L'ARMÉE RUSSE
L'ensemble des impôts qui pèsent sur le peuple russe se chiffrait, il y a quatre ans, pas une somme de 570 milliçns de roubles.
La part contributive des paysans comprend les deux tiers de cette somme.
A lui seul, le budget de l'armée absorbe près de la moitié de la recette générale.
Il y a dans ces chiffres une disproportion sur laquelle il n'est pas nécessaire d'insister. Le pays est pauvre, dénué de ressources. Son organisation militaire épuise toutes ses forces vives. La Russie doit donc être une nation guerrière de premier ordre. Est-elle vraiment si redoutable que les apparences nous la montrent?
Sur le papier elle peut aligner un nombre énorme de bataillons, quelque chose comme 2,617,000 soldats.
le 3 0/0 d'une population de 88 millions et demi d'âmes.
Mais cette armée est répandue sur un territoire immense, dépourvu de moyens de communication suffisantes, tandis qu'un réseau de voies ferrées Tenveloppe du côté de l'Allemagne.
Aussi les Russes se trouvent-ils en présence d'une alternative fâcheuse. S'ils commencent par construire des chemins de fer, ils ne disposeront plus des ressources nécessaires pour soutenir une grande guerre. S'ils entrent en campagne dans leur situation actuelle, les troupes leur feront défaut. Sans de grandes lignes de chemins de fer reliant le centre aux extrémités de Tempire et formant aux frontières une ceinture de défense, la mobilisation de l'armée russe ne s'effectuerait qu'avec une perte de temps considérable et après de longs mois de marches fatigantes^ Jamais cette armée ne pourrait se concentrer sur un point donné pour repousser victorieusement une attaque; La Russie n'est donc point une puissance militaire et la moindre imprudence belliqueuse serait expiée chèrement par elle. D'autre part, si elle organise son réseau de voies stratégiques elle devra engager et immobiliser ses ressources dans una œuvre qui occupera tout un cycle d'années, sans même oser espérer que les lignes en construction lui soient jamais d'un rendement quelconque. Leur situation reculée leur enlève en efiet toute importance commerciale.
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Que dirons-nous de Tefifectif? Il s'agit de troupes disséminées dans de vastes déserts; une grande partie de ces soldats ne franchissent jamais la frontière européenne. Les données nous manquent. Nous ne nous arrêterons pas davantage aux frais énormes que nécessiterait le transport d'une armée à travers des étendues aussi prodigieuses. Nous constaterons seulement quelques faits que l'histoire contemporaine a mis en relief; ils parlent plus haut que les meilleures statistiques.
Quelles sont les forces militaires que la Russie a mises en ligne pendant ce siècle, d'abord dans ses guerres contre Napoléon I", dans sa première campa* gne de Turquie, pendant la première révolution polonaise, puis en Crimée et dans la dernière campagne contre les Turcs? Ce fut, dans la première moitié du siècle, à peine le dixième des forces indiquées plus haul et dans la seconde à peine le quart.
Le mémoire par lequel le grand-duc Nicolas (on le lui attribue du moins) a répondu aux attaques dirigées contre lui dans la Revue nouvelle est à ce sujet particulièrement instructif. Ce sont des chiffres en quelque sorte officiels qu'il renferme.
En novembre 1876, l'armée du Danube comptait 188,000 hommes, tandis que 59,000 comballants se dirigeaient vers Kars et la Turquie d'Asie.
En avril, l'armée principale comprenait 246,000 soldats, encore faut-il faire entrer dans ce chiffre les
troupes auxiliaires de Serbie et de Roumanie, ces dernières au nombre de 40,000 hommes et les 6,000 de la milice bulgare. L'armée d'attaque du côté de TAsie atteignait le chiffre de 79,000 hommes.
Lorsque enfin la Russie dut engager Tarrière-ban de ses troupes, Tarmée du Danube se composait de 554,000 combattants, y. compris les auxiliaires, et l'armée d'Asie de 112,000. 73,411 hommes restaient échelonnés sur les rives de la mer Noire.
Tel fut le plus grand déploiement de forces de la Russie. En février 1871, l'Allemagne avait jeté fiurle sol français une armée d'invasion de 1,350,000 hommes; et l'on rencontrait cependant encore des jeunes gens le soir dans les cafés et les brasseries de la blonde Germanie.
Le soldat russe, il est vrai, est intelligent; il se dis-, tingue par une grande force de volonté , les fatigues et les privations ne lui coûtent guère. Il pousse jusqu'à l'héroïsme l'esprit de discipline. Mais ces qualités ndividuelles ne se perdent-elles pas dans la lenteur des mouvements d'ensemble?
Pas de stratégie, pas d'action véritable. Pas d'officiers capables, pas de bons généraux. Une] administration et une intendance toujours embourbées dans la vieille ornière.
Il serait difficile, avec la meilleure volonté du monde, de reconnaître dans une organisation aussi défectueuse, des pronostics de succès futurs et de victoire.
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La comparaison de Torganisation militaire de la Russie avec celle des grandes puissances européennes n'avait laissé aucun doute sur la supériorité de la France, de l'Autriche et de TAUemagne, Ces pays possédaient évidemment une armée mieux organisée et mieux commandée.
Mais quelle ne fut pas la honte et la déception des patriotes russes lorsque l'expérience leur apprit, à leurs dépens, hélas I que la Turquie, cette nation barbare courbée sous le fatalisme oriental, aile aussi, distançait la Russie par une plus savante organisation de ses troupes I
Avant la guerre, la situation financière de l'empire russe était relativement bonne, florissante même s'il fallait en croire les assurances ofQcielles, tandis que la banqueroute menaçait la Porte. On avait de plus persuadé au peuple russe que l'armée turque n'avait
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à sa tête que des officiers ignorants et incapables, tandis que la Russie avait pu largement mettre à profit toute la science militaire des peuples d'Occident,
Les événements révélèrent tout à coup du côté des Russes, une infériorité écrasante. Les fusils turcs portaient à 3,000 pas et pouvaient tirer 16 coups à îa minute. Les fusils russes ne portaient qu'à 6 ou 800 pas. Quant au tir, ce fut une circonstance heureuse qu'H ne put être rapide, car le plus souvent les soldats russes manquaient de munitions avant la fin du combat. Seule la garde était armée du fusil Berdjanki auquel elle dut de grands avantages. Mais elle donnait plus rarement que les autres troupes et c'est le reste de l'armée qui tint la campagne de juin en septembre.
Comment l'état^major russe a-t-il pu ignorer les causes d'une infériorité aussi grave ? Comment est-il excusable de n'avoir pu assitrer à l'armée un approvisionnement normal de cartouches et de munitions? Ce sont des questions auxquelles il n*a jamais été ré* pondu» Les plaintes cependant étaient universelles; officiers et soldats se rencontraient pour signaler cette négligence coupable»
Pendant toute la campagne^ l'armée russe se vit obligée de ménager avec le plus grand soin la poudre et les balles, et, en dépit d'une stricte économie, ses pro* visions restaient insuffisantes. Les Turcs, eux, pouvaient, au dire de leurs officiers, prodiguer les cartou • ches et les ' coups de feu, tandis que chez les Russes
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des jours se passaient avant .'que les gibernes vides se remplissent à nouveau.
Les Turcs étaient suivis d'un nombreux équipage de guerre destiné au transport des munitions; les soldats russes devaient se charger eux-mêmes de leurs munitions sans pouvoir jamais s'alléger de ce lourd fardeau sur aucun véhicule. La guerre franco-allemabde avait cependant démontré ta nécessité d'épar» gner au soldat pendant les marches un tel excès de charge.
Les Russes n'étaient pas plus favorisés sous le rapport du vêtement; les « croyants au vrai Dieu » se trouvaient réduits à envier les solides tuniques et les excellentes chaussures des « infidèles ». Au début de l'hiver de 1877, lorsque Tarmée eut à franchir la chaîne cou^ verte de neige des Balkans, les soldats n'avaient plus de bottes! Ils durent marcher pieds nus, déchirés par les aspérités du chemin. On compta jpar milliers les victimes du froid. Les fournisseurs avaient livré aux troupes des semelles de carton. Quelques«-uns d'entre, eux, dont la fraude fut surprise à Moscou, se virent assaillis par des vétérans et laissés pour morts sur place.
Il y a encore d'autres exemples d'imprévoyance. Au moment de l'investissement de Plewna, les travaux du siège furent retardés faute de pelles et de pioches. Il fallut demander ces outils à BucharestI Et ce n'était point là une exception. Toujours les Russes man-
quaientde matériel. Les Turcs s'étaient-ils emparés d'une position, immédiatement ils creusaient des fossés et se retranchaient derrière des remparts et des redoutes. Les soldats russes les regardaient faire. On avait oublié les pelles !
Lorsque les Allemands entrèrent en France, ils étaient abondamment pourvus de renseignements géographiques; des cartes du pays envahi avaient été distribuées à tous les sous-officiers. C'est un fait qui est resté dans toutes les mémoires. Pas un journal russe qui ne le mentionnât. Il ne paraît pas cependant qu'il ait attiré l'attention de Tétat-major. On s'avisa, seulement vers le milieu de la guerre, de distribuer quelques cartes, six par régiment, et ce fut tout!
Le service des postes en campagne donna lieu à un immense désarroi. Des centaines de mille lettres adressées aux soldats bien peu arrivèrent à destination ; et si elles arrivaient, c'était avec un retard de quatre ou cinq mois I
A Easanlyk, un officier avait réussi à mettre la main sur une sacoche destinée à son régiment. Il réunit aussitôt ses hommes pour leur faire part de sa trouvaille et distribuer les précieuses lettres. Mais presque personne ne répondit à Tappel des noms. La sacoche avait erré longtemps d'un corps d'armée à l'autre. Elle arrivait trop tard. Les soldats étaient morts !
Les officiers et les généraux n'étaient, sous ce rapport, pas mieux traités que les soldats. Quant aux en-
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vois de valeurs, ils disparaissaient le plus souvent. Le désordre grandit à un tel point qu'on refusait de se servir de Tentremise du bureau militaire et qu'on faisait porter les lettres (avec l'adresse en français ou en allemand) au bureau de poste autrichien le plus rapproché.
Le service télégraphique n'était pas mieux organisé. Aucun moyen de communication ne reliait entre eux les divers corps, de sorte que leurs chefs n'avaient pu combiner des mouvements d'ensemble et ignoraient absolument ce qui se passait hors du rayon de leurs propres opérations. C'est ainsi que le colonel Kossitsch, chef d'état-major du 12** corps, stationné près de Roustchouk, n'apprenait que par des journaux vieux de deux ou trois semaines les événements qui se produisaient sur les autres points du théâtre de la guerre. On dira que Téloignement et les circonstances topographiques empêchaient de remédier à cet état de choses. Mais voici un autre exemple qui enlève aux faits signalés toute apparence d'excuse. A Plewna, des détachements qui devaient agir de concert restèren^t des semaines entières sans communications télégraphiques bien qu'ils fussent à peine éloignés de dix verstes les uns des autres. La négligence tenait du système et il en résultait une grande méfiance^à l'égard des chefs.
L'administration supérieure, qui avait oublié de pourvoir l'armée de pelles, de pioches, de cartes et d'appareils télégraphiques, devait oublier également
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les lunettes. Aussi est-il arrivé plusieurs fois que des officiers, faute de connaissances. géographiques et ne possédant aucun moyen de s'orienter, conduisirent les troupes qu'ils commandaient à une véritable boucherie. Il advmt également que des corps russôl^ se rencontrant et croyant avoir affaire à l'ennemi, dirigô«rent les uns sur les autres des feux meurtriers.
Les Allemands avaient assez montré l'avantage qu'il y a de connaître le pays que Ton veut envahir. Six mois avant la déclaration de guerre on savait qu'on aurait à franchir le Danube. Et cette terre que l'armée ruôSô allait conquérir, restait pour elle un monde inconnu I On ne pensait qu'à une chose, la délivrance d'un peuple. Qu'importait la route qu'il fallait suivre, les gens qu'on pouvait rencontrer; -les "Russes, diôâit-on, n'ont qu'à paraître, les Turcs se laisseraient sans résistance coiffer du bonnet des Cosaques.
Et l'intendance ? Elle se créa pendant la guerre dé Grimée une réputation détestable. Mais les fraudes qui se commirent à cette époque se réduisent à peu de chose si on les compare à la gigantesque série d'escroquerleâ qui marqua la campagne du Danube. Si les entrepreneurs qui en 1854-1855 étaient chargés de la fourniture des vivres volaient, et s'enrichissaient aux dépens de l'État, du moins ne faisaient-ils pas souffrir l'armée de leurs déprédations. Ce qu'ils ne volaient pas trouvait un emploi utile; les soldats s'en nourrissaient.
En 1877-1878, l'incapacité des agents fut encore plus
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grande que leur mauvaise foi. Us livraient de la farine moisie, du pain gâté, des fourrages avariés. Et cependant la difQculté des communications était moindre ; les vivres passaient par moins de mains; Ton pouvait utiliser les chemins de fer que Ton ne connaissait pas en Crimée.
L*întendaiice avait faitavec les entrepreneurs Greger, Horwitz et Kohan un contrat si maladroit que la qualité des vivres dépendait exclusivement do la bonne volonté de ces industriels. Il était sans doute stipulé que les fournitures devaient être de premier choix; mais une autre clause* admettait une exception à cette règle. La première qualité n'était plus exigible audelà des frontières de Tempire. Or, comme toute la guerre se fit sur le Bol ennemi, reïception prévalut si bien que les exigences du contrat restèrent lettre naorle.
On reprocha surtout à l'intendance de ne jamais chercher, lorsque l'occasion s'en offrait, à se dégager des traités passés avec ces fournisseurs, d'identifier sa cause avec celle de cette société commerciale et de considérer toute attaque dirigée contre elle comme un attentai à sa propre dignité.
Pendant la première, ainsi que pendant la seconde marche du général Gourko à travers les Balkans, nul agent de la Compagnie ne se montra dans toutes ces opérations, et l'armée fut obligée de réquisitionner dés vivrei^ pour ne pââ mourir de fâim^
. Le mêiDefait se renouvela à Sistowa. Lorsque le général Sotow, commandant le 4« corps, atteignit cette ville, toute alimentation vint à manquer. Il avait cependant annoticé le jour et rheure de la marche en avant de ses troupes. Les dépôches expédiées aux représentants de la Compagnie dqmeurèrent sans réponse. Il fallut s'adresser au gouverneur civil, le prince Tscherkasski, qui mit à la disposition de ràrmée les provisions et les champs des familles turques.
En juillet 1877, le commandant de deux corps stationnés près de Tirnowa, adressait au quartier-général le télégramme suivant :
« Je suis sans intendance, sans un morceau de pain. Je vous prie de me venir en aide de suite. »
Les griefs les plus graves s'accumulèrent contre Tadministration militaire.
On dénonça la complicité des juifs et des plus hauts personnages de la noblesse; on signala les prix excessifs qu'avait atteints la vente de marchandises sans valeur.
Si l'intendance avait rempli son devoir et exercé une surveillance active, il est évident que les duperies qui ont eu lieu n'auraient pu se produire.
Les malheureux paysans qui se laissèrent engager pour le transport des vivres en Roumanie et en Bulgarie, non seulement ne furent pas payés; mais maltraités, pillés, victimes de toutes les privations, les uns
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moururent de faim, les autres regagnèrent en mendiant les villages qu'ils avaient quittés à la tête de leurs chariots et de leurs chevaux, et fiers du traité qui leur confiait leur mission.
Voici un autre fait qui peut donner ime idée de la manière dont les vols de toute nature se commettaient.
En juillet 1877, un industriel passa une convention pour livraison de voitures de transport. Le prix fixé par jour et par voiture était de vingt francs payables en or. Deux mois plus tard, MM. Kaufmann et Baranow passèrent un contrat analogue, mais en consentant à une réduction du prix à seize francs. Notre industriel n'en réussit pas moins à renouveler son marché en avril 1878 dans des conditions presque identiques aux premières, et le traité Kaufmann-Baranow fut abandonné par l'intendance. Or en multipliant la différence des deux chiffres par le nombre des jours et celui des voitures, on arrive à constituer une somme de près de six millions de francs.
Parmi les employés subalternes de l'intendance, il y eut des escrocs qui exploitèrent avec une audace inouïe la confiance que l'on avait placée en eux. Le journal la Molwa a donné les plus curieux renseignements sur l'affaire Chwoschtschinski. Cet employé était préposé aux fourrages et surveillait le dépôt de Kotroceni en Rou-* manie. Sa position était modeste. Il trouva moyen cependant de commettre des détournements s'élevant
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à 340,000 roubles et laissa se' gâter pour 2 millions de conserves de fourrages. Ces vols eussent peut-être passés inaperçus dans le désordre inévitable d'une administration improvisée, qui avait à répondre aux mille exigences d'une situation nouvelle.
Mais le surveillant infidèle s'avisa aussitôt de faire parade de la fortune qui venait à lui. Il afficha un luxe exagéré, une prodigalité insolite (1). Un déjeuner payé 45,000 roubles or (environ 160,000 francs), et sur lequel les journaux de Bucharest glosèrent beaucoup, ainsi que des diamants de grand prix offerts à une demi-mondaine, attirèrent Tattention des autorités qui ordonnèrent une enquête et découvrirent la dilapidation. — Un collègue de cet employé, à qui avait été confiée la surveillance des magasins de Rasdelnaja, fut poursuivi, pour avoir détourné plus de sept millions de livres de fourrage et laissé pourrir 40,000 boisseaux d'avoine. On ne s'étonnera pas que sous l'influence de pareils inspecteurs on ait pu accabler d'exactions les pauvres paysans chargés de la conduite des transports. ,
(1) On distingue en Russie deux catégories d'employés selon Tusage qu'ils font des produits de leurs vols. Il y a le poradotsehni isehelowck, l'homme « raisonnable » qui capitalise; il y a encore le prekroisni ttehelowek, l'employé « magnifique » qui vole la couronne pour se livrer à une vie dissipée et partager avec d'autres les fruits de son petit travail. Evidemment, Chwosctitschinski cultivait cette seconde manière, la moins considérée. L'une et l'autre ne méritent du reste à leurs auteurs que l'épithète de « malheureux » quand on les traduit en Justice.
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Les plus graves inculpations contre radministration avaient cours et trouvaient créance dans le public. Le gouvernement les autorisait du reste par sa conduite. C'est ainsi que le procès intenté à MM. G..., H... et K... devant le conseil de guerre d'Odessa fut écarté par « ordre supérieur », l'affaire étouffée, les sommes contestées payées par le trésor.
Cette attitude du pouvoir était bien faite pour confirmer les soupçons du peuple russe sur l'esprit de corruption qui régnait dans les bureaux officiels.
Le défaut de prévoyance et d'organisation se manifesta avec non moins de force dans le service des hôpitaux et des ambulances. Au début de la campagne, c'est-à-dire avant qu'il y eût des bîessés, on put croire à une organisation savante du service médical. On montrait des locaux superbement aménagés, et réunissant toutes les conditions de salubrité désirables.
Après les premières effusions de sang encore, lorsque les hôpitaux commencèrent à se remplir, plusieurs établissements se firent remarquer par l'ordre du service, les qualités de leur personnel, l'abondance des médicaments; une administration intelligente et rapide de tous les secours.
Nous citerons notamment les ambulances de Tirnowa et de Gorni-Stjuden, le quartier général de l'empereur. Mais ce n'était que l'apparence. Ailleurs on manquait de tout.
Un médecin raconte qu'à Sistowa, le service des
ambulances fut installé dans de misérables habitations à demi effondrées où les Turcs avaient laissé des traces nombreuses de leur séjour. C'était la malpropreté la plus repoussante. Et avec cela pas de nourriture, pas de médicaments, pas d'infirmerie. Vingt blessés qu'on apporta dans une de ces maisons après avoir été cahotés trois heures durant, y demeurèrent deux jours sans recevoir la visite d'un médecin et sans qu'un aliment pût leur être offert.
Et il ne s'agissait point ici d'une ambulance improvisée à proximité d'un champ de bataille. Non, Ton se trouvait dans une ville considérable où les meilleurs secours, avec un peu de prévoyance, auraient facilement été organisés. Des locaux n'avaient été préparés que pour 4 ou 500 blessés, on y entassa 1,000 et jusqu'à 1,500 malades. Dix médecins presque sans aides soignaient ces malheureux.
La misère fut encore plus poignante à Simniza. L'hôpital qui pouvait abriter 630 blessés en reçut environ 3,000. Ce fut un désordre indescriptible, une saleté et une puanteur horribles. La même scène atroce se reproduisit au lazarelh de Frajeschty ; là, les malades couchaient à la belle étoile sur de la paille, attendant vainement des soins et un peu de nourriture.
Dans les chemins erraient de longues caravanes de blessés, au nombre de trois ou quatre cents quelquefois, sous la conduite d'un médecin et de deux infirmiers. Ils se traînaient ainsi des jours entiers avant
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d'atteindre une localité où rien n'était préparé pour les recevoir. Il arriva que dans ces circonstances les moyens de transport manquèrent absolument, comme après le troisième assaut de Plewna, où 574 malheureux soldats perdant leur sang et à bout de forces, mirent cinq jours à regagner Simniza sans trouver durant ce lamentable trajet une nourriture suffisante. C'était à croire, rapporte un témoin oculaire, que cette guerre attendue depuis des années avait éclaté inopinément et que tout préparatif avait été impossible.
S'il n'y a eu qu'une voix dans la presse et dans l'opinion pour dénoncer les vices d'organisation de l'armée russe, après les événements de 1877-1878, il n'y a eu qu'une voix également pour célébrer la louange de l'officier et du soldat. Il est évident que depuis Tintroduction du service militaire obligatoire et la suppression des châtiments cruels et déshonorants de l'ancien système, l'esprit de Tarmée s'est amélioré et que les meilleurs rapports lient les subordonnés à leurs supérieurs.
Le niveau moral s'est élevé.
Les jeunes officiers constituent mamtenant un élément humain qui, mieux que la rudesse traditionnelle, entretient la discipline et provoque les dévouements de l'héroïsme.