VI PRÉFACE
de la réalité, mais il est nécessaire que je vérifie l'exactitude de mes renseignements ou Tinexactitude de ceux de mes devanciers.
Vous qui m'avez vu au travail, vous savez la conscience que j'apporte dans mes recherches, le soin que je mets à m'entourer de tous les documents qui peuvent éclairer ma route et me pousser plus profond dans l'intimité des peuples que j'étudie. Le devoir de l'écrivain voyageur est d'interroger toutes les voix, d'écouter tous les échos. Or, ceux qui parlent le plus bruyamment de la Russie, depuis quelques années, ce sont les Allemands. Ils ne sont pas des juges impartiaux. Leur langage est trempé d'une vieille haine de race, qui le rend amer et inquiétant, mais que de choses il nous révèle I
Savoir, c'est prévoir, dît le proverbe. Aussi, seraitil peut-être bon qu'on sût en France ce que les Allemands pensent des Russes, et les Russes des Allemands» Ne croyez- vous pas qu'il y aurait là une œuvre utile à faire, un service à rendre à ce public français qu'on calomnie tant au dehors, et qui cependant ne demande pas mieux que d'apprendre et de s'instruire? On doit, il est vraij lui préparer et lui accommoder un peu ce qu'on lui présente ; il n'aime pas à être mal servi, dans des plats d'étain ou des écuelles de bois. Il est artiste; il veut les garnitures et les draperies du style. Chez les autres peuples, les pensées les plus
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belles et les plus hautes ont Tair de pauvresses couvertes d^ haillons; chez nous, le souci de la forme jette sur leurs épaules nues des pelisses de princesse^ ou des manteaux de reines.
Je parle comme s'il s'agissait ici d'une œuvre littéraire I Utiles aujourd'hui, les pages que je vous envoie gont faites pour être oubliées demain. Mais le lecteur, en les parcourant, n'aura pas perdu son temps; et si les agitations de l'heure présente, si funestes au livre et à l'étude, lui laissent le loisir de réfléchir, il pourra descendre jusqu'au fond des questions qui s'agitent si près de nous, et il verra un peu plus clair dans l'avenir.
Le premier chapitre de ce livre est le résumé de toutes les données certaines que j'ai pu recueillir sur le nihilisme, sur son origine, ses tendances et son but. C'est une série de faits exposés sans passion, avec une impartialité scientifique. J'y explique comment cette doctrine qui n'est pas celle de tous les révolutionnaires russes, mais seuleiftent de la petite faction des « terroristes Wj a pris naissance ; dans quel milieu, pour quelles raisons et par quelles causes elle s'est si rapidement développée. Un pays qui a encore ses inquisitions et ses bastilles, qui exile encore sans jugement, par voie d'administration, devait fatalement produire des Zasoulitsch et des Solovief. « Jusqu'à présent, nous dit M. Drag
VIII PBBFAQE
nov (1), les éléments les plus persécutés sont seuls entrés dans la lutte active, et, se sentant trop faibles pour la lutte ouverte, ils ont choisi la voie des assassinats politiques, d'abord instinctivement, puis consciemment et systématiquement.
» Si l'absolutisme persiste en Russie, — et il persistera tant que la révolution ne sera conduite que par la jeunesse « nihiliste », et que les représentants des classes éclairées ne se jetteront point résolument dans l'action sous une forme ou sous une autre, — il ne faut pas être prophète, ajoute M. Dragomanov, pour prédire de nouveaux attentats contre le tzar et même contre toute la famille impériale. Bien plus, comme le régime absolu soutient en Russie les restes du système féodal et entrave toutes les mesures qui pourraient soulager un peu l'état misérable des paysans, il faut s'attendre à une recrudescence de crimes agraires à l'irlandaise, à des émeutes populaires, déjà nombreuses l'année dernière. Elles seront aussi spontanées que le fut en France la guerre contre les châtestux, en 1789-1790. Comme en Russie les paysans n'ont aucune connaissance des idées socialistes, ces émeutes ne serviront qu'à prêter appui
(1) L'intéressante brochure que ce savant a publiée à Genève, il y a quelques jours, sous le titre de : Le iyrannieide en Russie et Inaction de VEurope occidentale, confirme presque en tous points ce que nous avons dit nous-mème dans les Pères du nihilisme.
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au mouvement constitutionnel ou jacobin, dans les classes éclairées. Tel fut le résultat des émeutes populaires en France en 1789, et même en Angleterre avant la réforme de 1832. Mais toute cette crise russe, si distincte qu'elle soit dans son caractère du mouvement socialiste moderne de l'Europe occidentale, ne s'effectuera pas, sans doute, sans exercer une certaine influence sur celui-ci. El le. lui communiquera son caractère sanguinaire, excitera les instincts qui procèdent plus des passions que du raisonnement, et qui ne sont pas absents chez les classes déshéritées, même dans les pays les plus avancés, »
Voilà des paroles graves sur lesquelles on fera bien de s'arrêter. Ne voyons-nous pas déjà une communauté d'idées et de sentiments s'établir entre les intransigeants de la révolution occidentale et les intransigeants de la révolution russe ? La fraction ultra-radicale du parti socialiste allemand, représentée par les députés Most et Hasselmann, ne prêchet-elle pas ouvertement l'assassinat politique? Le lendemain de « l'exécution » du tzar, M. Most s'écriait dans son journal la Freiheit : « Victoire I Victoire I » ; et M. Hasselmann, dans un discours tenu à New-York, déclarait que : « Alexandre n'est pas le seul chien altéré de sang » ; que « l'empereur Guillaume ne vaut pas mieux » ; et que « sa famille tout entière mérite d'être exterminée » .
Aussi, après avoir ouvert ce volume par une étude