèves, devenus suspects, étaient sous le moindre prétexte, appréhendés la .nuit, placés au milieu d'une escorte, et expédiés dans un gouvernement éloigné ; des professeurs peu aimés de leur chef hiérarchiijue étaient subitement transférés dans un autre milieu ou désignés pour enseigner des matières indécises et incertaines comme l'économie nationale, par exemple, ou simplement destitués. . Ces excès se rencontraient ailleurs encore. En 1833, trois étudiants de l'Université de Moscou, Kostenezki, Antonowitsch (qui devint lieutenant général et fut en J876 nommé curateur de TUniversilé de Kiew) et le fils

du pasteur luthérien Kohlreif se virentcondamnésàla dégradation par un conseil de guerre et envoyés dans le Caucase en qualité de simples soldats. Ils étaient accusés d'avoir eu des relations avec un Polonais suspect.

En 1835, Herzen, étudiant en philosophie, fut exilé dans le gouvernement de Perm parce qu'il avait assisté à un repas où Ton chanta, au dessert, des chants révolutionnaires. A la même époque, Belinski, devenu depuis un écrivain libéral et un critique estimé, reçut un consilium abeundi pour incapacité. Le professeur Granowski, le plus célèbre des historiens russes de ce temps, ne garda son emploi que grâce à Tintervenlion de protecteurs influents et notamment de l'excellent curateur camte S. G. Skogonow (destitué luimême depuis), qui empêcha que des avertissements répétés n'eussent des suites sérieuses. Kaikow, aujourd'hui publiciste renommé et directeur de la Gazette de Moscou^ abandonna volontairement sa charge parce qu'il ne voulut pas endurer, pendant ses leçons, les interruptions continuelles du successeur de Skogonow. Ce fut en menaçant de quitter ses fonctions et de se retirer à l'étranger que Pirogow, le célèbre professeur d'anatomie et de chirurgie (il fut appelé de Dorpat à Pétersbourg vers 1840) se débarrassa de la tutelle accablante du curateur de Leibe.

L'Université de Dorpat elle-même, malgré sa situation plus indépendante, voyait son personnel ensei-

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gaant en batte à ces tracasBeries policières. Diofer et ïArea n'eussent pas sopporlé de teb scandales pendant leur administratkm. En 1842, le profiessear de tlié<do* gie nimann (1), sor one plainte formolée par le féné- I rai CraSIstrôm, caraleor, lut révoqué parce qu'à Foceasicm d*ane aérfoade aox flaoïbeaax qœ le corps des étudiants loi avait donnée i la fin de son rectorat, il avait pronmieé ce cri séditieux : « 1/ivent les étudiants ! > et avait accepté une coupe quHs lui offraient La même peine attdgnit de Bunae, le câèbre auteur de VHîUéire dm éroU, ainsi que les profiesseurs ToUunann et de Madai qui avaient pris fait et cause pour Irar ctdlègue. En 1850, le professeur de droit Osenlmiggen et l'agrégé Hebn furent traînés par les {^dannes jusqu'à Pétersbourg parce qu'ils entretenaient une correspondance avec une dame de leurs amies, madame KinkeL

Gela se passait i Dorpat et cependant l'université de cette ville ne ressemblait aucunement sous le rapport de l'organisation et des images aux bautes écdes de l'intérieur. Ici an moins avail-<m la liberté de s'instruireà sa guise et de suivre les cours qu'on voulait ; une scdidarité étnnte unissait les membres du person-

(i) Sont le gowerBement actnely rhoaorabie proCenev a été nooDuné Tiee-préâdent da conaftoiie géoénl luthérien. Ce fet une brillante réhabilitation.

Fendant son rectorat, Ulmann iTétaît aeqnis les sympathies et le Tetfoit de la jea neiee en aidant à la création d'an jory d'honoeor poor les émdiaats afin de réprimer fabos dn dael.

nel enseignant; il y avait moins de désordre dans les examens pour l'obtention des grades; les étudiants, en dépit des interdictions insensées des règlements, jouissaient de la faculté de se réunir et d^ s'associer.

A Pétersbourg, Moscou, Eiew, etc., toute réunion particulière môme scientifique était interdite aux élèves ; on leur prescrivait les cours qu'ils devaient suivre ; les cahiers des professeurs et les manuels d'étude se trouvaient soumis à une censure sévère ; l'introduction de livres non approuvés ou l'affiliation à une société pouvait, selon les circonstances, vous faire perdre la vie. Chaque année, l'étudiant devait subir un examen dans lequel il rendait compte des cours qu'il avait suivis ; et ce n'est qu'après avoir satisfait à cette exigence qu'il était adqois à continuer ses études. Si le professeur s'avisait de contrôler la fréquentation de son cours et de signalera riAspeoT teur les élèves irréguliers, ceux-ci étaient punis disciplinairement.

Les professeurs, demeurés fidèles à de respectables traditions d'indépendance scientifique et au principe d'une liberté nécessaire dans les hautes études, devaient s'attendre à ôtre exclus de tout avancement et privés de toute récompense; l'exercice pour lequel ils avaient été nommés arrivant à son terme, étaient-ils réélus, (Is ne pouvaient espérer voir se confirmer leur élection (l),

(1) La Russie s'est approprié une organisatioa scolaire d'après laquelle professeurs et maîtres, après vingt-cinq ans de fonçtiços,

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On comprend que dans de semblables conditions rattrait des fonctions académiques diminue d'année en année; le savant qui refuse d'abdiquer son caractère, donne la préférencjB à un genre de vie plus modeste» mais plus digne. Aussi est-il arrivé que, malgré la création de cours spéciaux, les secours financiers offerts, les pfforts tentés en vue de favoriser les agrégations, les chaires demeurèrent de plus en plus désertes ou ne furent plus que prpvisQirement occupées par des profesr seurs sans titre ni grade. Dans les facultés de médecine et d0 sciences naturelles on pouvait à la vérité faire 9ppel au concours des Allemands de Dorpatou d^ dehors» S'ils ne parlaient pas correctement la langue russe, ils connaissaient du moins les spiences qu'ils enseignaient. Mais l'enseignement du droit russe, de rbistpire p^tionale, de la pbilolpgie, de l'archéologie était Qu abandonné dans plusieurs écoles ou confié à dçis lecteurs et à des adjoints qui, à la première occasion, optaient pour un autre emploi.

Jusqu'à un certain point le manque de professeurs se rattachait au^ difficultés que présentent Tobtention

peuvent prendre leur retraite sans rien perdre de leur traite* ment. Ce premier terme écoulé, pour rester en charge, ils sont assujettis à une réélection qui est renouvelée encore après cinq ans; dans ce cas, le professeur jouit à la foistiu traitement et de la pens^^n. Après trente-cinq ans de services, la rétraite est obligatoire. On ne saurait nier qu'une organisation de ce genre donne beau Jeu à l'intrigue ; elle n'a cependant pas occasionné de scanda^» violent^.

du grade de docteur et Taccès des emplois élevés dans le personnel enseignant. Les médecins exceptés, per« sonne n'arrivait au doctorat qu'après avoir fait un stage de candidat, puis de magister: On n'était candidat qu'après avoir suivi une série complète de cours, passé un examen assez difficile, mérité la note «très bien», et écrit sur un sujet scientifique une composition approuvée par la Faculté. La durée de la candidature était d*un an ; ce temps écoulé, il fallait subir un nou« vel examen pour toutes les branches principales, écrire et soutenir une seconde thèse. On devenait alors magister. Môme succession d'épreuves pour le doctorat. Le nombre des jeunes genâ qui se reconnaissaient des aptitudes suffisantes pour remplir avec avantage des conditions aussi compliquées était naturellement fort restreint. La recherche exclusive de l'idéal, le dévoue* ment platonique aux intérêts de la science se rencontrent plus rarement dans la race slave que chez les autres peuples ; on y est davantage entraîné vers un froid réalisme, et même maintenant que l'abord des fonctions académiques s'est dépouillé des rigueurs excessives qui Tentouraient et que de plus grands avantages pécuniaires sont assurés aux professeurs, bien peu de gens songent à embrasser cette carrière. Dans la vieille Russie de Nicolas, c'eût été faire preuve d'un vrai fanatisme pour la science que de consacrer son temps et son argent à l'étude d'une profession qui, sans vous procurer un profit matériel

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suffisaot, VOUS rendait saspect et vous plaçait pour toute voire rie sous la dépendance d'inspecteurs ignorants, auxiliaires serviles de toutes les méfiances gouvernementales. Dans l'enseignement et l'étude des sciences naturelles, on pouvait il est vrai, se distinguer par quelque découverte et s'iattirer les hommages du monde savant. Mais aucune perspective souriante ne s'ouvrait devant l'historien, le jurisconsulte, Téconomiste. S'inclinaient-ils devant le système dominant, leur génie s'éclipsait, leur influence propre était perdue. Cherchaient-ils à se frayer librement un chemin, ils devaient tomber, tôt ou tard, victimes des dénonciations secrètes. On comprend dès lors que les membres les plus éminents des conseils universitaires ( et en particulier ceux dont l'entrée en fonctions datait du temps où le statut libéral de 1804 était encore en vigueur) devinrent les adversaires des idées domipantes et formèrent un parti de mécontents, tandis que les jeunes professeurs n'offraient plus que des rangs clairsemés où se rencontraient à peine les aptitudes requises. De plus en plus fréquemment, on vit les titulaires des chaires académique?, pris de dégoût, résigner leurs fonctions pour entrer dans les services administratifs, et l'Etat retenir de force dans les emplois pour lesquels ils avaient été désignés les jeunes savants qui lui devaient leur instruction (1). n arriva de la sorte que les cours échurent à

(i) L'organisation récente des bureaux de l'octroi a été particulièrement fatale aux Universités et aux écoles supérieures. De

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des jnattres inférieurs chez qui la routine remplaça le talent et que seule la faveur des curateurs et des iris-* peeteurs maintenait en charge. Dans un tel état de choses, la protection et la corruption ne devaient pas moins présider à la distribution des gradés ; les professeurs les plus dignes et les mieux pensants se virent ainsi bientôt entourés d'un cercle d'espions et eurent à redouter non plus seulement Thostilité de leurs stirteil* lants ordinaires^ mais encore l'envie et Ids désirer d'avancement de leurs nouveaux collègues. Il ftUt remarquer qu'à ce point de vue les petites universités se trouvaient le plus mal loties* L'influence tôute-puis-'' santé des curateurs y avait ouvert tm champ immensd à l'intrigue et aux expédients d'une basse servilités Mentionnons aussi la jalousie et la haine dëd profes^ seurs russes à l'égard des professeurs d'origine étran-' gère. Ceux-ci étaient traités d'hérétiques et d'intrus^ bien que les services qu'ils rendaient fussent reconnus indispensables vu le manque de savants natidoaux.

L'opposition du personnel enseignant aux tendance^ du gouvernement se retrouvait plus vive encore, plus profonde dans la jeunesse des écoles^ Tout semblait avoir été prémédité pour accabler les étudiants de l'Université sous l'impression d'une injustice souve"»

nombreux Jeunes gehs, heuréiisétbeiit doiiés saiis auëtiù doùié sous le rapport des aptitudes pour l'enseignement deH seiencet^ ont quitté la carrière académique pour aller occuper une position plus lucrative dans cette branche nouvelle des services administratifs.

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raine. Leurs instinetg d'égalité étaient prodigieusement blessés^ Euji:, les pritilégiés de l'éducation et du saroir, on les maintenait dans un état d'infériorité qui les révoltait. Ils se heurtaient aux préjugés qui entourent d'un nimbe 4le gloire et dé puissance les castes dirigeantes. On comprenait que dans les rapports sociaux l'étudiant fût placé après Tofficier, même après l'élève du corps des pages et de l'école des nobles, et qu'il fût traité coi&me un simple « schkolnilL» (écolier). Mais dans l'éehelle des services de l'Etat, ce n'était pas d'un degré d'arancemenl, c'était de deux que les étudiants d'origine noble se trouvaient' favorisés. En effet les examens passés par eux étaient notoirement plus faciles que ceux des universitaires. De plus, leurs eoora achevés^ les premiers de plein droit prenaient le mg de oensdllers titulaires et s'acheminaient vers les boroaus des ministères^ L'étudiant universitaire par-vmu ato grade de candidat ne pouvait entrer, lui, que dans un secrétariat de collège et devait avoir servi trois ans to province avant de pouvoir espérer un emploi dans un ministère ; encore était-il certain de se voir préférer, le cas échéant, un élève de l'École de droit. Les élèves de cette école avaient alors une réputation de souplesse et « d'incorruptibilité» à laquelle on attribtAit la faveur dont ils étaient l'objet.

A ces humiliations venaient se joindre les causes internes d'un véritable état morbide dans le groupe môme des universitaires. Les plus pauvres d'entre eux.

que l'Etat soutenait de ses subventions, ne jouissaient que d'une liberté d'action limitée et étaient assujettis à un lourd contrôle, lorsqu'on ne les parquait pas dans un internat. Echouaient-ils dans leurs examens, ils couraient le risque d'être enrégimentés comme chirurgiens militaires ou môme en qualité de simples soldats.

On réservait les égards pour les jeunes gens de condition plus noble et de meilleure fortune. La suspicion continuelle qui pesait sur les études et la vie sociale de la jeunesse, avait naturellement le don de provoquer en elle une insurmontable aversion pour les policiers qui la surveillaient, et, comme on réprimait avec plus de ménagement les désordres qui avaient pour auteurs les jeunes gens des écoles nobles, la conscience de cette injustice venait encore aggraver des sentiments d'hostilité et de rébellion déjà si impérieux. Aussi en plus d'une université, le joug de la discipline parut-il si lourd que beaucoup de jeunes gens, renonçant au titre d'étudiant, se firent inscrire en qualité d'auditeurs libres, et, malgré les railleries de leurs camarades, suivirent les cours sans être immatriculés, à l'égal des vieux employés et des braves bourgeois qui hantent les salles des séances.

Toute comparaison avec l'étranger faisait paraître cet état de choses plus insupportable encore. Bien qu'il fût presque impossible de savoir ce qui se passait dans l'Europe occidentale et de connaître la différence

qui existait entre Torganisation russe et les systèmes appliqués au dehors, l'étudiant le plus borné de Kasan ou de Charkow ne l'ignorait pas. Il parlait de la plus grande liberté accordée aux Universités de Dorpat et d'Helsingfors, des faveurs que les étudiants allemands et français devaient au libéralisme de leurs gouvernements; il comparait les avantages du statut de 1804 aux prescriptions détestables du règlement qui Ta suivi. L'autorité impériale elle-même se chargea de révéler les origines des mesures restrictives qu'elle fit entrer dans l'oi^anisation des hautes études. Les professeurs les plus éminents ne dissimulèrent jamais le mépris que leur inspiraient les pratiques mises en œuvre contre eux et leurs élèves. Ce ne fut également un secret pour personne, depuis 1848, que l'empereur avait renoncé avec beaucoup de peine à son projet de fermer tous les établissements universitaires. De même on savait quelle haute influence avait présidé à la réduction du nombre des étudiants à trois cents par univer- -^itéy le comte Uvarow, jusque-là ministre docile des volontés impériales, ayant abandonné son portefeuille parce qu'il considérait comme contraire à son honneur d'exécuter cette mesure ainsi que d'appliquer aux lycées l'ordonnance qui supprimait l'enseignement de la langue grecque.

Il semblait que l'on prit plaisir à provoquer à tout propos de la part des universités une éclosion de haine contre le gouvernement. Celui-ci ne tolérait les haut^^

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écoles scientifiques que comme un mal nécessaire, et plus d'une fois il fut tenté de réaliser à Jeur égard la réforme dont parle Skalosub dans la comédie de Gribojedow:

Si je pouvais agir à ma gaise

Je ferais maison nette.

On fermerait collèges et lycées,

On chasserait les professeurs.

Au lieu de la cantilène écolière,

On entendrait le commandement des chefs,

Et seulement les jours de fôtd

Je permettrais qu'on lût un livre.

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L'auteur de ces pages ne croît pouvoir mieux compléter le tableau de la situation faite aux Universités russes sous le régime de l'édit de 1849, qu'en relatant les impressions qu'il éprouva lui-même lorsqu'il était étudiant à l'Université de Pétersboupg, l'année de la prise de Sébastopol (automne 1855).

Quelques traits caractéristiques marquèrent son admission dans cette école. Ils annonçaient pour celle-ci l'heure d'une décrépitude prochaine.

« A l'Université de Dorpat, où les cours se faisaient en allemand, on exigeait des élèves une certaine connaissance de la langue russe que je ne possédais pas alors. — A Pétersbourg, le russe, qui était cependant la langue usuelle dans l'enseignement et les examens, n'était pas considéré comme obligatoire et les jeunes gens qui sollicitaient leur admission pou-

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valent se tirer d'affaire en se servant du français. En ce qui concerne la philologie, l'épreuve n'aurait pas dépassé les forces d'un élève de troisième dans un gymnase allemand. Le grec n'était pas obligatoire pour les juristes et lorsque je demandai à être interrogé sur les auteurs de cette langue, la traduction que je fis des dix premiers vers de l'Odyssée produisit un si heureux effet sur l'examinateur qu'il crut pouvoir m'annoncer la cinquième boule (c'est-à-dire le meilleur témoignage). Quant au latin, il sufflsait d'expliquer quelques passages de César ou de Tite-Live ; vous aviez le choix dQ l'auteur. On ne paraissait attacher quelque icnportânce qu'aux sciences mathématiques et à l'histoire russe. L'examen de cette dernière branche était confié à M. Ustrœlow, historiographe de Tempire et panégyriste du tzar Nicolas, un vieux pontife que chacun détestait à cause de son orgueil et de sa courtisanerie. Il avait publié un manuel que l'élève était tenu de lui réciter mot à mot. Du reste son seul souci était de veiller à ce que personne ne se départit du respect qui était dû à sa qualité de conseiller secret. L'étiquette exigeait que l'on restât debout. Nous vîmes un moment apparaître le recteur Plesnew. Ce savant aimable, l'ami et l'exécuteur testamentaire du poète Puschkin, ne fut honoré par aucun des assistants d'une attention particulière. Il ne venait là que pour la forme. Tout le monde savait que la haute direction de l'Université était ailleurs, qu'elle appartenait toute à Alexandre Iwanowitsch, l'inspecteur

toi

général, le fiiTOri da conteDr Mussm-Postlikiii. Célatit un homme ignorant, mais d*nn bon natond malgré son apparaite bralalité. n défait son influence à rénergie avec laquelle il maintenait la discipline et soumettait pitrffasseufs et élères aux formalités dœpotiques du règlement. Coupe de la barbe, laigeur du iliux* col, aucun détail du costume n'échappait k Tœil du mattre. H semblait que ce rigorisme renfermât tout Tesprit, toute la portée sociale de rétablissement. Aussi lorsque, après nos trois jours <f e3ramens, Alexandre Iwanowitsch nous en annonça l'heureuse issue par ces mots : « Prikaskiieseljœ formmsekitj^ faites-tous faire un uniforme », la formule nous parut-elle classique et exactement appropriée aux circonstances.

n La société au milieu de laquelle j'appris cette bonne nouvelle était si mélangée et si bizarrement composée, qu'elle mérite bien une description. Nous étions quatre jeunes gens; nous nous étions rendus dans la salle où Alexandre Iwanowitsch et ses collègues estimcûent les résultats de l'examen. II s'agissait pour eux d'une opération toute mécanique. Chaque examinateur plaçait un chiffre en regard du nom de chaque candidat. On additionnait les chiffres et on en divisait le total. Il fallait une moyennne de trois boules ou de trois points pour être agréé.

» J'avais pour compagnons les personnages les plus divers ; un prince géorgien, à la taille élancée comme un jeune arbre; il portait le bonnet de peau de moig^des

40^ RUSSES £T AUEH4NDS

Tcherkesses, et la robe rouge de rArménien. On voyait plusieuFS poignards à sa ceinture. Il s'exprimait fort mal en russe; spn voisin, un juif caralte, superbement drapé dans son manteau violet, était i^on moins igno* rant et se servs^it du français pour se faire comprendre. Tous deux entendaient se vouer à l'étude des langues orientales. Le troisième portait un nom allemapd. Il avait voulu étudier la théologie, mais n'était pas parvenu à réaliser ce projet. Fils d'un employé des cuisines impériales, il appartenait à une catégorie de sujets que le tzar Nicolas avait expressément écartés 46S études académiques. Les universités de" Porpat d'Uelsingfors lui avaient été fermées. Mais sur les bords de la Neva, il y eut de tout temps, sqlon Ip mot de Tartufe, des accommodements avec le ciel. On pensa qu'il y aurait quelque avantage à se montrer bienveiliï^nt pour un jeune homme dont le père approchait la personne du souver rain. On l'immatricula sans difficulté en faisant cette remarque que deux de ses frères étaient déjà de l'Ur niversité et qu'il serait injuste d'en interdire l'apcès au cadet.

» Notre entrée dans les classes universitaires s'effectua solennellement. Elle coïncidait avec l'ouverture d'une Faculté nouvellement créée pour l'étude des langues orientales. Devant une assemblée où l'isla-? misme comptait plus de fidèles que tout autre culte et où des professeurs venus des frontières de l'Asie tenaient )e premier rang, un cbour de popes et de 4es-

LBi UlilVEfiSITéS RUSSES 103

servants entonna le « go&podi pomilui [kyrie eleison) » • Puis ee fut up discours célébrant la louange d^ tous le3 bauts protecteurs de Técple; unepriàrfi pour |a famille impériale; finalement une aspersion d'eau bénite doQt mes deux voisins, le Carai(te et leQéoFgien eur^int l0ur large part.

» 1^0 jour suivant commencèrent les cqur^. {^orsque pour la première fois je traversai les longs corridors sombres où les étudiants se tenaient pendant les iptervaUgs des Ijsçons, je demeurai fort surpris à Taspect de (}eui: pièces de panon montées que manœuvraient quefr qi)es jeunes gens sous la conduite de plusieurs ^qusofQciers. Un camarade me demanda si je pe pen^i^ pas prendre part à la Marschirowka, ajoutapt qiiq cel^ n'était obligatoire que pour les élèves des cpur^ supérieurs. Je m'informai alors et j*appris qu@ l'empereur ayant visité l'école peu après le comlpencenient des hostilités et voulant témoigner de la satisfaction que Jui avait causé la bonne tenue de rétablissement^ ^Vj^it envoyé ces deux canons avec Tordre de s'exercer ^ leur maniement en vue d'une participation possible de la jeunesse universitî^ire à la défense nationale. Ces exercices que dirigeaient deux vétérans de la garde fufent tout d'abord l'objet d'un empressement extraordinaire; mais après 1^ catastrophe du 19 février, l'activité se ralentit et seuls les élèves des cours supérieurs furent appelés à prendre part h la. manœuvre, Cette pirconstance exceptée, pendant les huit mois que je

passai à Pétersbourg, nous n'éprouvâmes jamais le moindre contre-coup des événements qui se précipitaient sur la frontière sud. Les nouvelles de Grimée étaient accueillies par les étudiants avec la plus complète indifférence. Le 16 août, « nous » étions battus à la Tschernaja, le 8 septembre Malakof était emporté d'assaut, deux jours après les Français occupaient le côté sud de Sébastopol...

» Tout cela nous laissait insensibles.

» Nous avions bien autre chose à faire que de nous occuper des désastres subis par nos armes. La chronique scandaleuse de la ville, les petits faits de la vie d'étudiant, nos querelles avec les professeurs et les inspecteurs, mille histoires de brasseries et de femmes, tels étaient nos soucis habituels. Nous vivions comme en pleine paix. La nouvelle de la prise de Sébastopol ne changea rien à nos plaisirs accoutumés.

» La partie de billard chez Dominique fut jouée comme à l'ordinaire, les paris s'engagèrent avec la même désinvolture que la veille; on déjeuna chez Wolf et l'on prépara une escapade pour le soir. Il s'agissait de se rendre en secret à un bal public. Lorsque par hasard la causerie effleurait les événements politiques, on regardait autour de soi s'il n'y avait pas quelques écouteurs, puis l'on se répandait en sarcasmes contre les dépositaires de l'autorité. Nul élan patriotique ; la défaite de l'armée russe ne soulevait aucune émotion dans nos âmes. Il n'y avait pas de

LES UHITKISITBS ICSSES 105

haine eontre rennemi de la patrie» pas d*amertume contre la fiitalité qui nous accablait. Quelques mots sur rineapacité des chefe et la supériorité d'organisation de l'armée française; c'était tout. La contersation reprenait bientôt son cours habituel.

» La Russie recueillait ainsi les fruits du système de pression introduit dans les écoles. On avait à ce point réussi à étouffer toute aspiration libérale et généreuse que, dans ces jours de deuil et de danger pour l'empire, le nouvel amant de mademoiselle Mila^ le succès de Fanny Gerito dans son dernier rôle, une piquante anecdote sur l'ignorance de Tiospecteur général en matière- ^de science, quelque brutalité du curateur Mussin-Puschkin à l'égard des étudiants civils, préoccupaient plus la jeunesse que l'histoire et la gloire du pays pour le service duquel elle se préparait. La science et les arts étaient tout aussi bien exclus des conversations que la politique. Terre-à-terre absolu ; les seules sources où l'on puisait étaient les manuels et les vieux cahiers que les générations se transmettaient ; la vie intellectuelle ne trouvait pas à s'alimenter autre part.

» C'est à peine si un livre défendu venait parfois éveiller des instincts de curiosité trop endormis, par le récit d'un scandale de cour ou par des attaques épileptiques dirigées contre les classes dirigeantes. Les étudiants pauvres étaient seuls studieux et suivaient les cours avec régularité. Les autres se contentaient do

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venir de temps à autre faire acte de présenoe dans les corridors et de passer sous les yeu2ç des> imspepteurs afin de se rappeler h leur souvenir et d'obtenip plus tard un témoignage de fréquentatiop.

)) L'Université comptait alors 399 élèves qui se divisaient en trois catégories. Jl y avait d'abord les jeunes gens de condition; la plupart demeuraient dans leur famille ou chez des parents. On les rencontrait le matin dans les traktirs de l'aristocratie, le soir dans les salons ou au théâtre. D'élégants tfaineaux les conduisaient ou venaient les prendre à la porte de l'Université.

» Il y avait ensuite le groupe des provinciaux où se mêlaient les fils d'employés ou de geps de métier de Pétersbourg. Ceux-ci ne fréquentaient pas une société choisie. Ils passaient à fumer et à boire une vie obs* cure dans les brasseries et les bals interlopes. Quelques semaines avant les examens feulement, on les voyait s'inquiéter des études universitaires.

}} La troisième catégorie était celle des malchanceux qui vivaient péniblement du produit de leçons particulières. Leur conduite était exemplaire et rien ne ralentissait leur zèle. Naturellement ils se trouvaient sous la dépendance des maîtres et des inspecteurs qui leur accordaient une fréquentation gratuite des cours ou leur faisaient obtenir une pension de la couronne.

)) Mentionnons aussi une petite coterie d'irréguliers, quelques Allemands qui, agrémentés d'une douzaine d'élèves de TEcole de chirurgie, menaient selon le^

LBS UNIVERSITÉS RUSSES iOl

usages de leur pajrs une joyeuse vie d'étudiants dans les repaires à volets clos du quartier de Wiborg, buvant seC) chantant des « lied » et jouant de la rapière, le chef orné d'une casquette aux couleurs éclalantes^ Us ne dédaignaient pas non plus de prendre part aux frasques des autres étudiants et aussi bien que les Russes ils savaient tenir leur rang dans les rondes des bals publics.

ir Les rapports avec les professeurs n'étaient ad mid que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. L'alitorité les voyait de mauvais œil. Il fallait donc se montrât prudent* Les membres les plus Agés du personnel enseignant étaient en général des hommes fbj^t instruits qui avaient fait leurs études à Dorpat ou à l'étranger. Ils étaient suspectés de libéralisme et devaient avoir recours pour se préserver de tout désagrément aux plus minutieuses précautions. Les plus jeunes avaient subi les fatales influences du système^ Leur société était sans charme; c'étaient des gens d'allures timides sur le caractère desquels on ne pouvait oompter.

. » Le professeur qui cherchait à se faire bien valoir auprès du curateur et aspirait à une carrière plus brillante devait affecter à l'égard de la jeunesse des airs sévères et une rudesse toute militaire. Ce curateur était un vieux béquillard qui avait perdu sa jambe à la bataille de Culm. Il avait abandonné l'uniforme de général pour revêtir l'habit bleu du ministère de Tins-

traction publique. J'appris à le connaître dans les circonstances suivantes :

> Un jour que nous nous étions attardés dans une des salles de TUniversité, un vacarme épouvantable se fit entendre du côté de l'entrée. Nous vîmes alors apparaître devant la porte un vieillard, la poitrine constellée de décorations ; la bouche pleine d'invectives, les yeux fulgurants, il agitait contre nous sa béquille avec de grands gestes menaçants. Nous nous esquivâmes. C'était le curateur. Il était venu sans se faire annoncer et avait été scandalisé des libertés que prenaient les élèves dans les intervalles des leçons. C'étaient des rires, des appels, des courses, toutes choses contraires à une bonne tenue de l'école. Effrayés, le recteur, l'inspecteur général, les quatre surveillants accoururent. Us croyaient à un incendie. Ils parvinrent à grand peine à calmer le vieux dignitaire. Ils lui promirent d'ouvrir une enquête sévère sur les causes et les auteurs du scandale. Le lendemain Alexandre Iwanowitsch nous tint un grand discours où pour la centième fois il nous menaçait des mesures les plus rigoureuses. L'affaire en resta là. On l'oublia. Les principaux coupables n'eurent pas à expier par la prison le flagrant délit dans lequel ils avaient été surpris.

» Comme je vivais d'une manière très retirée, je ne puis citer qu'un fait d'expérience personnelle en ce qui concerne les conflits avec les autorités universitaires.

Lablache venait de débuter à TOpéra et je résolus d'aller l'entendre. Mon uniforme de grande tenue ne m'avait pas encore été apporté et comme le costume de récole était sévèrement interdit dans les établissements impériaux des beaux-arts, je m'habillai en civil. Je ne fus pas plus tôt installé dans mon fauteuil que je remarquai, assis non loin de moi, un de nos inspecteurs. Un surveillant de l'Université est en effet spécialement chargé du service des théâtres. Il est tenu de passer toutes ses soirées à l'Opéra afin de. surprendre toute infraction aux articles du règlement qui concernent la tenue. Pendant Tentr'acte, on m'engagea à rentrer prudemment chez moi. Le lendemain, je fus appelé par Alexandre Iwanowitsch : « Si cela se répète, me dit-il, je vous ferai arrêter. » Cet arrêt me fut notifié en allemand. L'inspecteur général daignait prendre en considération ma qualité de compatriote.

)) Telle était la liberté dont nous jouissions en 1855 à runiversité de Pétersbourg. Il me reste à dire maintenant quel profit scientifique pouvait nous offrir la faculté de droit de cette résidence impériale. . » Les leçons du premier cours comprenaient seulement l'encyclopédie du droit, la logique, l'histoire du droit russe, et le droit public national; nous écrivions nos cahiers sous la dictée des professeurs. La logique nous était enseignée par un gros ecclésiastique russe au visage enflammé. L'approbation du saint synode dirigeant était pour lui le centre autour duquel rayon-

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nait toute philosophie. On riait de ce maître, iqais auàsi on le craignait. Dans les examens, « ce gredhi d (ëomme me Talûrma mon voisin le Géorgien) s'atta- ' quait de préférence aux étrangers afin de les forcer à suivre son cours.

» Le professeur de droit russe était tlii jetlHë agrégé à la physionomie blonde et ascétique, M. Andrelewski ; son entrée en fonctions datait de la veille* Son attitude strictement correcte cachait mai l'ambition qui le poussait aux emplois supérieurs et Ton voyait qu'il ' s'imaginait porter an uniforme brillamment chamarré sous la tunique modeste du débutant.

» Son discours d'ouverture nous fit sourire. Il exhorta d'abord ses auditeurs à le suivre avec un complet dévouement dans la voie ardue des recherches scientifiques et à ne reculer devant aucune fatigue pour arriver à la connaissance de la vérité. Ce préambule tombait à pic sur un exposé de la constitution des pouvoirs politiques en Russie et de l'origine divine des lois existantes ! Le cours était divisé en deux parties. La première, consacrée à l'étude du droit public russe, ne fiit qu'une mosaïque de préceptes et de règlements relatifs à l'organisation bureaucratique la plus défectueuse du monde entier. La seconde comprenait les droits politiques des diverses classes de sujets; et cet enseignement était conçu dans un esprit si large que nul ne pouvait espérer obtenir la cinquième boule s'il ne connaissait exactement et par le menu

le cercle d'opérations de chaque bureau ministériel.

» Comme le droit romain et son histoire ne se trouvaient pas compris dans le programme de première année, l'enseignement théorique se résumait dans une sorte d'encyclopédie du droit, et dans l'histoire du droit russe. Cette dernière branche était confiée à M. Kaltoykow, un professeur de talent. Ses leçonë offraient un véritable intérêt, surtout dans la partie felative au droit primitif. Mais elles laissaient une lacune entre le vieux droit des Russes et la législation du t2ar Nicolas; les deux époques n'étaient pas liées. De pluslç maître semblait ignorer la « Prawda Russkaja » et les hypothèses formées sur son origine, tan- . dis qu'il portait notre attention sur une masse de faits niolûâ importants qui devenaient la terreur des examens. Quant à l'encyclopédie du droit, si elle ne devait en aucune façon augmenter notre bagage scientifique, la faute n'en était pas à nos professeurs.

» Toute excursion dans le domaine du droit public européen était formellement interdite ; aucune révélation sur l'influence du droit romain ne devait nous être faite. Les étudiants des premiers cours étant ainsi condamnés à Ignorer les Insti tûtes et l'histoire dvL droit romain, les connaissances qu'ils pouvaient acquérir n'avaient plus qu'une portée toute secondaire. Led promoteurs de cette belle « éducation nationale » savaient déjà cependant, il y a vingt-cinq ans, que le sol sacré de la Russie est toujours resté vierge dô l'vck-

fluence du code de Juslinien et du droit canon, et que ce n'a pas éié une cause d'infériorité pour les nations de l'Est d'avoir subi cette influence.

» Ajoutons que les trois quarts des publications littéraires, historiques, scientifiques, étaient frappées par la censure et défendues, que le petit nombre des journaux tolérés se composait du Nord (do Bruxelles), de la Gazette de la Croix {de Berlin) et d'une demidouzaine de feuilles étrangères analogues, des journaux officiels et de deux organes russes soi-disant indépendants : V Abeille du Nord et le Fils de la Patrie; voilà de quoi se faire une idée suffisamment juste de la vie littéraire et scientifique de notre école supérieure.

» Et cependant il était universellement reconnu que les étudiants de l'Université de Pétersbourg étaient mieux partagés sous le rapport du développement intellectuel que leurs collègues de Charkow, de Kasan et de Kiew. Cela tenait évidemment à la situation moins favorisée de ces villes (il n'y avait pas encore de chemins de fer) et à leur nombre plus considérable d'élèves dépourvus de ressources personnelles (1). »

(1) En 1855, l'Université de Pétersbourg comptait 399 élèves; celle de Charkow, 483 ; celle de Kasan, 340; celle de Kiew, 616.

En 1848, c'est-à-dire peu avant la promulgation de Tédit de restriction, le nombre des étudiants de l'Université de Saint-Pétersbourg était de 731 ; Kiew en comptait 663 à la même époque.

Quelques années s'écoulèrent et de la situation que nous venons de décrire, comme des personnages qui la remplissaient de leur importance, il ne resta plus rien. Dès le premier souffle d'air renouvelé qui se répandit sur la vieille plaine sarmate et prépara l'émancipation des serfs, le système universitaire s'affaissa comme un château de cartes.

Au printemps de 1858, le plus libéral des curateurs, Kowalewski, de Kasan, prit, à la place de Norow, la direction du ministère de l'instruction publique. La seule nouvelle de ce changement produisit un effet immense. Un abîme s'ouvrit sous les pieds de Mussin- Puschkin et de ses congénères ; la puissance si redoutée des Alexandre Iwanowitsch s'effondra; les popes appelés aux fonctions de professeurs de philosophie furent rendus à leurs dignités premières; on réinstalla dans leurs chaires les professeurs de droit public; les

sciences proscrites refleurirent; maîtres et élèves virent tout à coup leurs situations respectives absolument changées. Avant même que le nouveau Statut qui se préparait sur les ordres du ministre fût achevé, on abrogea Tédit de 1849; les prescriptions limitant le nombre des élèves dans les Universités furent rapportées ; on rendit aux conseils académiques le droit d'élire librement les recteurs ;.la contrainte de l'uniforme fut abandonnée ; les abus bizarres qui s'étaient glissés dans les examens d'admission disparurent.

Tous ces usages surannés étaient devenus impossibles depuis que 1ib gouvernement avait re»du aux Jlusses la liberté de voyager à l'étranger et que la censure et son Index prohibitorum se trouvaiei^f; rélégués au rang des vieilles armes rouillées ; depuis que la presse périodique pouvait adresser ses encouragements même au radicalisme le plus avancé; depuis surtout que le Kolokol{ldL Cloché) de Herzen était devenu dans rÉtat une puissance que l'on redoutait plus q\xe celle de la troisième section (la police de sûreté)^ Tout 0e qui jusqu'alors avait été en faveur était tombé m discrédit. Ce que l'on refusait hier encore d'apprécier était aujourd'hui entouré d'une haute considération. On portait maintenant aux nues l'étudiant que Ton regardait autrefois avec dédain. C'est sur lui, disait-on, que repose l'avenir. L'opinion ne cessait de lui prodiguer des flatteries et des encouragements. En foule les jeunes gens se pressaient dans les Universités; ca fut,

son pas les vétérans de l'ancien ordre de choses, m^is cette ardente jeunesse qui fit entendre dans les conseils la libre parole. Et sans qu'une protestation osât s'élever» de toutes les chaires descendaient des doctrines qui niaient audacieusement les idées d'autorité acceptéo^ jusqu'à ce jour.

Dans l'espace de quelques années le nombre deis étudiants de pétersbourg, Moskou et Kiew doubla (1) ; c'étaient maintenant la classe moyenne et les couches inférieures de la société qui fournissaient ^ux Universités leur principal appoint. Les écoles ecclésiastiques se virent notamment abandonnées par un fort contingent d'élèves. Toute cette masse flottante de jeunes hommes manquait en général de moyens d'ej^istence et d'études préparatoires, mais elle apportait une bonne volonté évidente, obéissait à des sentiments dont on ne pouvait méconnaître le caractère. Jusque-là, la jeunesse universitaire ne s'était guère préoccupée des affaires publiques; à présent, Ton île devenait quelqu'un qu'en s'exerçant dans les discussions politiques, et chacun cherchait où était son devoir dans la solution des questions du jour. Des sociétés d'étudiants se formèrent à la manière allemande; on organisa des conférences politiques, des cabinets de lecture, des caisses de secours pour les étudiants pauvres, des sociétés scientifiques et philanthropiques;

' (1) Le nombre des étudiants en 1860 était de i,t.78 à Pétersbourg; de 1,653 à Moscou et de 1,062 à Kiew.

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on négligea les cours de danse pour fréquenter le club des joueurs d'échec où se trouvait le quartier général du parti radical. La lecture des journaux et les débats de la politique avaient ainsi pris une place importante dans l'éducation des citoyens.

Toutes ces entreprises obtinrent non seulement l'appui sympathique du nouveau personnel enseignant, mais le public y applaudissait lui-même et s'efforçait de multiplier les preuves de l'esprit libéral qui l'animait.

Le premier rôle, dans cette brillante rénovation, appartint à l'Académie de médecine et de chirurgie. D'école de dressage pour la servitude, comme on l'appelait précédemment, elle devint le foyer où s'allumait l'esprit delà « race nouvelle », le centre de l'action nihiliste sur tout l'empire, telle que l'a si admirablement décrite Tourgueneff.

L'exemple donné par cette école fut aussitôt suivi par les autres établissements de la résidence et par les Universités de province. Le directeur de TAcàdémie de médecine et de chirurgie était cependant le général Milioutine, ministre de la guerre* C'était le plus libéral et le plus populaire des conseillers du tzar. De tous côtés (excepté dans les Universités de Dorpat et d'Helsingfors que l'on tenait autrefois pour suspectes), la jeunesse, impatiente de secouer le joug, se révoltait contre les actes de l'autorité ; la mode était aux émeutes scolaires petites et grandes : collégiens, cadets.

LES UNIVERSITÉS RUSSES i

éisoliers de tout grade trouvaient bon d'imiter l'allu de leurs aînés.

Le malheur voulut que le paroxysme de cette agi tion coïncidât avec Tacbèvement du nouveau stal universitaire ; le parti réactionnaire encore puissan la cour s'empressa de mettre cette circonstance profit et de présenter le ministre de l'instruction p blique Kowalewski comme le principal instigateur tous ces désordres. Dans son rapport, le ministre pr posait l'adoption d'un système semblable à celui (\ fonctionnait en Allemagne et appuyait l'introducti dans le statut d'un certain nombre de clauses libérale Ce projet fut rejeté en grande partie. M. Kowalewî dut abandonner son portefeuille et l'amiral Putjâtii qui revenait du Japon, fut désigné pour lui succédi Cette tentative de faire rentrer les choses dans l'a cienne ornière eut des conséquences déplorables. ] automne 1861 des révoltes éclatèrent à Pétersbourg à Moscou; les cours furent suspendus pendant pi sieurs mois ; plusieurs professeurs distingués quiltère l'Université et continuèrent, dans des conférences si vies par un nombreux public, l'enseignement que l'a torité scolaire avait cru devoir proscrire.

Putjatine s'était laissé séduire par un projet de i forme renouvelé du système universitaire angl dans lequel l'Eglise et l'Etat s'accordaient un muti appui. L'application de ce projet entraînait pour '. étudiants la perte de leurs droits d'association et

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dissolution des sociétés de secoars qu'ils avaient fon^ dées avec l'assentiment personnel del'eippereur. Getti^ mesure insensée provoqua les plu^ vivas colères ; elle poussa au désespoir les malheureux auxquels ellQ arrachait leurs moyens de subsistance ; le public instruit s'émijt d'une si grande injustice et' se fit l'allié de l'Université dans ses réclamations contre le pouvoir.

Alors seulement l'on se rendit compte du prodigieux changement qui s'était réalisé dans les idées depuis quelques années. L'opinion se prononça avec une si énergique décision pour la cause des étudiants persécutés que le comte Putjâtine, le curateur Phi- Ijppson et le recteur Sresnewski se virent obligés dp prendre leur retraite, et que le ministère dut promulguer un statut répondant à toutes les exigences de l'époque. La direction de l'instruction publiqqe passa alors aux mains d'un libéral connu, le secrér laire d'étal Golownine. Comme pour rendre plus signi^ ficative encore l'issue de cette crise, le général Ignatiew (le père du diplomate de ce nom), qui s'était montré le complaisant dévoué du conseiller Putjàline, donn^ sa démission de gouverneur de la résidence, poste où il fut remplacé aux applaudissements de tous par le prince Suwarow que son humanité avait fait aimer.

L'histoire de cette révolution de palais est trop connue pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter. Il s'agit d'événements analogues à ceux qui presque chaqup année provoquent des troubles dans les hautes écoles de

LES rsnxssiTÉs busses 119

la Russe, y compris les établissements nouveUement fondés de YarsoTîe et d'Odessa. Cest TétemeUe his* toire de TesclaTe qui brise ses chaînes. On Toulait enlever à la jeunesse des droits qui lui étaient acquis depuis soixante ans, on cherchait à la ramener sous un joug odieux, incompatible avec Tesprit de la civilisation moderne. D'incessantes' et incohérentes ré* formes bouloTersaient l'UniTersité ; tantôt tel système philosophique l'emportait, tantôt le système contraire; un jour c'était des ma3Ûmes libérales que proclamaient les hommes d'État chargés de la direction des hautes études ; le lendemain le rigorisme et une discipline brutale renaissaient de leurs cendres. Une situation aussi tendue devait immanquablement aboutir à quelque fatale extrémité.

Le statut impérial du 1/13 juin 1863 stipula d'assez importantes concessions faites à Tesprit nouveau ; il rendit plus indépendante l'administration des Universités, assura dans une certaine mesuhe la liberté de l'enseignement, augmenta les ressources, doubla presque les honoraires des professeurs, accorda do nouveaux privilèges aux élèves. Trente ans auparavant, une réforme aussi considérable eût élé accueillie par une explosion de joie et d'enthousiasme. Aujourd'hui l'on ne se montre qu'à demi satisfait ; on trouve trop puissante encore l'influence des curateurs ; on constate que les étudiants no possèdent pas un droit formel de réunion et d'a3Sociation, qu'ils restent placés sous lu

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dépendance d'une police universitaire et qu'aucune garantie réelle n'a été en somme obtenue pour le maintien des droits si péniblement conquis.

L'esprit d'association si vivace parmi les professeurs et les étudiants allemands ne se retrouve pas dans le môme milieu en Russie. Les étudiants russes gravitent isolément autour du faisceau de leurs droits^ réclamant pour ceux-ci une sauvegarde que seul un gouvernement constitutionnel pourrait leur accorder. La plus légère atteinte portée à ce qu'ils considèrent comme des droits établis, la moindre déviation du régime de tolérance où s'enferme l'autorité à leur égard, prend aussitôt les proportions d'un attentat. On y voit une tentative faite pour restaurer le vieux système exécré. Et l'on y répond en affirmant des prétentions évidemment inconciliables avec l'état politique actuel.

Ces défiances de la jeunesse universitaire ne sont pas toutefois absolument injustifiées, comme l'a prouvé une circonstance récente.

D*un trait de plume, TAcadémie de médecine et de chirurgie de Pétersbourg s'est vue dépouillée de toutes ses libertés, réduite au rang d'un internat militairement discipliné, et restreinte au tiers de ses élèves. Et cela parce que les étudiants de cette école avaient hasardé quelques observations au sujet du régime auquel se trouvaient nouvellement soumis les élèves de l'école vétérinaire de Charkow.

Où remarquera par cet exemple qu'une sorte de

IMS LSiiuaois Krsss iii

solidarité dlntérêt imit entre esx ^ Kai'.t-i'^ r:âs^ quel que soit rétaUisBeflie&t&jatLfi r£iiêrei.L C^st q::» la même épée de Damodès ks meca^iî tocs. Il 'â?t iiatirei qu'une même crainte les ai: ^sr^CfUS i îiûçier li devise du : « Tous pour un un^ Un i^yir toos. >

U est question aujourd'hui de pLaeer toas !€s établissements d'instruction supérieure soos la dépezn dance unique du ministère de rinstmction publique. Les répressions, s*ii y a lieu, pourront être ordouLées dès lors partout avec une égale énergie.

Ce butsera441 atteint?

Le mouvement scolaire de ces dernières années ne le fait pas prévoir, et il ne nous parait pas possible qu'on puisse rétablir le vieux système de tutelle. Les projets du ministère, loin d'aboutir, aggraveront les difficultés.

Pas plus que les étudiants eux-mêmes, les pouvoirs publics ne semblent comprendre les véritables conditions de Tordre et d'une bonne législation sur la matière.

Aux désordres incessamment répétés de la gent écolière répondent avec non moins de fréquence les actes arbitrages de Tadministralion.

Il en résulte que chaque année des centaines de pauvres étudiants sont expulsés des cours et jetés sur le pavé des grandes villes. Privés de toute ressource, ces malheureux exploitent la pitié qu'ils inspirenl ou les haines sourdes qui travaillent les populations. Ils

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deviennent ainsi les prolétaire» de l'intelligence. Us poussent leurs anciens camarades dans de folles équipées, organisent de petites conspirations, se font les intermédiaires des révolutionnaires et nihilistes éipigrés en Suisse et « vont dans le peuple », selon leur expression, c*est-à-dire ils se livrent à iine active propagande, inculquant leurs doctrines sinistres et obscures aux mécontents des classes laborieuses, aux jeunes Olles émancipées et aux petits écoliers que stimule l'ambition des hautes destinées.

Tourgueneff a mis dans tout son jour ce monde de fan)éUques et de conspirateurs ; il l'a étudié en suivant patiemmejit la longue série des procès criminels. Ses romans « Pères et enfants a et « Terres vierges » sont le fruit de cette observation consciencieuse des faits.

liCS débats de Tafifaire Solowieflf, le traître et le régicide, ne sont pas moins riches en révélations curieuses sur ces tristes dessous de Tétat social russe. Les trois quarts des révolutionnaires avec lesquels ce faiiatique se trouvait en relations, étaient, de l'aveu même de Solowieff, d'anciens étudiants qui n'avaient pu achever leurs études, soit parce qu'ils manquaient 4e ressources, soit parce qu'ils en avaient été empêchés par des niesures disciplinaires,

Cette classe des étudiants pauvres est depuis vingt ans la plus nombreuse dans les établissements universitaires.

YaiQemept on cbercharait à en diminuer Tiipportiinee par de$ mpyens de coercition.

C'est sans succès qu'on a rendu plus sévères les conditions d'admission, enlevé aux élèves des séminaires le droit d'entrie dans les Universités, et soumis les écoles moyennes, les collèges, les lycées à un système de discipline particulièrement sévère. Le flot humain ne s'est pas un instant détourné de son cours. L'agitation intellectuelle n'a rien perdu de sa puissance et de sa vigueur.

Aussi longtemps que l'insécurité actuelle durera et que les élèves des hautes écoles se considéreront comme les victimes d'un pouvoir hostile, ils se réuniront, se grouperont pour la défense commune et formeront une grande conjuration contre l'ordre établi.

L'activité prodigieuse de Solowieff s'est exercée jusque dans les provinces du Volga. Il a parcouru les villes et les gouvern^ments de Moscou, de Nowgorod, de Nischni-Nowgorod, de Wadimir, de Baratow, y passant des semaines entières, poursuivant et exposant son plan, rencontrant partout des amis et des partisauQ ; ses relations lui donnaient accès dans toutes les classes de la société ; on subvenait à ses besoins, on li^i prodiguait }es encouragement^ et \e^ conseils, on lui procurait de faux passeports, Et de |ant de personnes qu'U renjcontra et avec lesquelles il s'entretint, pas une qui le signalât à la police et dénonçât son entreprise!

Partout où Solowieff se faisait connaître comme membre de l'association secrète, il était chez lui. Et partout des étudiants déclassés devinrent les associés naturels de ce régicide.

A l'en croire, il existait à Pétersbourg une quantité de cercles ou de clubs radicaux dont les adliérents tenaient des assemblées périodiques; à Nischni-Nowgorod une association de ce genre affectait les allures d'une société de bienfaisance ; sur le domaine de Boro* mino, les révolutionnaires se réunissaient sans être inquiétés ; une forge était le lieu de rendez-vous des étudiants et des étudiantes affiliés ; ces assemblées étaient nombreuses et communiquaient régulièrement entre elles.

On ne peut encore prévoir le terme de celte situation déplorable, aussi dangereuse pour l'Etat que pour les Universités. De même on ne sait quelle sera Tissue de l'antagonisme suscilé entre les différentes classes du peuple russe. Selon une expression nationale que Haxthausen recueillit il y a déjà trente-cinq ans : u On s'est éloigné du rivage sans réussir à aborder l'autre rive, n

Le gouvernement m'a rien obtenu ni par ses concessions ni par ses mesures de répression.

Les premières, faites sans largeur d'idées, ont été régulièrement méconnues; aux secondes, toujours intempestives, qu'elles fussent rigoureuses ou modérées, on répondait par des actes de rébellion que l'Etat n*éia\i plus maître d'empêcher. Il n'y avait de tran-

quillité que dans les Universités allemande et suédoise de Dorpat et dUelsingfors. Une pratique constante de la liberté et l'habitude d'une autonomie relative permirent à ces établissements de franchir sans encombre cette époque de transition et de réforme.

À Pétersbourg, Moscou, Eiew^ Gharkow, Kasan et Odessa, la situation est aussi inquiétante aujourd'hui, si ce n'est plus, qu'au moment où se déclara la banqueroute du vieux système. Il n'y sera porté remède que lorque la Russie nouvelle aura, au moyen de règlements sages et fermes, non seulement refréné l'esprit d'insubordination des gouvernés, mais encore mis un terme à l'arbitraire des gouvernants.

C'est cet arbitraire où l'on croyait, à chaque instant, voir poindre une velléité de retour à l'ancien ordre de choses, qui a été la cause primordiale de tous les troubles universitaires de ces derniers temps.

Une organisation ferme, sérieusement respectée et garantie par la loi, voilà ce qu'il faut ; aussi longtemps qu'on la retardera, la Russie officielle gardera ses répugnances à l'égard des Universités et considérera comme incompatible avec Tordre, la liberté de l'enseignement supérieur.

lA. lffil±JE:i;:^ lEir IîjT^S

Jusqu'à Pierre le Grand, qui abandonna la vieille Moscou pour sa nouvelle capitale européenne des bords de la Neva, les tzars vécurent très simplement. Ce qui reste de leurs anciens palais de bois nous montre combien peu leur cour était fastueuse. Leurs appartements se composaient de sept ou huit pièces. L'oratoire servait de salon de réception. La salle à^manger était de dimension moyenne, car le nombre des boyards admis à s'asseoir à la table impériale était fort restreint. Les grandes fêtes se donnaient au Kremlin. Le tzar couchait avec la tzarevna dans un lit commun. La chambre voisine de la leur était réservée aux enfants. Quand ils étaient grands, on leur donnait un logement particulier composé de deux ou trois pièces : l'oratoire, la chambre à coucher et l'antichambre. Peu de décorations et de meubles. C'était se permettre un luxe inusité que d'orner les portes de découpures de bois faites à la scie, d'avoir des fauteuils recouverts de

drap ou de velours, et quelques images accrochées aux cloisons. Les lits à baldaquins et à rideaux étaient inconnus. Ce ne fut que plud tard qu'on cotistfuisit des chapelles privées dans l'intérieur du palais.

La table était des plus frugales. On mangeait dans des assiettes d'étain. Les services d'argent étaient réservés pour les repas de gala. Le bœuf, l'agneau, le porc, les coqs dinde, les canards composaient les menus ordinaires et extraordinaires. Le veau était rare, ainsi que les poulets. Servir du jambon enveloppé de papier doré, c'était se montrer splendide. Les poissons n'étaient pas non plus de choix, oh ne songeait pas à les faire venir de loin, on les péchait dans les domaine^ du t^ar, dans la Moskovâ et dans leâ autres rivières^ Au dessert, on voyait des raisins de Corinthe et deâ gâteaux au miel, des babas, et, dans les grandes circonstances, dds melons qu'on tirait d'Astrakan. On buvait du kvass, de la bière, de la limonade gazeuse, de^l'eau-de-vie, du vin grec qu'oh appelait « vin de France » .

Les petits appartements du tzar n'avaient pas besoin de beaucoup d'éclairage. On y allumait deux ou troid bougies de cire.

Eu été, les tzars et les boyardsl sortaient à cheval; en hiver, dans des traîneaux couverts. Quand le tzar était malade, il se promenait en traîneau, oiôme aux niois de juillet et d'août. Les chevaux étaient superbes, lour harnachement tout scintillant de perles, d'or et de

LA DéCADBNCE DES MGEURS l31

pierreries; mais on faisait rarement élalage de ce luxe asiatique ; le môme harnais servait pendant deux siècles.

Les enfants du tîar sortaient dans de simples chars à bancs. Les carrosses fermés n'étaient pas en usage. Sous Pierre le Grand, le riche boyard Michel Ivanovitch Loukoff, bourgmestre d'Archangel , possédait l'unique carrosse de tout l'empire. Ce véhicule en noyer, décoré de sculptures et muni de vitres, était un Objet de convoitise pour tout le monde, bien qu'il n'eût coûté que mille roubles. Le prince Menchikof voulut l'avoir, et comme Loukoff le lui refusa, il se vengea en empêchant ce dernier de toucher un héritage qui lui revenait de sa femme.

Les boyards et les hauts fonctionnaires, en vrais couttisans, se seraient bien gardés de paraître plus magnifiques que leur maître. Ils affectaient Une extrême simplicité; ils s'en tenaient aux anciennes modes ; le vêtement que les grands - pères avaient acheté, les petits-flls le portaient sans honte. La zolota^ — la tunique en drap d'or, — ne se mettait que dans les circonstances exceptionnelles et pour aller à la cour.

Les boyards plaçaient leur orgueil dans le nombre de serviteurs qu'ils traînaient après eux, car en temps de guerre, ces gens formaient leur garde du corps et leur suite. Un boyard qui se rendait à la ville était toujours accompagné d'une cinquantaine de serfs. Sa femme

132 RUSSES BT ALLEMANDS

n'eût pas osé se montrer avec moins de vingt à trente valets. Cette domesticité coûtait peu cher; on la nourrissait et on lui donnait de quoi s'acheter des bottes, voilà tout. Les livrées n'existaient pas. Les domestiques portaient le cafetan de paysan.

L'hospitalité n'ouvrait pas, comme aujourd'hui dans les campagnes, ses portes à tout venant. On n'héber- * geait et on ne régalait que ses amis, ses connaissances et ses proches.

Quant à l'éducation, elle était toute religieuse. Dans les familles, on ne trouvait pas d'autre livre que la Bible. Le boyard ne s'occupait que de l'administration de ses villages. La soumission aux parents maintenait la pureté des mœurs. Les familles vivaient sous le môme toit, ce qui fortifiait leurs liens. Et comme le déshonneur d'un seul retombait sur tous les autres, la surveillance étaitplus rigoureuse. Sous Ivan le Terrible, — bien que leur démarche pût leur faire encourir la mort, — des familles vinrent solliciter la grâce de leurs parents condamnés au dernier supplice. L'obéissance envers les vieillards était obligatoire. Les jours de fête, les jeunes gens devaient aller présenter leurs hommages aux membres plus âgés de la famille.

Elevés dans ces principes et ces règles sévères, les boyards étaient les serviteurs dévoués et loyaux du tzar. Athanazi Nagir, ambassadeur en Crimée, fut sommé un jour par le khan de quitter le pays. Jugeant que sa présence était nécessaire aux intérêts de son

matlrey il répondit : « Je ne sortirai de tes États que garrotté ou mort. »

Ces boyards avaient cependant su conserver vis-àvis de leur souverain des allures hautes et indépendantes. Boris Petrovitch Cheremeteff refusa de signer le jugement que Pierre P' porta contre son malheureux fils. Il déclara qu'il était là pour servir son empereur et non pour mettre à mort son fils.

Pierre ne se borna pas à introduire dans son empire les sciences, les arts, les métiers, les institutions militaires et commerciales de l'Occident; il y fit aussi entrer les mœurs, le confort, le savoir-vivre, le luxe, qu'il avait admirés chez les peuples civilisés. Les Russes étaient grossiers, barbares ; il voulut en faire des gens policés. Il leur ordonna de raser leur longue barbe, de remplacer leurs vêtements nationaux par l'habit européen. Puis il émancipa la femme. Jusqu'à, lors, elle avait vécu prisonnière au fond de son triste logis, comme la femme des harems orientaux. Il la fit participer aux plaisirs de la vie sociale, il exigea qu'elle se parât pour augmenter ses charmes. Auparavant, elle ne voyait que le jour de sa noce l'homme qu'on lui destinait; elle le rencontrait maintenant dans les réunions, dans le monde, et le' mariage fut comme embelli d'une douce préface d'amour.

La femme, comprenant la puissance de la beauté, chercha à l'augmenter par la parure et le luxe. Il n'y avait à cette époque qu'une seule coiffeuse à Moscou;

quand îl y avait c(uelque fête, elle conïtnençait à coiffer les dames trois jours à Tavance. Celles qui avaient passé les premières par ses maifts dortoaient trois nuits coiiséculiveis dans un fauteuil, de crainte de déranger, en se couchant, l'échafaudage de leur coiffure.

Le tzar qili n'aimait pas la simplicité dans son entourage était cependant lui-même très simple. Il portait l'uniforme; ce ne fut que pour son mariage qu'il se fit faire un cafetan brodé d'argent. Quelquefois, il s'habillait du costume du peuple. Il ne mettait jamais de manchettes, comme on le voit par ses portraits. Il n'avait pas d'équipages, il se promenait à travers la ville en cabriolet et voj^ageait en litière. Le nombre de ses domestiques et de sèâ côurtisans^ était peu con-^ sidérable.

S'il exigeait de la dépense chest ses sujets, c'était uniquement pour en faire bénéfldef le commerce, les fabriques, les industries qu'il avait implantées et qu'il favorisait. Ce fut lui qui imposa iin uniforme aux fonctionnaires. Ceux que les bienfaits du tzar avaient enrichis, — les Troubetzkoï, les Cheremetett, les Menchikof, se comrnandèrent des uniformes somptueux, tout en brocart et en passementerie d'or; leurs carrosses richement décorés, parcoururent les rues de la capitale en construction. Les domestiques furent affublés d'habits à l'allemande ; l'argenlefie étincela sur les tables elles dressoirs; on fit venir des cuisiniers del'étran-

ger, des boissoQS chères, des liqueurs de Hollande, des yius hongrois.

Le tzar voyait avec satisfaction que l'aristocratie marchait au luxe, au plaisir, donnait des fêtes, se répandait, ne regardait pas à la dépense, prenait rhabi< tude du faste et des grandeurs de TOccident.

Le favori de Pierre, le prince Menchikof, meqait un train du diable. Quand le bruit dô ses réceptions arrivait jusqu'aux oreilles du tzar, il disait en souriant : « Danilitch s'amuse ! » Les grands seigneurs se piqpaient d'imiter Menchikof et de donner des i^oirées et des festins aussi somptueux que les sieps. On se laissa aller à mille folies, des familles se ruinèrent en peu d'années. Le prince Ivan Vassilievitch Odoievski fut obligé de vendre son palais, ses villages, ses serfs; il ne lui resta que quelques domestiques qui étaient jadis ses musiciens. U les loua au public et se Qt entretenir par eux jusqu'à sa mort.

Cette soif de paraître, celte fièvre de jouissances, exigeaient des revenus inépuisables; la cupidité, l'amour de l'or envahirent bientôt la haute société et corrompirent les mœurs. Le tzar ne se doutait pas que l'avidité, l'espoir de s'enrichir par un coup de sa faveur, fussent devenus le mobile du dévouement et de l'obéissance à sa personne.

Une fois, un jeune officier s'écria dans une soirée donnée au palais : a Quant à moi, je suis toujours prôt à mourir pour le tzar. »

Pierre, qui Tentendit, lui répondit : « Tu sais que ce n*est qu'au moment du péril suprême qu'il est nécessaire de sacrifier sa vie à la patrie. »

— Sire, répliqua Tofficier, c'est à l'instant môme que je voudrais mourir pour vousl

Le tzar l'amena près d'une table :

— Étends, lui dit-il, ta main sur la flamme de cette bougie.

Le jeune homme obéit, mais il retira vivement son bras.

— Tu viens de m'offrir ta vie ; il me semble que tu en es bien économe, fit l'empereur en lui tournant le dos.

Pierre I" introduisit le divorce, si contraire aux anciennes coutumes patriarcales du peuple russe. Dès qu'il se fut séparé de sa première femme pour épouser la belle Catherine, son exemple trouva une foule d'imitateurs. Les liens de la vie de famille, jadis si solides, se relâchèrent, et les ménages dissolus ne furent plus de rares exceptions.

A la mort de Pierre le Grand, Menchikof qui connaissait lei faiblesses de l'impératrice dont il était l'amant,, et Tolstoï, qui craignait la vengeance du tzarevitch, — il avait été cause de la condamnation de celui-ci, — décidèrent la garde impériale à proclamer Catherine souveraine, bien que le petit-fils de l'empereur fût rhéritier légitime du trône, et qu'on regardât l'épouse

en secondes noces de Pierre comme une femme à peine légitime et une étrangère.

La nouvelle autocrate devint une espèce de fantoche entre les mains de l'aristocratie ambitieuse. Son règne ne dura que deux ans, mais il fut un des plus funestes aux mœurs. Elle déploya un luxe excessif, écrasant ; on eût dit un paon au milieu d'une basse-cour. Elle se livrait aux magnificences extravagantes d'une reine de Saba; elle se parait de diamants, de colliers de perles, de manteaux d'hermine ; il était défendu aux dames de l'aristocratie et de la cour de l'imiter. Elle seule avait le droit de suspendre des diamants à ses deux oreilles.

Le rêve de son amant, Menchikok, était de s'unir par le sang à la famille impériale. Dans ce but, il chercha à bâcler un mariage entre sa fille et le petit-fils de Pierre I", Pierre Alexiveitch. Mais les droits au trône de celui-ci étaient contestés, Timpératrice ayant deux filles; Menchikof glissa alors 70,000 roubles à madame Kramer, camérière de Catherine, pour qu'elle décidât sa maîtresse à désigner le jeune prince comme son successeur légitime.

^exiveitch prit la couronne sous le nom de Pierre II, et tint sa cour dans le palais même de Menchikof, son futur beau-père. Celui-ci était parvenu à éloigner Zennin, le gouverneur du tzar, et son ennemi personnel. Mais Menchikof avait un autre ennemi, tout aussi puissant, Dolgoroukof, qui accompagnait l'empereur

138 ftU^^ES ET AI'LEVANDS

dana toutes ses chasse^ et qui n'eut que trop d'occasions de nouer ses intrigues.

Un beau jour, Pierre II défendit à Menchikof de jaiuajs r^yenir à Peterhof. Il ordonnait en même temps à la cour (Je quitter te palais du favori tombé en disgrâc0f Sn vain la fille de Menchikof, la fiancée du jeune empereur, implora pour son père la faveur de se pouvoir justifier lui-même; le t^ar ne voulut rien entendre et ne revit p^S son ancien ministre.

Piôrre II s*éprit pour Dolgoroukof d'une si vive affection, qu'ils coacl^aie^t enseipble dans le même lit. Le tzar épousa plus t^rd une dç ses cousines.

Le prince Alexis Dolgoroukof avait tous les vices d'un jeune hopame riche mal élevé. L'ivrognerie, la luxure, la violence devinrent les hôtesseschojées de la maison du tzar. Pierre II avait pour poattresse la femme du prince N. L. Troubetzkoï. Celui-ci occupait un grade élevé dans l'iarmé^, et souffrait sa honte sans ouvrir la bouche. L'empereur venait s'installer dans sa maison, en compagnie de ses ^mis; il s'y enivrait et s'y livrait è la débauphe. Une fo|s, il blettit le mari de sa maîtresse. Une autre fois, il le menaça de le jeter pi^r la fenêtre.

Qieniôt il 90 lassa de p'ayolr qu'une seule maîtresse ; mais si la femme convoitée avait le malheur de lui céder de suite, il n'en voulait plus. Pour éveiller et émoustiller ses sens, il fallait les coquetteries et tout J 'appareil delà pudeur et de la résistance. Il entrât-

nait chez lui les femmes honnêtes et }eur faisait violence. Ses amis et ses compagnons se livraient^ aux mêmes excès. L'honneur des femmes fut moip3 respecté en Russie, à cette époque^ que dans upe province envahie par les Turcs.

Le jeune empereur s'en allait quelquefois passer un mois entier à la chasse. Il se faisait suivre par une armée de veneurs, foulait sans pitié les champs de blé des pauvres moujiks, et le soir, quand il rentrait dans les villes ou les villages, la princesse Dolgoroqkof l'attendait, entourée d'une foule de dames et de filles vouées d'avance aux plaisirs de ce pacha.

Tant d'excès conduisirent Pierre II à une fin prématurée.

Il n'avait pas de fils, le trône était vacant, quelques boyards furent d'avis que, puisque la seconde femme de Pierre le Grand avait régné, il était juste que la première régnât à son tour. Depuis son divorce, la veuve du tz^r avait été enfermée dans un couvent. D'autres proposèrent une des deux filles de Pierre P% la princesse Anna, femme du prince de Holstein, ou la princesse Elisabeth qui avait eu des enfants aviant son ^^ariage, mais qui avaient été légitimés.

La première l'empofta.

Cruelle et voluptueuse, elle répapdit à flots le sang de ses sujets.

Ce fut d'abord Pierre Mikhalovitch Besoutchef qui jouit de ses faveurs; puis Biren, un Âllemapd qui av^it

commencé sa carrière dans une écurie, étant simple écuyer, et qu'elle fit duc de Courlande et prince du Saint-Empire.

La forteresse de Saint-Pétersbourg devint trop petite pour la foule de prisonniers qu'on y entassait, sous les prétextes les plus futiles. Les Dolgoroukof qui avaient voulu fixer des limites à l'autorité souveraine et doter leur pays d'une constitution, furent exilés en Sibérie, détenus à Scblusselbourg , ou même mis à mort. Dimitri Galitzine fut banni, son fils Sergei éloigné de la cour, et le prince Dimitrievitch Galitzine, qui occupait le rang de conseiller d'Etat, envoyé comme sous-officier à Kizliar. On enferma à Vyborg Téofilakte Lopatinski qui avait osé écrire un livre antiallemand. Yolynski qui avait froissé le brutal amant de l'impératrice eut la tête tranchée après avoir subi les plus affreuses tortures.

Toute la cour tremblait devant Biren qui n'avait pu se défaire de sa grossièreté native. Un jour qu'il voyageait en Courlande, sa voiture se trouvant prise sur un pont trop étroit, il ordonna aux sénateurs qui raccompagnaient de la dégager et d'élargir le pont.

Ils obéirent. On les vit travailler la hache à la main, comme des ouvriers charpentiers.

Biren se vantait publiquement de son origine étrangère. Il avait attiré à la cour quantité de ses compatriotes. Les Russes étaient dédaignés, chassés et exclus des emplois. Il n'y avait de faveurs impériales que

pour les Allemands. On appela ce régime Birenovchtchinay comme on avait appelé la domination des Ta- X^vs Tatarchtchina. Une chanson populaire invoquait Pierre le Grand dans sa tombe et le suppliait de revenir pour tt châtier Biren, le maudit AUemand » .

Il avait pour compagnon le prince Alexis Borisovitch Kourakine qui s'enivrait avec lui et tenait des propos obscènes en présence de l'impératrice qui riait aux éclats. Un fonctionnaire, Tcbikirine, fut réprimandé parle gouverneur de Moscou, parce que « oubliant qu'il était dans la maison de Sa Majesté, il avait refusé de s'enivrer ».

Anna régla à l'allemande l'étiquette de la cour. Elle donna des livrées chamarrées de galons à sa valetaille. Elle fit venir des comédiens italiens et allemands; et ce qui l'égayait le plus, c'étaient les coups de bâton qu'ils se distribuaient dans leur rôle. Autour de son trône, les bouffons grimaçaient. On jouait un jeu effréné; le palais impérial était livré aux fêtes extravagantes et aux mascarades. La fortune publique et celle des particuliers se fondait dans les folies d'un luxe inouï. En deux ou trois ans, les marchands de modes devenaient de gros rentiers. Les seigneurs, entraînés par l'exemple de l'impératrice, mettaient tout leur patrimoine sur leur dos. « Mais, nous dit Manstein, il y avait là un mélange de barbarie antique et de mauvais goût allemand, les femmes étaient ridicules dans leurs toilettes à la dernière mode. Les hommes, avec un habit

142 BUSSES ET A]L^E|IAI!?DS

vici^^meni brodé, portaiept upe perruque mal foite et msA peignée. » Biren aimait les couleurs voya^t^s; ^pujt le monde jmitait son goût. Des vieillards e|i cheveux blancs arrivaient au palais costumés comme dôs Amours, — en rose t^ndre.

Anna avait un faible pour les beaux uniformes ; plus ils étaient brillants, surchargés de passementeries et dQ galons, plus elle appréciait la valeur militaire d^ ceux qui les portaient Elle créa deux nouveaux régimouts de la garde, et en distribua les emplois de colonels et de lieutenants-colonels à des aventuriers allemands. Elle méprisait les Russes, et, « comme pour humilier la pation, dit M- Bambaud, elle réduisit à recevoir des croquignoles ou à couver des œufs de poule^ deux princesses russes, Nastasia et Anicia, et deux princes russes, un Yolkonski et un Galitzine. >>

Ce fut sous son règne que l'aristocratie prit Tbabitude dispendieuse des grands dîners arrosés de vins du Rhin et de vins de Champagne. I^es boyards se construisirent d'immenses palais remplis de meubles de prix, et dont les murs et les plafonds resplendissaient de miroira. Daps les rues, on croisait d'énormes carrosses à vitres, dorés devant et. derrière, semblables à des châsses roulantes.

tt Les villes gouvernées par des femmes ne durent pas, les murs bâtis par les femmes ne s'élèvent pas bien haut », dit le proverbe russe. Anna mourut en 1740, après avoir signé la nomination de Biren à la régence.

LA DÉCADEIfCE DES MOEURS 143

pendant Id ffiinoi'ité d'Iyan de Brunswick. Mais un complot outdl par deux Allemands, Ostermannn et Munich, débarrassa le peuple russe de ce maître insupportable; Birôn fut enlevé de son lit par une froide nuit de novembre, et envoyé en Sibérie; sa femme, la duchesse dé Cotiflande, jetée presque nue hors du palais. Elisabeth Pet^olrna qu'Un coup de main mili-» taire avait portée au trône, éssdya de réformer les mœurs, d'arrêter la décadence, mais le mal était trop profond, il avait pénétré dans le sang, et des mesures de simple police furent des palliatifs inutiles. On passa les) ivrognes par les verges, on leâ chargea de chaînes; on confisqua les tabatières de ceux qui prisaient; on distribua dés catéchismes; on interdit dansi les grandes villes leâ bainâ publics, communs aux hoDlttie^ et aux femmes. Ces ukases u'em péchaient pad le brigandage de se développer et de rendre Saint-^ Pélersbourg et Moscou aussi dangereux qu'Un bois mal famé.

L^impératrice était si ignoranle qu'au dire de son secrétaire Volkof, elle ne savait pfiis seulement que l'Angleterre est une île. Elle était si indolente et si paresseuse que beaucoup de documents relatifs à des affaires intérieures urgentes ne furent signés qu'après des années. Elle poursuivait ses adversaires d'une haine implacable, s*enrageant après eux. Les boyardd effarouchés avaient, dans leur éternelle angoisse, perdu toute fierté, toute dignité personnelle. Quand le comte

Pierre Semenovitch Soltoukof fut arrêté et conduit enchaîné devant Elisabeth, il tomba Ji genoux. Son cousin s'écria :

— Te voilà aux pieds de l'impératrice, toi qui hier encore conspirais contre elle I

Elisabeth ne fut pas plus difficile qu'Anna ne l'avait été, dans le choix de ses favoris. Fedorovitch Apraxine qu'elle prit pour premier amant, n'était qu'un homme cupide et borné, mais un libertin connaissant son affaire ; Bestouchef, un peu plus désintéressé, était toujours ivre.

Apraxine déployait un luxe de satrape. Dans ses garde-robes s'entassaient par centaines de riches habits ; il possédait plus de 500 chevaux de labour et 50 chevaux de selle et de trait, de race anglaise. Le comte Tchernichew jetait l'or par les fenêtres. Il pouvait se permettre les plus folles dépenses, car il avait trouvé un moyen bien simple de s'enrichir; il acheta, par exemple, une fabrique de l'Élat pour 90,000 roubles, et après l'avoir exploitée et ruinée, il la revendit à l'État pour 900,000 roubles.

Pierre Ivan Chouvalof, le favori le plus célèbre de l'impératrice, avait une manière à lui de gagner les faveurs de la souveraine, manière qui n'était pas originale, mais qui fut toujours couronnée de succès : il flattait sa maîtresse.

Quand, au Sénat, on parlait des plaintes du peuple écrasé d'impôts, Chouvalof répondait que pour les

plaisirs de Sa Majesté on devait toujours trouver de l'argent.

Il afferma le monopole des tabacs, ainsi que les pêcheries sur la mer Blanche et sur la mer Glaciale; et il exila en Sibérie plus de 15,000 personnes pour confisquer leurs biens à son proGt. Il augmenta le tarif des douanes, le prix du sel, amoindrit la valeur intrinsèque des monnaies. Le peuple souffrit par lui de dures misères, de cruelles maladies; le commerce subit d'irréparables pertes. Chacune de ses réformes n'avait des conséquences bienfaisantes que pour sa poche. Il s'associa à son cousin Ivan Ivanovitch à qui il avait conseillé de devenir l'amant de l'impératrice, et, à eux deux, ils firent des gains considérables lorsqu'il fallut vendre les anciens canons pour en fondre de nouveaux. Grâce à un ancien ukase de Pierre P' qui ordonnait de céder les mines à l'industrie privée, il put acheter de l'État, pour 40,000 roubles, des mines évaluées à 190,000; il en acquit d'autres pour 200,000 roubles, qui furent rachetées par l'État, h sa mort, pour 750,000 roubles. Il fonda des banques auxquelles il emprunta des millions. Il entretenait un corps d'armée de trente mille hommes, qui ne relevait que de son autorité et de son commandement.

Autour de lui s'agitait toute une bande de hauts fonctionnaires avides et pillards, qui faisaient main basse sur les deniers publics et écorchaient le peuple jusqu'aux os. La justice s'achetait comme on achète

une livre de viande au marché. Quiconque était protégé par une des nombreuses maîtresses de Chouvalof pouvait impunément commettre tous les crimes et se livrer aux plus odieuses exactions. Le Sénat se taisait ; — la peur le rendait complice de Chouvalof et des siens.

Un jour, le favori d'Elisabeth voulut acheter un village de la comtesse Golovkine qui était séparée de son mari. D'après la loi, la comtesse ne pouvait rien vendre sans le consentement de son époux. Celui-ci refusa. Chouvalof obtint alors de l'impératrice qu'elle dignât un ukase abrogeant la loi existante, et il acfaeta le village. Cet ukase ne tarda pas à avoir les plus déplorables conséquences. Beaucoup de femmes en profitèrent pour quitter leur mari, par pure fantaisie, et allèrent gaspiller avec d'autres l'héritage de leurs enfants.

Le comte Chouvalof mit à la mode les chevaux et les meubles anglais, les maîtresses et les cuisiniers français ; on donnait à ces derniers jusqu'à 1,300 roubles par an.

Dans ce milieu gâté poussa l'adultère, fleur encore rare, qui croissait à l'ombre, et qui maintenant s'épanouissait en pleine lumière.

Anna Semonovna, épouse d'Ivan Buturlin, quitta son mari pour vivre publiquement avec Ouchakof. La comtesse Borisovna Apraxine, née princesse Galitzine, abandonna également le foyer conjugal; on tint son

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époux en prison jusqu'à ce qu'il eût conâeqti à céder la rûôitié àe ses biens à son épouse infidèle.

Pierre III qui succéda à Elisabeth, étail tin admirateur fanatique de Frédéric II et un ami des Allemands, coiDdiô ravait été Catherine. Il affectait de se considérer et d'agir comme un étranger, étant fils d'Anna PétroYna et de Charles-Frédéric, duc de Holslein-Gottôrp. Sans esprit, sans moralité, sans éducation ni instruction, il avait, à trente-quatre ans, tous les vices et tous les goûts d'un vieux débauché. « La vie que l'empereur mène, écrivait l'ambassadeur français Breteuilj est la plus honteuse ; il passe les soirées à fumer, à boife de la bière et ne cesse ces deux exercices qu'à cinq ou six heures du matin et presque toujours ivre-mort. Il a redoublé d'égards pour mademoiselle Voroûzof ; il faut avouer que c'est un goût bizarre; elle est sans esprit, quant à la figure, c'est tout ce qu'on peut voir de pis; elle ressemble en tout point à une servante d'auberge de mauvais aloi. »

Chtckerbatof nous dit cependant que, quelques années après son avènement, Pierre ne voulut plus d'elle. Il avait prit l'habitude d'inviter à sa table des officiers et des dames, et là, entre deux vins, on causait des choses les plus indécentes.

Toutes les jolies femmes qui frappaient les regards de l'empereur et allumaient en lui la flamme du désir, devaient tomber dans ses bras. On assure qu'Alexandre

Ivanovilch Gliebof, procureur général, qui'acheta plus tard le titre de général commissaire de la guerre, amena au Izar sa propre belle-fille, la femme d'Alexandre Nikitzagriaski.

Une autre fois, c'est Parouchkine qui conduit dans la chambre à coucher de l'empereur la belle princesse Hélène Slephanovna Konradine. Le lendemain matin, on la pria de descendre par un escalier secret, mais elle ne voulut pas être dérobée aux yeux des courti* sans, et exigea qu'on la reconduisît par le grand esca* lier « pour que tout le monde sût qu'elle avait passé la nuit avec le tzar (1). »

Comme l'empereur voulait cacher à sa favorite, la comtesse Rom'anovna, son intrigue avec la princesse Hélène, il avait dit la veille à son secrétaire Yolkof, le protégé et l'ami de sa maîtresse :

— Rédigez-moi d'ici à demain le document dont nous avons parlé.

Là-dessus il sortit et enferma son secrétaire dans son cabinet de travail.

Yolkof ne se souvenait pas que le tzar lui eût jamais parlé d'un document quelconque.

Il chercha, se creusa la tête, ne trouva rien; enfin, il crut se rappeler que le comte Roman Yorontzof avait maintes fois demandé au tzar une loi réglant les privilèges de la noblesse.

(1) Chtcherbatof assure qu*il tient cette anecdote de Parouchkine lui-même.

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« Tiens, c'est une idée », s'écria-t-il ; et il passa la nuit à rédiger le fameux manifeste, encore en vigueur aujourd'bui, sur les privilèges de Taristocratie qui fut affranchie de l'obligation de se consacrer au service de rÉtat (1). Les boyards reconnaissants voulurent élever à Pierre III une statue d'or.

Ce n'était pas le tzar seul qui abusait ainsi des dames de la cour. Chaque gentilhomme avait sa maîtresse attitrée. Et les femmes ne se gênaient point, môme devant leur mari ou leurs parents, pour chercher un amant. Chtcherbatof nous dit que c'est par égard pour ses contemporains qu'il ne cite pas les noms de leurs grand'mères adultères.

On sait comment le faible Pierre III fut détrôné par sa femme Catherine II. Quand il débarqua à Cronstadt pour se mettre à la tète de la garnison, il cria à Talysin : « Je suis le tzar I » — « Il n'y a plus de tzar 1 » lui répondit Tamiral. Et Pierre abdiqua, « comme un enfant qu'on mène se coucher », a dit Frédéric II.

Catherine avait ourdi le complot avec les Orlof qui se chargèrent quatre jours plus tard, de faire trépasser l'empereur d'une « colique hémorrhoïdale », compliquée d'un « transport au cerveau ».

(1) Chtcherbatof assure qiie cette anecdote lai a été racontée par Volkof. On la trouve reproduite, — comme authentique, — dans V Histoire de Russie de SolPYiofT, le grand historien mort il y a deux ans.

(( Il était bien triste, disait Alexis Orlof neuf ans plus t^rd, pour un homme qui avait autant d'humanité que moi, d'avoir été contraint de faire ce qu'on a çxigé de poop obéissance. »

Quelque temps après le dénouement de cette tragédie de famille, Catherine II écrivait à uq diplorpate français, Bérenger (?3 juillet 1762) : « Quel tableau pour la nation elle-môn^e, jugeant de sapg-froid I P'un pôié, le pptit-flls de pierre P' détrôné et mis à mort; de l'autre, le petit-fils du tzar Ivan Y languissant dans les fer^, tandis qu'une princesse d'^nbalt usurpe la couronne de leurs ancêtres en préludant au trôn^ par un régicide (1). »

Catherine était une Messaline. Elle avait toutes les curiosités impudiques, toutes les recherches obscènes de la nymphomanie. Les Orlof, d'humble origine, gagnèrent ses faveurs par l'étalage de leur force physique. Ils étaient taillée comme des hercules, incomparables au pugilat, à l'escrime, dans tous les jeux de nerfs et de muscles. Il n'y avait qu'un seul homme, Chvanvitch, qui pouvait leur tenir tête, quand il les rencontrait séparément.

Un soir, il trouva Fédor Grigorievitch Orlof dans un cabaret, où il jouait et buvait avec des femmes. Chvanvitch lui ordonna de lui céder la place et de déguerpir,

(1) «Je sais, écrivit plus tard Voltaire, qu'on lui reproche (à Catherine II) quelques bagatelles au sujet de son mari; mais ce sont là des affaires de famille dont je ne mêle point. »

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mais à ce moment, le second des Orlof entra. Chvanvitch ivre, fut saisi à bras-le-corps et jeté dans la rue. Il attendit les deux frères à leur sortie, s'élança sur Alexis et le blessa grièvement d'un coup de sabre à la nuque. Celui-ci en guérit et ne se vengea pas. Chvanvitch fut nommé commandant de la forteresse de Cronstadt; et son fils condamné à mort pour avoir pris part à rinsurrection de Pougatchef vit sa peine commuée, grâce à rintervention des Orlof.

Qrigorievitcb Orlof, qui devint l'amant favori de Catberine II, haïssait les flatteurs et les éloignait de son entourage; il ne déployait pas personnellement beaucoup de luxe, mais il poussait la passion des femmes jusqu'à courir après toutes comme un chien après les chiennes. Pas une des demoiselles de la cour ne put résister à ses amoureuses fureurs.

Il viola sa propre coiisine, Catherine Nikolovna Zinovief, jeune fille de treize ans. Il l'épousa plus tard pour la réhabiliter, et ne se cacha jamais d'avoir eu des relations avec elle.

Les femmes mariées le poursuivaient sans honte ni vergogne. Se donner à Orlof, n'élait-ce pas le plus court chemin pour arriver aux bonnes grâces de l'impératrice?

Après l'éloigné ment de son favori, Catherine trôna au milieu de sa cour comme un sultan en robe. !pllle ne compta plus ses amants. Ils passaient, pareils à des gens qui se succèdent dans une salle d'auberge; et, chacun

d'eux, comme pour rembourser les millions extorqués au pays, laissait quelques vices nouveaux à la Russie. Zaritch introduisit les jeux de cartes, Potemkin la basse cupidité, les ignobles tripotages financiers, les maquignonnages inavouables, Lavadovski les infâmes employés petils-russiens, Korzakof Tefifronterie de la débauche, Lanskoi la cruauté, Mamonof le népotisme, le trafic ^es places et des honneurs, la corruption des fonctionnaires.

L'impératrice était vaniteuse; pour la flatter, Betzkoï fonda, en les plaçant sous les auspices de la souveraine, ' des couvents de femmes qui devinrent des lieux de dévergondage, où Ton apprenait à jouer la comédie. Il fit élever le phare de la Neva, et graver sous les plaques d*albâtre qui le recouvraient le nom de Catherine, « afin, dit-il, que la postérité s'inclinflt devant la grande impératrice, quand l'albâtre se détacherait. )>

L'aristocratie s'endettait pour donner des fêtes à cette courtisane couronnée, avide de. bruit et d'ostentation. Catherine punit le comte Ivan Grigovievitch Tchernichef pour s'être présenté au palais impérial avec un habit non brodé.

L'âge, au lieu d'éteindre ou de calmer les ardeurs lubriques de sa jeunesse, les ravivait. Elle s'achetait des hommes, elle leur offrait des récompenses; elle eut même recours à la force pour se procurer des mâles. Elle ne connaissait pas d'autres lois que sa

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passion et son plaisir. Elle se moquait du Sénat, et lui renvoyait à la face ses jugements déchirés. Elle tra« fiquait des emplois. Le comte Roman Larionovitcti Yorontzof se faisait donner beaucoup trop de cadeaux, elle le nomma gouverneur de Vladimir. Comme Yorontzof continuait ses petits tripotages, l'impératrice lui expédia une bourse vide, qu'il lui retourna pleine. Les Mémoires de l'époque fourmillent de traits de ce genre.

L'argent tenait lieu de tout : de Thonnôteté, du sa* voir, de la bravoure. Lorckine qui avait donné à des établissements publics 8,000 roubles qu'il avait volés, fut promu au grade de capitaine. Prokop Demidof qui avait été attaché au pilori pour avoir écrit un pamphlet, et qui avait battu le secrétaire du Collège de justice, reçut le titre de général en échange de quelques milliers de roubles abandonnés à des écoles et à un orphelinat.

Les marchands et les fournisseurs qui s'étaient enrichis des deniers de l'Etat, obtinrent de hauts emplois. Loguinof, convaincu de vol; fut fait conseiller. Jadieyef quidemandait huit fois le prix: des travaux et des entreprises qu'on lui confiait, fut anobli et ses associés nommés officiers.

Quand les grands voleurs étaient récompensés, pouvait-on exiger des subalternes plus de désintéressement et d'honnêteté que des supérieurs?

La corruption si souvent reprochée aux employés et

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aux fonctionnaires russes, datQ dei c^tte époque funeste. Ces exeipples qui partaient du trône, détrnisirent le sens moral, ébranlèrent dans les coeurs les plus droits tout gentiment noble et élevé..

La cour et l'aristocratie s'étaient corrompus mutuellement. Prise de vertige, celle-ci roula aux abjections, perdant toute idée d'honneur, de justice, de loyauté, d'indépendance et de courage.

Quel spectacle que le règne de ces empereurs et de ces impératrices, dans leur nouvelle capitale de Saint- Pétersbourg, ouverte à toutes les imitations malsaines de l'étranger, à tous les aventuriers allemands qui y apportaient le goût de leurs grossières orgies tudesquesl

En haut, des gens qui s'amusaient, qui pillaient et paillardaient ; quelque chose comme les bacchanales de la royauté.

Et, en bas, des têtes humiliées et prosternées : le peuple, dont les chefs ne s'inquiétaient pas plus qu'un riche fermier ne s'inquiète de son troupeau confié à la garde de ses bergers et de leurs chiens.

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