‹ Russes & AllemandsChapitre 11 sur 14 · QU'EST-CE QUE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QUE LA RUSSIE

En tête de son livre aussi acerbe qu'agressif, le prince Dolgorouki répond de la sorte à celte question : « La Russie est un immense édifice à extérieur européen, orné d'un fronton européen, mais, à l'intérieur^ meublé et administré à Tasiatique. La très grande majorité des fonctionnaires russes, déguisés en costûmes plus ou moins européens, procèdent dans l'exercice de leurs fondions en vrais Tartares. Aucun pays, ajoute le prince Dolgorouki, n'est plus riche que la Russie en lois, ordonnances et règlements de toutes sortes ; le code russe est le plus volumineux de la terre; il contient quinze gros volumes de plus de mille pages chacun; tous les ans paraissent des suppléments. Mais ce code, si utile à la prospérité des fabriques de papier, est une lettre morte pour le pays. Le premier article du premier volume, en plaçant Tempereur au*

dessus de toutes les lois, transforme tous les quinze tomes, si épais, en la plus volumineuse des plaisanteries. »

En Russie, rien ne ressemble à ce qu'on voit ailleurs.

C'est le pays des contrastes. Contrastes dans les mœurs, dans le paysage, dans tout. Le voyageur qui visite cet immense empire parcourt en chemin de fer, en bateau à vapeur ou en tarentasse, des steppes sans fin, de gr'iandes plaines monotones et à demi désertes, çà et là mouchetées de forêts de sapins ou de bois de bouleaux; il arrive rapidement dans des centres brillant du vernis de la civilisation européenne ; puis, le lendemain, s'il se remet en route, c'est dans un traîneau attelé de rennes ou de chiens qu'il traverse d'affreux déserts de neige, muets et mornes ; ou bien, c'esit ^ dos de chameau qu'il s'enfonce dans de9 Saharas aussi brûlants que ceux de l'Afrique, dont la nappe immense se déroule jusqu'aux racines de l'Altaï.

« En Europe, a dit un géographe, on considère le granitique Oural, qui couvre 30 millions d'hectares, comme la barrière entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie, mais les Russes n'acceptent pas cette distinction. Pour eux, deçà, delà, s'étendent également la patrie moscovite, l'empire un et indivisible du tzar, et les limites administratives franchissant sans respect, d'Europe en Asie, d'Asie en Europe, cette rangée nommée en russe Kamennoï Poïas, la ceinture de pierre,

Qn'BST-Gfi QUE LA RUSSIE ? i59

et aussi Zemmï Poïas^ la ceinture de terre, deiuc termes traduisapt les mots turcs Oural-Taou, la cbatne de ceinture. Nos ancôtres furent un peu du même avis, jusqu'à Pierre le Grand et plus tard, eux qui mettaient les Moscovites en Asie, terminaient TEurope avec le royaume de Pologne. »

Les plaines de la Russie d'Europe ne sont qu'un prolongement, une continuation des plateaux asiatiques. Et les mers russes, fermées à la navigation pendant six à huit mois de l'année, ont eUqç-mêmes dans la confor. mation de leurs rivages quelque chose d'inabordable, d'inhospitalier, d'antieuropéen.

Les saisons marquent encore mieux la différence qu'il y a entre la Russie et le reste de l'Europe. A Saint- Pétersbourg, la capitale la plus septentrionale du monde entier, il y a des jours sans nuit, et des jours presque sans jour, ne comptant que 5 heures 47 minutes de lumière.

Malgré ces contrastes si marqués, aucune barrière intérieure,aucun obstacle ne divise entre eux les peuples qui forment la Russie ; le sol a partout le même caractère d'égalité et d'uniformité, il est plat et uni comme la mer. Dans le nord, ce sont leis forêts, les marais , les fleuves et les laci^ qui dominent ; dans le sud, la plaine est plus fertile, plus riche, mieux cultivée. Peu de sables et peu de bois. Le. pays de la « terre noire » est le grenier, la corne d'abondance de la Russie. Au milieu des larges platQ^i^ qui forment le gouvernement

de Nowgorod et de Twer, respire et bat le cobup de l'empire. C'est là qu'est le berceau de la nation russe ; de là sortit la robuste race qui s'assimila toutes les autres et implanta dans le reste du pa^s les premiers germes de la civilisation.

La superficie de la Russie d'Europe est de 5,421,246 hectares ; mais un tiers seulement de ce terrain dont l'étendue est comme dix à douze fois la France, est cultivable. La production des céréales, devenue aujourd'hui le commerce le plus important de la Russie, est concentré tout entière dans les huit gouvernements du centre. Le rendement annuel de l'agriculture ne dépasse pas 350 à 380 millions de roubles ; en Angleterre, il est bien plus considérable. L'économie rurale est mal comprise. Les paysans sont indifférents et routiniers, leurs instruments primitifs.

Mais aucun pays d'Europe n'est aussi riche en chevaux, en mines d'or, d'argent, de platine, de fer, de cuivre, de plomb, etc., que la Russie. Et aucun pays n'a des fleuves plus grands, des cours d'eau aussi nom* breux, un système de canalisation aussi complet.

Relativement à son étendue, la Russie est très peu peuplée. En Europe, elle ne compte que 15 habitants par kilomètre carré, et 9 en Asie. L'Allemagne en a 78 par kilomètre et l'Angleterre 114. La fécondité de la race est cependant remarquable.

Les villes ne sont ni nombreuses ni populeuses. On

qu'est-ce que la RUSSIE ? 461

dirait que les Russes ont conservé leurs instincts nomades et qu'ils ont de la peine à se fixer. A part Saint- Pétersbourg, toutes les villes russes perdues dans des espaces sans limites, ont un aspect champôtre. A côté des maisons en style italien de quelques riches particuliers, s'élèvent des cabanes de bois, avec leur toit élevé en pointe, leur cour entourée d*un mur de planches. Quatre villes seulement, sauf Pétersbourg et Moscou, comptent 100,000 âmes; dix-sept, plus do 50,000; il n'y en a que vingt-cinq qui aient 25,000 habitants.

Le même contraste qui existe entre les isbas des paysans, les maisons de pierre de Saint-Pétersbourg et les tentes de feutre des Kalmouks, se retrouve dans les races et les religions. On ne parle pas moins de quarante dialectes ou idiomes différents d'un bout de la Russie à l'autre. La statistique officielle de la Nouvelle-Russie nous montre que dans ces provinces (l), que Catherine II ouvrit à Timmigration, il y a non seulement des Grands et des Petits-Russes, mais des Polonais, des Serbes, des Monténégrins, des Bulgares, des Yalaques, des Allemands, des Suédois, des Suisses, des Français, des Italiens, des Grecs, des Arméniens, des Tatars, des Juifs et des Égyptiens.

Les Slaves considérés comme Russes se divisent en Russes-Blancs, trois millions ; Petits-Russiens,

(1} On a donné le nom de Nouvelle-Ruisie à la Crimée.

162 BUSSES ET AUEMANDS

douze millions et Grands-Russes, quarante et un millions. En tenant compte des Polonais, des Bulgares, et des pays nouvellement conquis en Asie, la population de l'empire russe dépasse aujourd'hui quatre-vingt-huit millions d'habitants, dont soixante et onze millions dans la Russie d'Europe, se répartissant de la façon suivante : environ un million de nobles (1), six millions de soldats, cinquante-sept millions de paysans, sept millions de marchands, de fonctionnaires, de gens ffxés dans les villes ; six cept trentetrois mille prêtres et moines. Les paysans figurent pour le 70 0/0 de la population. Comme on le voit, ce qui manque à l'état social de la Russie, c'est une forte et solide bourgeoisie, une classe moyenne, iutermédiaire et trait d'union entre le peuple et l'aristocra* tie.

Le système de centralisation des tzars a fait des villes de province de simples préfectures de Saint-Pétersbourg, sans importance, sans influence aucune sur la masse de la nation.

Cette absence, ce défaut de bourgeoisie parque la société russe en castes pleines de réserve et de défiance les unes vis-à-vis des autres. Le paysan, le citadin, le prêtre, le gentilhomme et le fonctionnaire

(1) Une partie de la noblesse est pauvre et ignorante. En isao, parmi 485,000 gentilhommes, il n'y en avait que 120 à 130 mille qui fussent propriétaires.

qu'est-ce que IA RUSSIE? i63

diffèrent entre eux non seulement par le costume, la manière de porter la chevelure et la barbe, mais encore par le maintien, l'expression du visage, la façon de parler et de s'exprimer. Seuls, le noble et le fonctionnaire se traitent sur un pied d'égalité. On sait que tout emploi accordé p^r l'État équivaut presque à une lettre de noblesse, J^e gentilhomme n'est d'ailleurs qu'un fonctionnaire de l'Empire. Sous le rapport social, on peut dire que la nation russe se divise en deux parties opposées, en deux mondes distincts i en haut, la partie impériale, le monde officiel, gouvernemental; en bas la partie populaire, — le troupeau, masse inerte et silencieuse, qui se laisse mener et diriger, et aux dépens duquel vit la classe privilégiée.

Avant les révolutions despotiques de Pierre le Grand et 4e Catherine II, ces deux mondes n'étaient séparés que par une simple ligne de démarcation; aujourd'hui il y a outre eux un abîme large et profond. Et sur un des bords de cet §bime, nous voyons la famille impériale avec tout son parti, la camarilla de Saint-Pétersbourg, la noblesse, l'avide bande des fonctionnaires et des employés, c'est-à-dire tout ce qui a été élevé dans les gymnases de la couronne, au corps des Cadets, dans les académies ecclésiastiques du gouvernement, tout ce qui dépend de celui-ci, et qui, sans lui, n'aurait aucune importance, aucune voleur, aucune ressource. La soumission de ces gens est basse et servile ; leur obéissance, aveugle.

De Tautre côté de Tabime, le peuple, — paysans et citadins, -^ vaste débordement d'hommes, jouets des caprices d'en haut ; puis, à côté, le clergé blanc, abruti et pauvre, opprimé parle clergé noir, dédaigneux et puissant.

C'est le gros de la nation ; soixante-cinq millions d'hommes environ, conduits, menés, tondus, exploités, rançonnés et mangés par trois ou quatre millions, plus intelligents et plus forts.

Vu à vol d'oiseau, ce gigantesque continent asiatico* européen, d'une étendue double de celle de l'Europe, présente une bizarre confusion de peuples et de races. Les Slaves sont en majorité, mais ils se subdivisent en Grands-Russes, en Petits-Russiens ou Ruthènes, ^n Polonais, en Lithuaniens, en Courlandais, en Bulgares et en Serbes. Puis viennent les Finnois, les Lapons, lesTchermisses, les Tchouvaches, les Permikans, les Kalmouks, les Samoyèdes, les autres petites peuplades de l'extrême nord, les tribus du Caucase, les Grecs, les Arméniens, les Juifs, les Roumains, les Tatars et les Mongols.

Quelle est la force d'homogénéité de cette étrange agglomération? En Occident, les avis sont partagés. On a dit de la Russie que c'est le « colosse aux pieds d'argile ». Napoléon, dans son exil à Sainte-Hélène, croyait au contraire à l'avenir de ce peuple vierge ; il prédisait à l'Europe qu'elle serait républicaine ou cosaque.

qu'est-ce que la RUSSIE? 165

£a Russie, on rencontre beaucoup de Russes qui ont cette orgueilleuse présomption de conquérir un jour le reste du continent. L'Europe est vieille, disentils, sa décadence rapide : il faut qu'elle se régénère par le sang de nations plus jeunes, plus vigoureuses.

L'Europe, écrit le prince Odojewski, présente un spectacle singulier et attristant. Les opinions y luttent contre les opinions, les pouvoirs contre les pouvoirs, le trône contre le trône. La science, Tart et la religion, ces trois principaux moteurs de la vie sociale, ont perdu leur puissance. L'Europe occidentale est entrée dans la voie de la décadence et de la décrépitude. Nous autres Russes, au contraire, nous sommes jeunes et forts, et nous n'avons jamais trempé dans les crimes et les turpitudes de l'Occident. Il nous reste une grande et noble mission à remplir, déjà notre nom est inscrit sur les tables de la Victoire, car notre génie est appelé à prendre sa place dans l'histoire de Thumanité. La victoire nous attend sur les ruines de l'Occident qui s'écroule... »

Si folles que soient ces théories ultra- patriotiques, il serait encore plus fou de n'en pas tenir compte. Ne croyons pas que nous n'ayons affaire qu'à un simple ramassis de races et de peuples : la Russie est une nation, une grande et puissante nation. Les trois quarts de ses habitants sont Slaves, les trois quarts sont de vrais Russes; ils parlent la môme langue, ils appartiennent à la môme religion, et ils se tiennent groupés au

centre de Tempire, formant un seul noyau, de sorte que les éléments étrangers, polonais, allemands, eaucasiens, ukrainiens, finnois, ne se trouvent qu'à la lisière, sur les bords extrêmes.

Dans un de ses livres, M. Franzos compare les Russes à des malades imaginaires. « Ils font, dit Fécrivain autrichien, de la poésie, au crépuscule d'une vie civilisée maladive. A peine dégagée de la naïve rudesse de l'enfance, la société dans laquelle ils se meuvenlr semble déjà vieille, épuisée pa^ le travail, la fatigue et les jouissances. De là leur penchant pour les poètes de la tristesse, les philosophes du désespoir, Byron, Musset, Heine, Schoppeùhauer, Hartmann. »

Mais n'oublions pas que la masse de la nation, fort peu éclairée, est étrangère à ces idées toutes modernes et européennes.

Le peuple russe a beaucoup d'intelligence native. Pierre le Grand, qui connaissait bien son peuple, répondit aux juifs qui sollicitaient de lui le droit de séjourner dans Tempire :

— Il n'est pas encore temps de vous accorder ce que vous demandez; votre position en Russie serait vraiment par trop misérable : vous avez la réputation de tromper tout le monde ; eh bien, ce sont mes Russes qui vous tromperaient.

La civilisation d'un peuple se reconnaît à la manière dont il traite là femme. Daps la cabane du paysan russe, la femme n'est qu'une esclave. Pas de

qu'est-ce que la RUSSIE ? l67

yie de famille; l'existence s'écoule triste et monotone, sans intérêt d'aucune sorte. La femme est assimilée à la bête de somme, courbée sous les plus durs et les plus pénibles labeurs, maltraitée et battue. On est plein de dédains pour ses facultés; les proverbes populaires disent d'elle : « Longs cheveux, jugement court. » — <c La femme n'a pas d'âme ; elle n'a que de la vapeur, de la fumée, ■» — « Il n'y a qu'une seule âme en dix femmes. »

Toute sa vie la femme russe est en tutelle. D'abord, sous la tutelle de son père, ou d'un autre membre de la famille, et plus tard, sous celle du mari. On lui apprend à obéir à l'homme comme l'esclave obéit au maître; à se regarder comme la propriété, la « chose » de l'homme ; à ne pas permettre qu'on l'appelle maîtresse (gospoja), à ne voir dans son mari qu'un maître. Une paysanne russe qui n'est pas de temps en temps rossée, se plaint d'être négligée de son époux. Le proverbe dit : u Je t'aime comme mon âme et je te bats comme ma pelisse. »

Ce qui fait défaut à ce peuple, c'est l'individualisme. Il a des penchants à se gouverner lui-môme, mais les règlements de police entravent la liberté de ses mouvements. Nous voyons les ouvriers russes former entre eux des associations, dés artels partout où ils se rencontrent. Ils élisent le chef de leur communauté et lui obéissent aveuglément. La personnalité s'efface et se fond dans ces associations où le travailleur isolé cherche

170 HtSSfiS Et ÂLLH!MA!9DS

Le comte SoUohub (1) a dit aussi : « Comment vivre dans une ville où les rues sont si humides et les cœurs si secs ? ))

« Dix fois par jour, écrit M. de Gagern dans ses Souvenirs, on change de programme dans l'entourage Se l'empereur, afin que personne n'ait un moment à donner à la réflexion, et né puisse avoir la libre disposition de soi-môinè. »

De tout temps, la vie à Pétersbourg fut tihe He de domestiques et de laquais ; une vie sans orgueil, sans fierté, insignifiante, plate, sans but, pflèine de fatigue et d'ennui, donnée tout entière aux fêles, aux cérémonies, aux réception!^ et aux visites. Il suffit de rappeler le fait suivant pour montrer jusqu'où va le servi- Usine de cette population de nobles, de soldats et de fonctionnaires : Sous Nicolas, le gouvernement, dans Sa sagesse, s'occupait avec uti soin tout particulier de régler de quelle ùaanière les employés et les militaires devaient couper leur barbe et s'habiller. Il leur fut défendu, — les gens du peuple ne se seraient pas soumis à ces prescriptions, — de porter la barbe entière et le costume national russe; toute la société pétersboùrgeoise s'empressa de se montrer en habit à la française, on ne rencontra plus que des hommes avec ûti visage glabre, rasé de frais tous les matins. Quand ces

(1) Un Allemand. — Mais comment se fait-il, puis qu'ils s'y trouvent si mal, qu'il y ait tant d'Allemands à Saint-Pétersbourg? (A^o^â du iradueteur,)

qu'est-ce que la RUSSIE? 171

Russes-là allaient à l'étranger, ils se faisaient une joie de laisser de nouvçau pousser leur barbe. Or, il arriva un jour que les Parisiens trouvèrent le cpstume russe si original et si pittoresque, qu'ils l'adoptèrent pour leurs enfants; et voilà les Pétersbourgeois, par esprit d'imitation et pour suivre la mode, habillant aussitôt, dans leur propre pays, leurs enfants à la russe I

L*auleur des Tableaux de la société de Saint-Pétersbourg a dépeint la jeune génération de ce monde de la capitale, dont l'apparence seule est distinguée : « Plus on s'élève, dit-il, plus est effrayante la barbarie morale et esthétique qui, dans ces dernières années, a pris 1^ place des anciennes traditions de bon goût, et les a ébranlées, sinon déracinées, »

Il y a obez ces jeunes gens aussi peu de sens moral, d'indépendance de caractère et d'enthousiasme pour ce qui est beau et gran(l, que chez les hommes de l'ancien régime. Même les phrases ronflantes des « nationaux )> enragés ne cachent que l'abaissement et l'avilissement des esprits, la vieille paresse et Tanciepne corruption des mœurs. Et ce qu'il y a de comique dans ces vantfirdises de sentiments héroïques pour leur patrie et leur nationalité, c'est la frayeur enfai^tine qu'ils ont de cet Occident qu'ils méprisent.

— ^ous l'appelons pourri, dit un des personnages de TourguenefI,nous le haïssons et le méprisons, mais nous sommes sans cesse préoccupés de savoir ce qu'il pense de nous ; nous ajoutons beaucoup d'importance

à son opinion, surtout à celle des cocottes parisiennes.

Au lieu de parler russe, ils parlent français. Le général Yermolow disait après un dîner : « Il n'y avait là que des étrangers; tous parlaient français. »

Aujourd'hui encore, dans chaque famille russe de la noblesse, on trouve une bonne allemande (1), une goU' vernante anglaise et un précepteur français.

Celui qui veut étudier la vie russe ne doit pas s'en tenir à la nouvelle capitale. Pétersbourg est de toutes les villes d'Europe la plus cosmopolite. Il n'y a pas de lien qui la rattache organiquement au reste du pays, pas plus qu'il n'y a de lien social entre les nationalités diverses qui se coudoient dans les rues de cette ville qu'on a justement comparée à la Rome des Césars, capitale des trois parties du monde. « On y rencontre, dit l'auteur des Tableaux de la société russe, des échan* tillons de toutes les provinces et de toutes les races que les douze souverains russes des cent cinquante der* nières années ont soumises à leur sceptre. Les Tatars de Kasan, les Adighes du Caucase, les Suédois de Finlande, les Allemands des provinces baltiques, les Polonais du royaume, de l'ancienne Lithuanie et de l'Ukraine, sont représentés sur les bords de la Neva, car tout ce qui veut vivre à la mode, tout ce qui veut

(i) L*autear allemand qui a écrit ces lignes a vraiment peu de grâce de reprocher aux Russes de prendre des bonnes allemandes. (iV. du tr.)

qu'est-ce QUB la RUSSIE? 173

ji^ I I r -' * -

gagner de Targent, et défendre les intérêts de sa nationalité et de son Église, doit venir dresser sa tente dans la grande capitale. Joignez à cela des étrangers de toutes les professions et de tous les pays, des Persans rusés, des Arméniens subtils, accourus pour échanger leurs produits, des Anglais, des Américains, des Hollandais, des Allemands, des Français, qui se chargent du travail mercantile et technique, qui sont confiseurs, cuisiniers, pâtissiers, tailleurs, barbiers, ou banquiers, architectes, ingénieurs, constructeurs de chemins de fer, la plupart repartant après avoir fait rapidement fortune, et vous aurez une idée de cette mosaïque de nationalités diverses qui composent la population de Saint-Pétersbourg. »

On compte dans cette ville 191 églises russes, chapelles et couvents; 6 églises catholiques, 10 temples protestants , 2 églises arméniennes, 1 synagogue pour les Juifs « protégés »(l), et 1 mosquée. Sur les 670,000 habitants de Saint-Pétersbourg, il y a 60,000 Allemands, 15,000 Français, 4 à 5,000 Anglais et Américains, 2 à 3,000 Juifs et autant de Mahométans.

La vraie Russie est à Moscou. La vieille et sainte capitale est restée le cœur et l'âme de l'empire. C'est le foyer de la vie nationale, c'est la « mère » comme le

(1) Les Juifs, à l'exception de qaelqaes centaines de familles protégées, n'ont pas le droit de fixer leur résidence à Saint-Pétersbourg. Le séjour de la capitale est également interdit aux criminels politiques, aux estropiés, ainsi qu'aux invalides militaires de )a classe inférieurç.

.Russe rappelle, et quand son regard découvre les coupoles d'or du Kremljn, il se signe, s'agenouille et prie.

La nouvelle Russie est l'œuvre de Pierre le Grand ; son histoire est encore à son début, mais elle se développe rapidement, car la diplomatie russe montre par- ^ tout sa supériorité sur celle de l'Occident. Nçipoléon I" lui trouvait déjà des affinités byzantines. — Les hommes d'Etat russes apprennent vite les langues, observent avec finesse; ils sont adroits, prompts à saisir et à débrouiller les questions les plus entortillées ; ils ont assez de pouvoir sur eux-mêmes pour se dominer et dissimuler leurs impressions; et ce sont d'ardents patriotes qui travaillent avec zèle à la gloire et à la grandeur de leur pays.

Ce qui fait la force de la politique russe, et ce qui devient un danger pour la tranquillité de l'Europe, c'est que cette politique ne se laisse jamais détourner de soin but et de ses propres intérêts. Ses représentants ont sans cesse devant eux l'objectif que tous les souverains qui se sont succédé depuis Pierre le Grand, n'ont jamais perdu de vue. Or, l'objectif de la Russie est d'arriver à la domination sur la Baltique, et, par la prise de Constantinople, d'être maîtresse de la mer • Noire, du Bosphore et des Dardanelles. — « La Russie à Constantinople, écrivait-on à Napoléon III, c'est la botte du Cosaque sur la nuque de l'Europe. »

Le programme de la politique de domination de la Russie, connu sous le nom de Testament de Pierre le

qu'est-ce que la iiUSSIE? 'l75

Grand ne serait, d'après Berkholz, qu'une invention de Napoléon !•'. Que nous importe? Ce qui est évident, et ce qui ne saurait être indifférent à l'Europe, ce sont les agrandissements constants de la Russie ilepuis Pierre P'. Sa marche est lente, mais combien elle est sûre et envahissante I Que de provinces, que de territoires conquis en quelques siècles I

Les événements de 1812 à 1815 ont amené dlmpoiv tantes modifications dans Tesprit et l'existence du peuple russe. Pouscbkine nous dit que les vieillards prétendaient que, depuis ce temps-là, tout était gâté en Russie ; que le climat étaii devenu plus mauvais, que tout avait renchéri, que le blé ne poussait plus si bien. Les Russes eurent à cette époque des rapports fréquents avec les peuples de l'Occident; ils ne purent échapper à la contagion des idées libérales qui se répandirent bientôt chez eux sous Tégide même du pouvoir. Alexandre I" caressait le projet de faire de la Pologne un État constitutionnel qui répandrait son in-. fluence civilisatrice sur la Russie.

Au retour des armées russes de l'étranger, il s'était formé des sociétés politiques si peu secrètes que les noms de leurs membres étaient connus de Temperear,

qu'est-ce que la RUSSIE ? 177

et que divers'projets de conslitution furent soumis par elles au souverain.

Dans les années qui suivirent la chute de Napoléon, tous ces beaux rêves de libéralisme et de réformes s'évanouirent. L'Europe s'abandonnait de plus en plus au système réactionnaire inauguré par Metternich. Lo successeur d'Alexandre, Nicolas, affirma son autocratie en punissant par la potence et par l'exil les fauteurs de l'émeute du 14 décembre 1825. Il fut désormais défendu de penser. Nicolas se fit le geôlier de son empire. Et la société de Saint-Pétersbourg, comme pour oublier et s'étourdir, se jeta dans le tourbillon des plaisirs faciles, dans les amusements et les fêtes. L'étud(]^ des questions sociales fut remplacée par le quadrille français. La futilité des occupations monta à un degré de folie sans exemple. Jeunes et vieux passaient leurs journées à faire des bulles de savon, comme des enfants; et celui qui avait introduit à Saint-Pétersbourg ce nouvel amusement devint le héros du jour.

Le régime de Nicolas fut celui de l'intolérance reli* gieuse, de la censure, de la police secrète, de la division entre les classes; le régime du silence, de l'isolement et de l'ignorance. De 1325 à 1855, l'empire des tzars ressembla à un sépulcre blanchi. Un seul rouage fonctionnait dans l'ombre : la police.

Les classes productives étaient obligées de se soumettre en silence aux vols d'une bureaucratie dépra- Tée et aux vexations d'un militarisme brutal, tandis

178 BUSSES ET ALLEMANDS

que l'aristocratie, groupée autour du souverain, dissimulait dans les folles orgies le sentiment de sa nullité. (( Obéissance et soumissiop ^ux supérieurs », telle était la réponse qu'on faisait h toutes les questions. La sévérité de la police rendit impossible la formation d'un parti de l'opposition. Il y avait bien quelques «libéraux », mais c'étaient de pauvres honteux; tant que le tzar leva son sceptre de fer, ils firent les morts.

Le despote rétablit la police secrète, — « l'inquisition politique » abolie par Paul I". Sous le titre anodin de « Chancellerie pnvée de Sa Majesté Impériale, troisième section», la police fut placée à la tête du gouvernement. Cette époque rappelle les jours heureux, où, selon le mot d'un homme d'esprit, l'empereur de Russie n'avait qu'à éternuer pour que, en' Espagne, les poules allassent se coucher une demi-heure plus tôt.

Le colonel Tschadajew nous dépeint cette situation dans une lettre fameuse, publiée en 1836 dans le Télégraphe de Moscou; en voici la fin : « Le passé de la Russie est vide, son état présent insupportable, son avenir sans issue. La Russie, ce hiatus dans l'histoire de l'humanité et de la civilisation, est un exemple plein d'enseignement pour les autres peuples qui peuvent voir où conduisent l'isolement et l'obéissance servile. »

Le poète Lermontow n'écrivait pas des choses plus gaies : « Je considère, disait-il, notre génération avec douleur; sombre et vide est son avenir. — Notre génération vieillira dans l'inaction, elle sera paralysée par

qu'est-ce que la RUSSIE? 179

le doute, et sa science sera stérile. Nous ressemblons à des fruits qui ont poussé trop vite, et qui tombent au moment où ils devraient mûrir. Nous nous avançons sans gloire vers notre tombe, et avant d'y descendre, nous jetons à notre passé un i^egàrd de mépris. Nous traversons la vie comme une masse silencieuse et morne qui sera bientôt oubliée ; et nous ne laisserons à nos successeurs ni une idée utile, ni une oeuvre de génie. Ils insulteront à nos cendres par des vers méprisants et par des sarcasmes de fils ruinés contre leurs parents dissipateurs. »

A la mort de Belinski, en 1851, Grantmski 6'écriait: <( Que Belinski est heureux d'être mort à temps I Des forts sont tombés dans le désespoir et regardent avec une muette indifférence ce qui se passe autour d'eux. Oh! comdie bû réduirait ce tHste monde en poussière i De sourds murmures se font partout entendre, mais où est la force? Combien est lourd le fardeau dé notre' vie I »

Ceux qui souiTrâient le plus étaient lés penseurs, les écrivains, les professeurs. Les uns mouraient de désespoir, les autres s'en allaient comme des vagabonds à travers le monde, sans argent et sans pain. Quelqtiés-uns dévinrent dé plats valets dans les bureaux du gouvernement. La plupart furent persécutés, emprisonnés, exilés.

Un jour, ail conseil supérieur de censure, un haut fdnôtidnnaire déclara que « tout écrivain est un ours qu'il faut tetlir enchaîné »; et au conseil des ministres

on entendit de la bouche de Tun d'eux tomber cette phrase : « Tout littérateur cache un conspirateur. »

La censure se livrait à des excès de zèle incroyables. Tous les livres qui avaient paru sous les prédécesseurs de Nicolas ne purent être réimprimés qu'avec des retranchements. Il était défendu de dire que Ivan le Terrible avait été un tyran. Dans un manuel d'histoire • ancienne à l'usage des éco]es, on dut, par ordre, imprimer cette phrase :

(( Les Romains vécurent en république parce qu'ils ne purent avoir le bonheur de vivre plus longtemps sous ^autocratie d*un seul souverain. » La censure ne tolérait pas qu'on racontât la véritable origine allemande des [Romanoff. Il n'était pas permis non plus de désigner la maison régnante sous le nom de la maison Holstein-Gottorp. On devait expliquer que les Romanoff avaient hérité du trône d'une branche de la dynastie de Yurik régnant à Moscou.

Mais la censure ne faisait pas de difficulté pour laisser imprimer que « pendant la guerre de Sept ans, les Russes ayant remporté une grande victoire sur les Prussiens, imposèrent à ceux-ci les conditions d'une alliance russe -prussienne ».

En 1848, Nicolas institua en outre une commission spéciale chargée de surveiller les livres et les journaux à leur apparition, ou à leur entrée en Russie. La Ga* zettedes Tribunaux (de Paris) fut interdite. En 1860,

qu'est-ce que la RUSSIE ? 181

sous Alexandre, cette défense n'avait pas encore été révoquée.

Cette surveillance et cette sévérité excessives n'empochaient pas la circulation des écrits prohibés. A cette époque, la Cloche de Herzen devint une seconde puissance dans l'Etat.

Il était déiendu sans une autorisation spéciale du gouvernement de voyager en Russie pour recueillir des renseignement statistiques et ethnographiques.

La permission de sortir de l'empire ne s'obtenait qu'avec peine et contre le payement d'une taxe annuelle de 500 roubles (deux mille francs). La Russie était hermétiquement fermée. En prohibant les livres imprimés en Occident, on empêchait à dessein les professeurs des universités de se tenir au courant des progrès scientifiqueB modernes. Nicolas, quand on lui parlait de sciences, se laissait aller à des railleries de caporal. La princesse Galitzine lui annonça un jour avec joie que son fils venait d'être reçu docteur en médecine à l'université de Moscou :

— C'est très bien, répondit le tzar, il pourra donner des lavements à mes grenadiers I

Quelle fut la conséquence de ces trente ans de régime de fer? La jeunesse, désespérant de sortir de l'oppression par les moyens légaux, rêva le salut par l'anéantissement et la destruction de ce qui existait. Elle se jeta dans les doctrines nihilistes. Elle proclama, avec Bakounine, le triomphe du néant et du chaos.

182 ayssKs et allemands

La guerre de Crimée vint enfin tirer la natiqn de son sommeil. La défaite fut pour la Russie un bienfait. Le gouvernement dut, bon gré mal gré, entendre de dures vérités et entrer dans la voie des réformes.

« Réveille-toi, ô Russie, s'écriait dans une brochure un auteur anonyme. Déchirée par les ennemis extérieurs, ruinée par Tesclavage, humiUée par la stupidité des fonctionnaires et des espions, sors de ton long engourdissement de paresse et d'ignorance ! Nous avons assez longtemps courbé la tête sous le joug des khans tatares. Lève-toi, avance-toi tranquillement devant le trône du despote et demande-lui compte du désastre qui pèse sur son peuple. Dis-lui que son trône n'est pas l'autel de] Dieu, et que Dieu ne nous a pas condamnés à demeurer esclaves à jamais. La Russie, ô tzar, t'avait confié la suprême puissance, et tu étais comme un dieu sur la terre I Qu'as-tu fait ? Aveuglé par ia passion, tu n'as voulu que la puissance, tu as oublié le pays. Tu as consumé ta vie à passer des revues, à modifier des uniformes, à signer des projets de lois. Tu as créé la méprisable race des .censeurs de la presse afin de ne pas entendre les murmures de ton peuple et la voix de la vérité. La vérité, tu l'as ensevelie et tu as roulé contre son sépulcre une grosse pierre, tu as placé une forte garde auprès de sa tombe, et tu as dit dans la joie de ton cœur : « Pour elle, » plus de résurrection I » Or le troisième jour, la vérité est ressuscitée d'entre les morts. Avance, tzar,, compa-

qu'esT'CB que la aussiE? 183

rais deyant le tribunal de Dieu et de Tbistoire ! Tu $b foulé aux pieds la vérité, tu as opprimé la liberté, ton orgueil et ton obstination ont épuisé la Russie, tu as armé le monde contre elle. Incline ton front devant tes frères, courbe la tête dans la poussière, demande par- . don. Jette-toi dans les. bras de ton peuple; il ne te reste pas d'autre voie de salut I »

Le successeur de Nicolas, Alexandre II était rempli dp bonnes intentions ; il commença son règne par d'importantes réformes. Le prince Gortschakow venait de dire son fameux mot : « La Russie se recueille. »

Les serfs furent émancipés par ordre du tzar. Et il réforma les impôts, l'administration ecclésiastique et les tribunaux; il revisa la loi sur la presse, il améliora les écoles, il en créa de nouvelles. Le réseau des che<^ mins de fer fut complété ; l'armée réorganisée.

On entrevit une première lueur de liberté. Mais elle s'évanouit bientôt. La politique qu'Alexandre adopta dans la suite fut en contradiction complète avec les idées libérales qu'il avait professées au commencement de son règnei Dès 1863, un système de répression pesa sur le pays* La révolution de Pologne» les incendies de Saint-Pétersbourg attribués aux socialistes, opérèrent ce revirement subit. Le fanatisme national demanda la destruction de tout ce qui n'était pas russe. Les populations allemandes des provinces baltiques furent opprimées, persécutées. On interdit l'emploi des ca-

La g^*^"^

vorUés et w « RèveiU'

rieurs, rû^^^ acs îonclioi gourdissetn

taiares. ^^ irôtve du d e^ui pèse s> vas VaulC.

datawés à

uar, t'a^»' comtoo v\-.

ou\)V»é le \ vues, à i'' de \o\s- '' (lo la V'^

loft pe»l' sovelle ci Vicrro, ^

cl lu a" ,) plus «■'

est rcs-.

qu'est-ce que la bussie? 185

tirent profil qui n'en conviennent pas. Des choses si surprenantes se passent sous nos yeux, nous assistons à de telles chutes morales, qu'involontairement notre âme s'emplit de tristesse. »

En Russie, le gouvernement le mieux intentionné se verra toujours entravé dans l'exécution de ses réformes et de ses lois par la masse croissante de ces employés et de ces fonctionnaires corrompus jusqu'aux moelles. Ce sont eux qui mettent à la toute-puissance du tzar des bornes invisibles. Un enfant demandait un jour à son grand'père :

— Qu'est-ce que le diable, qu'on dit si méchant et si laid?

— Mon enfant, c'est le chef de tous les tchinowniks (fonctionnaires), répondit le père. ^

— Il n'y a qu'un seul employé honnête dans mon empire, disait Nicolas. C'est moi I

La hiérarchie des tchiîiowniks, divisée en quatorze classes par Pierre P% ressemble à la hiérarchie des mandarins chinois. Un docteur en philosophie admis dans la huitième classe, a le rang de major. Le cocher de l'empereur Alexandre avait le rang de colonel; des demoiselles de la cour ont le rang de capitaine, et les évoques celui de général. Cette organisation assure le triomphe de la médiocrité, de la nullité et de la vénalité, car pour occuper une position quelconque dans l'État, il faut être parvenu dans le tchin^ à un grade correspondant.

Le peuple déteste et méprise cette innombrable race de fonctionnaires avides qui le vole et qui le pille. (( Monde de singes en uniforme, s'écriait Pouschkine» monde d'esclaves fiers de leurs fers, écume de la so* ciété, marais où s'embourbe l'honneur ! »

« Le tchinownik, d'après le conseiller Wigel, est un voleur civilisé qui n*a pas le courage nécessaire pour exercer son métier au grand jour. » Le comte Bludow disait qu'on devrait écrire sur la porte de certains ministères : « Lasciate ogni conscienzay voi chi entrate ^ (1).

Quand un fonctionnaire travaille, il travaille tout au plus trois ou quatre heures par jour. Le nombre d'employés inutiles est incalculable. Il y a une légion de fonctionnaires pensionnés qui ne rendent aucun service à l'État et ne contribuent qu'à l'épuisement plus rapide du trésor public.

La bureaucratie, le fonctionnarisme, voilàl'ulcère, le chancre qui dévore le pays; et tant qu'on s'obstinera à faire de la centralisation à outrance, il n'y aura pas espoir de guérison.

(1) Laissez toute conscience, vous qui entrez.

OU'eST-CE que la RUSSIE? 187

Le clergé russe forme aussi, comme les fonctionnaires, une caste à part, mais il n*a jamais eu la moindre influence sur le développement politique et social du pays. Le peuple méprise les popes; dans les hautes classes, on tourne volontiers les moines en ridicule. Et entre popes et moines, il y a des désunions profondes, la haine du pauvre contre le riche, du faible contre le fort et le puissant. Le clergé noir (1), jouit seul delà richesse, de la considération, du pouvoir^ bien qu'il soit tout aussi ignorant que le clergé blanc. C'est à ses monastères qu'affluent les riches offrandes, les donations en tout genre. Au commencement du siècle dernier, plus du quart de la population entière de la Russie appartenait aux moines. Le couvent de Troïtza avait à lui seul 120,000 serfs et des terres en proportion.

(1) Les moioes.

Le clergé noir a de tout temps été byzantin, tandis que le clergé blanc est national russe. Depuis Pierre le Grand qui supprima le patriarchat et le remplaça par le « saint synode », le tzar est le chef spirituel de l'Église orthodoxe. Soumise au joug officiel, cette Église n'est qu'un simple rouage administratif. Chez elle, tout consiste en pratiques extérieures, en révérences, en inclinations de tête, en signes de croix. Elle entretient parmi le peuple les superstitions les plus grossières. Le moujick croit fermement que rien n'arrive sans le consentement ou la volonté des saints « qui descendent du ciel, à époque fixe, pour voir ce qui se passe sur la terre, récompenser les bons et punir les méchants. » Tel saint guérit de la rage, tel autre vous fait découvrir les voleurs; il y a aussi un saint qui aide les poules à pondre et les paysannes à vendre les œufs; un saint spécial, comme notre saint Antoine, est l'ami et le bienfaiteur des cochons. Les saintes ne sont pas moins occupées. Il y en a qui plantent et soignent les choux, ou qui protègent les oies et les canards; l'une donne des garçons aux filles, l'autre des filles aux garçons. Dans les villes, le clergé conduit auprès des malades, en calèche de gala, Timage miraculeuse de la Vierge, et s'en fait de beaux revenus.

Un brigand tue et pille un voyageur, mais il se gardera bien de toucher à la viande trouvée dans sa voiture, si c'est un jour maigre.

Celui qui médite un « coup », va d'abord à l'église.

qu'est-ce QÏJE la RUSSIE ? 189^

se placer sous la protection d'un saint du paradis.

Un voleur qui se dispose à commettre un sacrilège en forçant le tronc d'une chapelle, promet un cierge à son patron si celui-ci Taide dans sa noble entreprise.

Ce sont les mêmes pratiques superstitieuses qu'en Italie.

En 1791, un concile ecclésiastique prononça l'anathème contre ceux qui ne se signaient pas d'une certaine façon.

— Où seront, au jugement dernier, se demandait un patriarche de Moscou, ceux qui se rasent le menton ? Avec les vieux-croyants ornés de foute leur barbe ? Non. Ils seront avec les hérétiques sans barbe.

Le port de la barbe pour les vieux-croyants est comme le dogme de la prédestination pour les calvinistes, — un article essentiel de salut, de félicité éternelle.

Aussi les réformes et les innovations de Pierre le Grand furent-elles regardées comme TuBuvre de Satan. L'introduction du nouveau calendrier qui plaça le commencement de Tannée au mois de janvier (1), fut prise pour un blasphème et une hérésie, u Comment, disait-on, le monde a-t-il pu être créé en janvier? Eve, où aurait-elle prisvla pomme? Il n'y en a plus aux arbres. »

Le paysan est très attaché à ses pratiques religieuses.

(1) Anciennement l'année commençait au mois de septembre".

Il va régulière toent à l'église, reçoit la communion, se signe en passant devant toutes les images saintes, observe scrupuleusement les jeûnes et fait des pèlerinages. Mais c'est tout. Sa religion s'arrôte à ces formules extérieures.

Le rite grec permet le plain-chant pendant le service, mais sans accompagnement d'aucun instrument de musique. Si les images peintes sont autorisées, les sculptures ne le sont pas. L'art religieux s'est figé dans lés vieilles formes byzantines, avec leurs symboles enfantins et surannés.

L'Eglise grecque orthodoxe condamne toute recherche scientifique. Elle n*a pas de théologie et ses dogmes restent étrangers à la masse. Esclave de l'Etat, elle est immobile et stationnaire. Elle ne catéchise pas, elle ne prêche pas, elle n'a ni missions ni missionnaires; elle n'agit pas, elle est morte. Ensevelie dans sa raide orthodoxie, elle ressemble a une momie entourée de bandelettes sacrées.

Le monachismê, avec son droit exclusif d'arriver aux dignités épiscopales, forme une espèce de bureaucratie ignorante et corrompue, c'est une des instiluttoris les plus nuisibles au pays.

Avant la loi de 1869, les enfants de prêtres devaient tous suivre la même vocation que leurs pères. Les autres carrières leur sont ouvertes aujourd'hui ; mais la demi-instruction qu'ils reçoivent dans les Séminaires, les livres défendus qu'ils dévorent en gecret,

OU'ëST-CE que la RUSSIE ? 191

les portent aux revendications révolutionnaires. Leur pauvreté, la vie de misère qui les attend ensuite, achèvent de les gagner au nihilisme.

La liberté de conscience est une bien drôle de chose en Russie. On Taccorde, on la retire, selon le bon plair sir de TEtat. Les luthériens, les mahométans et les païens ne sont guère molestés. Les Israélites sont libres de pratiquer leur culte, mais ils sont privés du droit de bourgeoisie. Les catholiques sont exposés à de cruelles persécutions. Quant aux sectes de TEglise d'Orient, elles accomplissent leur culte en cachette, et sont obligées d'acheter le silence des popes et des fonctionnaires.

On évalue le nombre des dissidents russes à neuf ou dix millions. Ils forment plus de deux cents sectes. La plus nombreuse est celle des raskolniks, qui se séparèrent de l'Eglise orthodoxe en 1666, lors de la réforme du patriarche Nikon. Les raskolniks se subdivisent en bespopowtckïna {sans prêtres), et en popowtchina (avec prêtres). Les premiers rejettent tout clergé et tout mariage. Aux seconds se rattachent les Siarowierzi, ou vieux-croyants, qui ne vénèrent que les images peintes, ne coupent jamais ni leur chevelure ni leur barbe, conservent l'ancien costume russe et s'abstiennent de bière, d'eau-de-vie et de toute boisson. Répandus dans tout Tempire, ils sont particulièrement nombreux en Sibérie, sur les bords de la Volga et dans les provinces de l'Ouest. Ils disposent de capitaux considérables.

s'entr'aidént et se secourent entre eux, et se livrent à un ardeïit prosélytisme.

Il y a encore les skopski qui se mutilent, les vagabonds qui meurent en plein air, les clystis qui prient et dansent tout nus, les napoleontschini, pour lesquels Napoléon est un saint, les vieux-ritualistes (staro-obriadtsi), qui sont opposés à tout progrès, à toute réforme; il y a dos sectaires qui regardent la sainte Ecriture comme la base de leur foi, d'autres qui la rejettent et se laissent guider par leurs chefs ; il y en a encore qui croient à une nouvelle incarnation du Christ ; enfin nous voyons des sectaires farouches qui confondent la religion avec leurs émotions nerveuses, qui s'entre-tuent, qui égorgent leurs enfants, qui se livrent à des exercices erotiques et à des pratiques obscènes, qui s'infligent des punitions corporelles et invoquent Dieu dans des orgies impies, dont la femme est la prêtresse impudique.

De pareilles aberrations religieuses n'expliquentelles pas toutes les aberrations sociales et politiques ?

qu'est-ce que la RUSSIE ? 193

Il ne saurait ôtre question de progrès national chez un peuple, divisé comme Test le peuple russe, en deux mondes absolument opposés : d'un côtelés civilisés^ de l'autre les « brutes noires », les tchomi narod. Un million de privilégiés en face de 79 millions d'hommes qui ne comptent pas, qui débutent à peine dans la civilisation occidentale et sont mal léchés par elle ! « Un petit nombre de Russes élevés à la française, dit le maréchal de Mollke, vivant dans le luxe, revêtus d'uni-^ formes ornés de décorations, marchent sans se mêler, à côté da cette masse profondé et cent fois plus nombreuse de gens barbus, ignorants, pieux, dociles et robustes... ))

Et M. de Moltke ajoute : « Partout les contrastes les plus violents ! Des chaumières à côté des palais, des villes shperbes dans des contrées désertes, des chemins de fer qui ne touchent à aucune ville, des ananas

qui mûrissent dans des serres, là où le blé ne pousse pas ! le raffinement en têle-à-tête avec la barbarie et , la grossièreté ! »

Pas de classe moyenne; un gouvernement incarné dans la personne d'un seul : le tzar dont la puissance est illimitée. L'Etat est une famille agrandie, soumise à l'autorité patriarcale de l'empereur. « Comment,* disent les Russes, les lois humaines pourraient- elles restreindre le droit divin du père? » Le peuple n'a aucune notion politique; qu'entendrait-il à la théorie de la constitution représentative? Le pouvoir absolu semble une nécessité dans ce pays où rien ne se fait si Tordre ne vient d'en haut. L'autocratie basée sur l'obéissance aveugle, n'est-elle pas une des conséquences de ce manque d'activité et d'initiative personnelles qu'on observe chez le Slave ?

L'organisation de l'Etat n'a rien de solide ni de stable. « Notre gouverneoQent, dît Herzen, aime les nouveautés jusqu'à la folie; rien n'est durable chez tlii, il change, il transforme sans cesse. Chaque nouveau règne met en question ce que le règne précédent a fait. Aujourd'hui on permet ce qui était défendu hier. »

Des murs de bois I

« Dans la vie russe, s'écrie Tourgueneff, tout est fumée ! On ne voit que des formes nouvelles ou des choses ébauchées. Tout le monde se presse, se pousse et l'on n'arrive à rien. Le vent tourne ; on se jette du côté opposé;.. Vapeur^ famée I »

QU'ëST-CE que la RUSSIE ? 195

La grande réforme judiciaire et législative entreprise par Alexandre II aurait, dans tout autre pays, amélioré les mœurs ; en Russie, elle n'a provoqué aucun progrès, elle n'a produit aucun bien.

Les lois relatives à TorganiSâtion de Tinstruction, au rétablissement dô l'administration provinciale, à Torganisation des tribunaux ont été cent fois mises en question et constamment changées, modifiées depuis seize ans.

Tout est bâti sur le sable.

Les Occidentaux s'étonnent de ces contradictions, ils ne s'expliquent pas ces phénomènes, parce qu'iis négligent de remonter aux origines, à l'hérédité. Tous les Russes de la seconde moitié du dix-neuvième siècle sont fils et petit-flls de serfs, ou de seigneurs qui traitaient ceux-ci avec une sauvage barbarie. Tous les marchands russes ont eu Jpour pères des serfe qui avaient acheté de leurs maîtres le droit de quitter la terre seigneuriale et de venir se fixer dans les villes. Sous l'officier élégant et poli de la garde se cache le despote asiatique ; grattez l'adroit marchand de Moscou et de Pétersbourg, vous trouverez le fanatique, le fou religieux qui se livre à des mutilations et à des pratiques sans nom ; des sentiments de sauvagerie bien plus cruels que chez le Tcherkesse et le Turc se réveillent de, temps en temps chez le moujik, d'ap^ parence si placide. Aussi se passe-t^il sur les bords de la Neva , du Volga et de là Moskva des choses

qui seraient impossibles dans lô reste de TEiirope.

Le nihilisme est une doctrine tout à fait russe. Les aspirations de la révolution démocratique sociale dans rouest n'ont rien de commun avec cette théorie de l'universel anéantissement. Rien de plus absurde, de plus insensé, mais Tesprit . russe Irouve cela magnifique. Dans nul autre pays uq livre aussi faux et aussi pervers que le roman de Tchernichevski [Que faire?) (1) n'aurait pu ainsi bouleverser les tôtes. .

L'ébranlement est partout : dans les principes, dans les idées, dans le gouvernement, dans Tadministratjpn, dans l'armée. On voit des jurys qui acquittent des assassins politiques; des parents de l'empereur qui conspirent avec la révolution nihiliste; l'autorité est mise en doute, la dissolution générale. Des centaines d'individus sont encore envoyés en Sibérie sans jugement, « par voie administrative»; les punitions corporelles sont publiquement abolies, mais on ne les inflige pas moins dans l'ombre et le silence des prisons.

Le gouvernement s'épuise en mesures réactionnaires, comme si les ukases despotiques de Nicolas avaient opposé une digue aux flots montants des revendications sociales !

Agitée et bouleversée comme elle l'est, tiraillée d'un côté par l'autocratie, de l'autre par la révolution, la Russie doit choisir entre les deux voies qui s'offrent à

(1) Une traduction de ce curieux ouvrage doit paraître prochainement à la librairie Dentu.

qu'est-ce que la RUSSIE ? 197

elle : celle du progrès ou* celle de la réaction. Si elle s'abandonne aux rêves slavophiles, si elle repousse toutes les idées de l'Occident, elle se condamne à rester stationnaire, à la manière mongole-chinoise. Elle ne sera plus qu'une île solitaire, détachée du monde civilisé.

Mais il est bien difficile, à une époque de chemins de fer et de télégraphes, de se mettre complètement à l'éicart, de se tenir en dehors de tout mouvement. Bon gré mal gré, dans la guerre ou dans la paix, il faudra que le colosse semi-asiatique se courbe et se plie devant la civilisation allemande I

Page 1