PRÉFACE :CII
quer aux livres allemands écrits sur la Russie ce que M. Dragomanov a si justement dit de la presse allemande :
« La presse allemande est guidée par un sentiment de servilisme dynastique uni à des haines de race et à des considérations de politique prussienne. Elle sent bien qu'avec Tavènement de la liberté en Russie, il sera mis fin aux privilèges des barons allemands dans les provinces baltiques, à leur rôle prépondérant dans la bureaucratie russe; et que la Russie libre cessera d'être un instrument dans la main de la Prusse et de toutes « les saintes alliances ». La presse d'Allemagne criait déjà au feu quand on a soulevé en Russie la question de l'émancipation des serfs; elle pousse maintenant les mêmes cris chaque fois qu'on parle de liberté politique, comme elle crie au « panslavisme nihiliste » chaque fois qu'il s'agit de donner satisfaction aux réclamations les plus justes des nations opprimées de l'empire du tzàr, à celles des Polonais, par exemple. Et cependant, c'est elle qui appelle la Russie le pays du knout [Knutland) et qui déplore le sort de la Pologne, quand il lui pafaît nécessaire de dénigrer non seulement le gouvernement, mais aussi la société russe aux yeux de l'Europe, comme elle l'a fait pendant la dernière guerre. »
La Russie ne mérite pas tant de mépris. Introduite la dernière dans l'Europe civilisée, les progrès qu'elle a
XÏV PRÉFACK
accomplis en deux ou trois siècles sont considérables. C'est encore la nation vierge, qui n'a pas senti s^es entrailles tressaillir et qui n'a pas porté de fruit, Son génie balbutie et commence h peine h se débrouiller. Attendons que ce peuple soit majeur avant de nous prononcer sur son avenir. Nous n'avons jusqu'ici que le germe des premiers développements de la race slave. Cette race n'a pas été remuée et fécondée par l'Idée. C'est une [masse inerte, qui n'a pas encore reçu son impulsion. Aussi, dans la vie de ce peuple, tout a-t-il été jusqu'à nos jours, incohérent, irrégulier et brusque comme dans Içs forces en formation de la nature.
Si barbarie il y a, c'est une barbarie vigoureuse qui contribuera un jour au développement du genre humain, comme jadis la barbarie germanique, voisine de la brillante civilisation de Rome et des Gaules. Cette barbarie est du reste moins dans les mœurs que dans les procédés de gouvernement. Les Russes ne vivent pas h l'état sauvage comme les Hottentots. Rien de plus doux, de plus humain que le paysan russe. Les meurtres, les assassinats sont beaucoup moins fréquents dans les campagnes moscovites que dans les rues de Berlin ou de Paris.
Regarder la Russie à travers nos idées européennes, c'est la voir sous un jour absolument faux. Ce peuple n'est pas en communion de sentiments avec nous , et c'est pourquoi il renouyelera peut-ôtre plus tard