‹ Russes & AllemandsChapitre 5 sur 14 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

beaucoup de chosçs dans le monde : les formes de l'État et de la famille. Il ne comprend rien à nos institutions modernes, à nos conquêtes politiques. En 1825, lors de l'insurrection de décembre, les soldats qui criaient: Vive la Constitution/ croYBiGni qu'il s'agissait de la femme du grand-duc Constantin.

On. oublie trop qu'il y a deux Russies : à Saint- Pétersbourg, une Russie ofûcielle, féodale, aristocratique et bureaucratique, semi-allemande et semieuropéenne ; et dans les immenses plaines du reste de l'empire, une Russie vêtue de peau de mouton, immobile et pensive comme l'Asie, son aïeule, muette et immuable dans son fatalisme apathique et sa raide orthodoxie, fidèle à ses traditions, franchement russe, et subissant avec une résignation de bête le joug que font peser sur elle ceux à qui appartiennent toutes les richesses, tous les privilèges, tous les pouvoirs et tous les droits.

Entre ces deux antipodes s'agite le monde de la révolution, minorité infime, sortie des couches supérieures, isolée et sans appui dans la nation, et obligée par conséquent de se dissimuler dans l'ombre et de frapper en fuyant, à coups de mine, de bombes et de poignard.

Mai 1881.

Ils sont trois : Alexandre Herzen, Michel Bakounine et Tchernychevski. Les deux premiers, par l'origine et réducation, appartiennent comme la plupart des chefs du radicalisme russe, à la classe dirigeante. Le dernier est fils de prêtre.

Né en 1812, aux lueurs du grand incendie de Moscou, Herzen eut pour mère une Allemande et pour père un gentilhomme russe. Enfant d'amours buissonnières, mais reconnu dès sa naissance, il Ait élevé sous le toit paternel, entre un professeur à chevelure germanique et un gouverneur aux belles manières françaises.

A l'ftge de^ quinze ans, on l'envoya terminer ses études ii Tuniversité.

Nicolas avait succédé à Alexandre P'. L'aube de

son règne fut obscurcie par la fumée d'une insur*

rection. Nicolas devint inquiet et défiant. Il ferma

la porte d^ »oa empire aux idées qui sortaient de France et mettaient en travail les jeunes cervelles. Les étudiants des universités s'arrachaient les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de d'Alembert, de Morelli, de Mably et de Pourier. L'importation des livres français fut interdite. A la gallomanie succéda la germanomanie. Hegel n'était pas prohibé, ni Feuerbach qui niait Tâme humaine et poussait le cri de guerre communiste : « La propriété c'est le vol ! »

Herzen se plongea avec délices dans la nouvelle philosophie allemande. Il s'en assimila les théories et le3 idées, et écrivit des pages que la police saisit et trouva mauvaises. On le retint une année en prison, puis on l'envoya epTexil, presque sur le? confins de la Sibérie. Dans sa solitude forcée» il se remit à l'étude de la philosophie, cherchant surtout h approfondir Hegel, rinsondable. Quand on lui permit de se rapprocher du monde civilisé et d'habiter Wladimir, Herzen, un soir, se sauva jusqu'à Moscou, et enleva d'une maison d'é^ ducation impériale une jeune parente à lui, qui était sa fiancée* Des amis intervinrent en sa faveur ; on lui pardonna. U obtint la permission de revenir à Moscou. Là, il se lia d'amitié avec les hommes les plus intelli* gents, les plus libéraux et les plus courageux de l'époque.

Dans ce sanctuaire de la sainte Russie, à Moscou, dans la a première capitale de Tempire », dans la % ville*mèro >^ aux coupoles d'or^ aux murs blancs et

LES FÉaE3 DU {NIHILISME

roses, et aux toits verts, on avait su conserver un reste d'indépendance, une étincelle de liberté.

A Pétersbourg régnaient l'uniformité et la discipline européennes. Tout y dépendait des caprices, des dispositions, des influences de la cour. Â Moscou, les gens ne mettaient pas de masque à leurs opinions. On pouvait, dans certains cercles du moins, sans autori* sation préalable de la police , dire et lire ce qu'on voulait.

« — Savez-vous ce qu'on appelle à Moscou un cercle? demande un des personnages de Tourgueneff.

» — C'est un endroit qui entrave tout développement intellectuel, où l'on prend des habitudes de paresse et de désœuvrement, où la causerie est du bavardage, où l'âme perd toute fraîcheur et toute virginité.

)> La platitude et l'ennui remplacent l'amitié et la fraternité, la bêtise et la prétention remplacent l'esprit et la franchise. Chacun, dans un pareil lieu, a le droit de mettre ses doigts sales dans les recoins les plus cachés de l'âme. »

Le cercle dans lequel Herzen entra n'était pas de l'espèce dont parle le romancier. Il se composait de ta-, lents jeunes, de cœurs mâles, les plus enthousiastes, les plus ardents de la Russie. On se réunissait chez un élève de Pawlow (l), — du nom de Stankiévétch, riche

(l) Pawlow est le premier professeur qui osa introduire dans son cours de physique l'enseignement de la philosophie naturelle de Schilling et d'Oken.

particulier qui n'était ni professeur ni fonctionnaire, qui s'occupait de philosophie par goût et faisait dans son salon une propagande passionnée de la doctrine de Hégel. A ce cercle appartenaient des hommes qui marquèrent plus tard dans l'histoire de la littérature et des sciences russes. Le critique radical Belinski, Fhis* torien Granowski ; Alexandre Herzen et Bakounine formaient Textrême gauche de la réunion. Les fondateurs du parti slavophile, Chomjakow et Aksakow croyaient avoir trouvé dans les enseignements de Hégel la confirmation de leurs idées sur l'État et la société. On se livrait à une controverse ellrénée. « Nous passâmes des nuils entières, nous dit Herzen, à disserter sur chaque paragraphe des trois volumes de la Logiqm de Hégel et des deux volumes de V Esthétique. »

Herzen débuta dans sa carrière de publiciste révolutionnaire par deux opuscules : Le Dilettantisme dans la science et les Lettres sur t étude de la nature. Rentré au service de l'État, il employa ses loisirs à écrire des nouvelles, des romans, des tableaux de mœurs. Mais un esprit remuant, aventureux et exalté comme le sien ne pouvait rester longtemps confiné dans la littérature. Il se sentait dans Tâme des idées de novateur, une fougue et une foi d'apôtre. En conflit avec les hommes flu pouvoir, il fut relégué à Nowgorod; il abandonna ses' fonctions de conseiller, et, après la mort de son père qui possédait une certaine fortune, il quitta la Russie pour n'y plus jamais rentrer.

Le sud de l'Europe était en mal de la révolution. Partout la fumée indiquait le feu qui couvait sous la cendre. Arrivé à Rome après avoir traversé l'Allemagne frémissante, Herzen qui était un voyant et un précur* seur, traça son programme, formula ses espérances dans une brochure philosopbico-politique intitulée ; Avant la tempête. Selon lui, le vieux monde était fini, il fallait achever de le détruire par la révolution. « Et quand viendra le printemps, disait-il, sur les sépulcres blisincbis des générations débiles qui auront succombé Jors de l'explosion, une vie jeune et fraîche se manifes* tera. A la barbai^e sénile se substituera la barbarie de la jeunesse,* pleine de forces incohérentes. Une vigueur sauvage et fraîche envahira la jeune poitrine des jeunes peuples, et alors commencera un nouveau cycle d'événements et un nouveau volume de l'histoire universelle... L* avenir appartient aux idées socialistes. Le socialisme se développera dans toutes ses phases jusqu'à ^es dernières conséquences, jusqu'à l'absurde.

» Alors, encore une fois, de la poitrine titanique de la minorité révolutionnaire jaillira le cri de la négation ; et, encore une fois, une lutte mortelle commencera : lutte dans laquelle le socialisme prendra la place du conservatisme actuel, et sera vaincu à son tour par une révolution à nous inconnue.

» L'éternel jeu de la vie, cruel comme la mort, inévitable comme la naissance, constitue le flux et le reflux de l'histoire, le perpetuum mobile de la vie. »

Oe principe de la négation universelle, cet appel de la rétolution sociale, ce désir de destruction de l'ancien monde civil et moral, est la base et le fondement de la doctrine nihiliste.

La Révolution de 1848 ne fut pas ce que Herzen espérait. Elle aboutit à une république bourgeoise, et non à une république socialiste.

Plus fort que jamais, Herzen cria de nouveau : « Mort au vieux monde! Vive le chaos et la destruction!,,. Vive la mort!,.. Place à Pavenir!,,. » Et, dans une seconde brochure. Après la tempête, il invectiva les bourgeois, (c les engraissés du National », qui avaient remporté la victoire. Il leur prédit des représailles, des massacres. « La moindre concession, la moindre grâce, dit-il, toute compassion, reconduisent au passé, laissent intacte la chaîne. De deux choses l'une : ou justicier et marcher en avant; ou gracier et trébuchera moitié route... Si la Révolution dévore, comme Saturne, ses propres enfants, la négation, de son côté, tue sa propre mère pour se défaire du passé. »

Et il ajoutait :

« Nous ne sommes pas appelés à recueillir les fruits, mais à être les bourreaux du passé, à le persécuter, à le juger, à le reconnaître sous tous ses masques, à l'immoler pour l'avenir. »

C'est dans un océan de ruines que Herzen veut submerger la vieille société.

Seize ans plus tard, en 1864, dans un opuscule publié

LES PèREg DU HmiUSMË

en Angleterre sous le titre : Lt vieux monde et la Bussie^ Herzen développe encore les mômes idées et nous dit arec ce souverain mépris qu'il affectait pour notre civilisation occidentale, que telle qu'elle existe elle a terminé son rôle ; que la dissolution va d'un train exorbitant depuis 1846. Certainement ce ne sont pas Iqb peuplée qui périront) mais les Étatê, mais les « institutions romaines, chrétiennes, féodales et juste-milieu parlementaires, monarchiques ou républicaines », peu importe. L'Europe doit se transformer» se décomposer, pour entrer en de nouvelles combinaisons. Cest ainsi que le monde romain se transforma en Europe chrétienne; il cessa d'ôtre lui^môme, il n'entra que comme un des éléments, «^ le plys actif, — dans la constitution du nouveau monde. Jusqu'à nos jours, le monde euro-i péen n'a subi que des réformations ; les bases de l'Etat moderne restaient intactes ; on continuait sur le même plan en améliorant les détails. Telle a été la réforme de Luther, telle la Révolution de 1789. Telle ne sera pat la révolution sociale.

« Nous sommes arrivés, écrit Herzen, à la dernière limite du replâtrage; il est impossible de se mouvoir dans les anciennes formes sans les faire éclater. Notre idée révolutionnaire est complètement incompatible avec l'état de choses existant. »

Les « hommes nouveaux » ont donc pour mission de tout détruire. C'est la théorie des nihilistes. Anéantir ce qui est, et la vieille société, une fois abattue, ne BÊÊÊÊ^

8 RUSSES ET ALLEUANOS

pas plus être rétablie qu'une forêt de chênes après un incendie ou un défrichement.

Que sèmeront -ils, que planteront-ils à la place? Ils ne s'en soucient pas. Le grain de sel dissout dans Teau se cristallise de nouveau, a Quand viendra le printemps, sur les sépulcres blanchis des générations décédées, une vie jeune et fraîche se manifesterai »

Réfugié à Londres depuis 1851, Herzen fonda, en 1857, un journal russe, le Âolokol (la 'Cloche), dans lequel il continua de prêcher ses idées d'absolutisme destructif. La Cloche Bonnaii le glas du despotisme « croulant du passée. Rigoureusement prohibée parle gouvernement russe, cette feuille insaisissable ne pénétrait pas moins en Russie et circulait clandestinement dans toutes les mains. Le tzar la trouvait sur sa table et Y istvochik dans Èà voiture ou dans son traîneau. En 1859, à la grande foire de Nijni-Nowgorod, la police en confisqua cent mille exemplaires. Herzen avait des correspondants haut placés dans tous les partis de l'empire, qui le tenaient au courant de tout, même des mystères d'État les plus cachés. Il savait les noms des prisonniers politiques enfermés secrètement dans les casemates de Saint-Pétersbourg et dans les mines de Nertschinsk. Il savait aussi bien ce qui se passait au Sénat qu'à la cour, et les faits et gestes du dernier lieutenant de police. La terreur de trouver son nom imprimé dans le Kolùkol retenait tes plus audacieux employés de la troisième section. Etre signalé comme réactionnaire dans

LES PERES DU NIHlLISMi^:

ce journal» c'était le plus dur arrêt qui pût être prononcé contre un mortel. Herzen acquit une influence immense sur les classes instruites et exerça une véritable fascination sur la jeunesse universitaire, qui se laissa prendre au leurre de ses théories philosophiques et sociales. Le principe de la négation absolue de l'État, qu'il a érigée en système, n'est pas autre chose, . nous le répétons, que le nihilisme actuel.

Vers la fin du règne de Nicolas, Herzen se crut assez fort pour provoquer un mouvement insurrectionnel socialiste en Russie. Avec l'aide de Bakounine et de Eelssief, qui lui servaient d'intermédiaires auprès des sectaires persécutés (1), il travailla activement et non sans résultat à la propagande de ses idées parmi le peuple.

Âu mois de novembre 1861, un moine vieux-croyant, le Père Pafnuty, vint au nom de ses coreligionnaires conférer avec Herzen à Londres. On lui jeta d'abord de la poudre aux yeux. Herzen prit vis-à-vis de lui des attitudes dévotes. Il s'abstint de fumer, il se priva de certains mets défendus les jours de jeûne, il se garda de toute expression malsonnante. Mais Bakounine gâta tout. Un jour, il parla si irrévérencieusement de Dieu et de la religion, que le Père Pafnuty s'enfuit épouvanté. Il retourna à Moscou et déclara à ceux qui

(1) Il y a plusieurs millions de sectaires ou dissidents en Russie, que le gouvernement n*a jamais cessé de poursuivre et de tenir hors la loi.

rayaient envoyé que les « justes » ne pouyaient se môler aux a libertins » de Londres, et que toute relation ayec ces gens sans foi ni Dieu devait ôtre regardée comme un péché.

L'émancipation des paysans vint aussi arrêter Tœuvre des conspirateurs. Kelssief fit sa soumission. Herzen, qui n'avait rien des instincts sanguinaires d'un Saint- Justet qui reculait dès qu'il s'agissait de mettre ea pratique ses théories et ses doctrines, devint opportuniste d'intransigeant qu'il était. Il laissa Bakounine poursuivre désormais seul ses rêves d'anéantissement général : « Toi, lui écrivait-il dans une lettre qu'on peut regarder comme son testament politique, — toi, tu t'élances en avant comme autrefois, aveo la passion de la destruction que tu prends pour une passion créatrice ; tu brises tous les obstacles, tu ne respectes l'histoire que dans l'avenir. Moi, au contraire, je n'ai pas foi dans les anciens moyens révolutionnaires; et je tâche de comprendre la marche de l'homme dans le passé et dans le présent, pour savoir comment marcher avec lui, sans rester en arrière et sans aller aussi avant et aussi loin que toi, car les hommes ne me suivraient pas, ils ne pourraient pas me suivre. »

Herzen se trompait.

Le programme de Bakounine est devenu celui du nihilisme militant.

LES PÈRBg DU NIHILISHE il

De deux ans plus jeune qu'Alexandre Herzen et que Belinski, de quatre ans plus ftgé qu'Iran Tourgueneff, Michel Bakounine naquit en 1814. En ce temps-là, tout noble russe était destiné à la carrière des armes. A vingt ans, le jeune Michel, échappé des tnains de son gouyerneur français, entra à l'école d^artillerie de Saint* Pétersbourg, où Ton enseignait les mathématiques avec un peu plus de soin que dans les établissements analogues. Du reste, dans cette école, régnaient le même esprit et les mômes tendances que dans les autres. Les cadets y étaient élerés dans les idées libérales qu'Alexandre P' avait proclamées pendant la première moitié de son règne, et qui, par suite de la guerre de délivrance et du long séjour des armées russes en France, étaient devenues l'apanage des classes aristocratiques. Ce fut sous Tinfluence de ces idées que la Jeune noblesse militaire se souleva cotiXt^ \^ %^^>&vs\^

d'absolutisme des tzars. Oa sait de quelle manière cruelle le mouvement fut réprimé; quelle réaction il provoqua. Depuis Pierre le Grand, les tzars s'étaient faits les promoteurs de Féducation et de la civilisation , européennes ; Nicolas rompit avec la tradition de ses prédécesseurs : la littérature française fut mise au ban, la littérature russe qui s'en inspirait soumise à toutes les investigations et à toutes les tracasseries de la censure. Un changement complet s'opéra dans l'enseigne* ment, surtout dans celui des écoles de cadets. On favo* risa l'ignorance et l'immoralité, de sorte que les têtes les plus intelligentes et les mieux organisées ne voyaient de remède à tout ce mal que dans la négation de ce qui existait. Les rêveurs insensés qui s'étaient insurgés le 14 décembre 1825 et qui avaient payé leur erreur par la potence et l'exil, étaient honorés comme des saints et des martyrs par la jeunesse des écoles militaires et dès universités. Tandis qu'à la surface du vaste empire . tout était silencieux et se mouvait dans une apparente soumission, les poésies de Rylejeff qu'on avait pendu, et de'son ami Besshuheff qu'on avait déporté, se transmettaient de main en main comme des reliques, et ravivaient les espérances de liberté. On considérait comme un honneur d'être en relation d'une manière ou de l'autre avec les « victimes du 14 décembre »; on se faisait gloire de figurer parmi les condisciples des con* jurés.

L'établissement auquel on avait con'Qé Michel Bakou-

nine avait la réputation d'appartenir au parti avancé ; mais on ne sait si le futur agitateur se fit remarquer

pendant ses pre.mières années, par une grande ferveur

révolutionnaire, ou s'il se borna à un libéralisme pla« tonique.

Après avoir passé leurs examens, les cadets les plus capables entraient d'emblée dans la garde, où ils ou* bliaient rapidement, au milieu des splendeurs et des fâtes de la cour et de la résidence, les aspirations poli* tiques de leur jeunesse.

Michel Bakounine fit de brillants examens-, ses pa« rents étaient riches, il avait tous les droits de prendre sa place dans les rangs de la garde. Mais on lui refusa cet honneur. On l'envoya à l'armée. C'était le condamner à vivre loin de la capitale, dans les misérables villages de la Russie Blanche, avec des compagnons d'armes trop amis de la bouteille et des belles. Il avait vingt et un ans, et on le forçait de s'exiler dans une cabane de paysans, aux limites du monde sauvage 1 II tomba dans une mélancolie noire, rompit toute relation avec ses camarades, s'isola complètement, passa des journées entières en robe de chambre, étendu sur son lit, rêvant et fumant. On se plaignit de la négligence qu'il mettait dans son service. Il envoya sa démission et revint à Moscou.

Sous Nicolas, cette ville était le rendez-vous de tous les mécontents, de tous ceux qui n'avaient été favorisés ni à la cour, ni dans le service civil, ni àax\^\^ %^\n\^^

44 RUSSES ET AILEMANDS

militaire; la plupart de ces nobles fainéants viraient du revenu de leurs serfii^ passaient leur journée à dor^ mir, leurs nuits à jouer, et s'en allaient en été courir les villes de bains allemandes' ou les trottoirs de Paris.

Bakounine sut éviter cette triste société, en se faisant admettre dans les salons de M. Stankiévitch, où l'on discutait politique et surtout philosophie, où il retrouva son ami d'enfance Herzen, et où il se lia avec les esprits les plus éclairés de son temps : Belinski, Grranowski, les slavophiles Aksakow, Chomjakow et Katkow, et le grand romancier Ivan Tourgueneff.

Quand ce cercle se fut dissout en 1839 et que ses amis se furent dispersés, Bakounine partit pour Berlin. Il continua, à l'université, ses études philosophiques. Hegel était mort depuis neuf ans, mais son système avait atteint le point culminant de l'importance qu'il eut en Allemagne, particulièrement en Prusse. De Berlin, Tex-lieutenant d'artillerie se rendit à Dresde, et devint le collaborateur de l'interprète le plus sympathique de l'école hégélienne, Arnold Rugé, rédacteur des nHalle'schen Jahrbûcher ». Son premier article fut célébré comme un chef-d'oBuvre. On savoura la sauvage énergie avec laquelle il proclamait le principe de la négation universelle; on admira la mâle décision avec laquelle il déclarait que la « jouissance de la destruction est une active jouissance ». Il dictait des lois, il traçait la route, pour le développement futur du monde civilisé, lui qui le connaissait à peine I

LE8 PÈRES DU NiHILtSHIS 15

£û janvier 1843, Bakounine partit pour Paris, impatient de connaître la ville que ses amis d'Allemagne lui avaient fait entrevoir comme la Mecque de la Révolution.

Le duc d'Orléans était mort depuis six mois; le ministère Guizot-Soult avait pris la direction des affaires; les cercles influents de la société parisienne s'étaient habitués à ne prêter aucune attention à la monarchie de Juillet et à ses tentatives constitutionnelles. C'était auprès des écrivains socialistes que la France se dé* dommageait de l'enniii dont elle souffrait. Eugène Sue avait commencé dans les Débats la publication de ses Mystères de Paris qui bouleversaient toutes les notions morales; Alfred de Musset avait fait peu de temps auparavant dans la Presse l'aveu qu'il n'y avait sur la terre qu'une seule et forte puissance, celle de Targent ; George Sand, inspirée par son ami Michelet, lançait sa « Comtesse de Rudohtadt » qui devait ouvrir toute une série de romans socialistes; Michelet lui-même, dans l'ardeur de sa guerre contre les jésuites, développait les théories d'un radicalisme furieux, qui étonnaient d'autant plus que jamais personne n'avait soupçonné, dans ce savant de cabinet, un successeur de Robespierre et de Marat. Les trois bréviaires du socialisme : VIcarie de Cabet, la Propriété de Proudhon, eiV Organisation du travail de Louis Blanc, bien que prohibés par la policé, se rencontraient partout. Chacun avait le secret pressentiment que la vieille société était à la ^^WV^ ^>\tv.

cataclysme. La fine oreille de Heine entendait u comme le bruit d'an couteau qu'on aiguise sous les gouttes tombantes des intérêts et sous les sanglots étouffés de la pauvreté » .

Bakounine, plus qu'un autre, devait subir les impressions du moment. Homme d'action, il résolut de prendre part au combat. Il se lia avec différents chefs so« cialistes et tous les Polonais qui vivaient des aumônes de Louis-Philippe et faisaient métier de comploter. Il avait de particulières sympathies pour Proudhon dont les écrits avaient été vénérés dans les cercles de Stankiévitch et auxquels il se sentait rattaché par la philosophie de Hegel; mais Proudhon dut se rendre à Lyon comme agent d'une compagm'e de transport par eau, et leur commerce dura peu.

Bakounine, engagé par ses amis à se tourner vers la Suisse, centre alors des menées révolutionnaires et socialistes, quitta la France où il sentait la police sur ses talons.

En novembre 1847, peu avant la révolution de Février, après avoir passé cinq ans dans les vallées helvétiques, conspirant toujours, Bakounine surgit de nou** veau à Paris. Gomme il avait perdu ses droits de

nationalité russe en refusant de rentrer dans son pays, il osa se montrer publiquement sans éveiller les susceptibilités de la police française. Le discours qu'il prononça, le 29 novembre 1847, au banquet anniversaire de la dernière révolution de Varsovie, eut un retentisse*

ment immense et fut traduit dans toutes les langues. On n'avait jamais entendu un réfugié politique russe parler un tel langage. Dans cette harangue qui, depuis, a servi de modèle à quantité de discours tenus par les hommes de la révolution* Bakounine prrédisait aux Polonais que l'avenir ferait disparaître les différences qui existaient entre les deux grandes races slaves, unies dans une république fédérative comblée de bonheur. L'ambassa. deur russe à Paris reçut du chef de la troisième section Tordre de demander l'expulsion de France de cet audacieux orateur. M. Guizot s'empressa d'obéir.

Suivi de près par des agents russes (on avait promis dix mille roubles argent pour la capture de Bakounine), la jeune agitateur s'enfuit en Belgique. Il y resta jusqu'à ce que la révolution de Février lui permit de rentrer à Paris avec tous ses amis les révolutionnaires d'Europe, qui y accouraient cpmme à la curée, pour célébrer ravènement de la révolution universelle.

Leur joie ne fut pas longue.

Après avoir perdu l'espoir d'une révolution radicale en France et en Europe, Bakounine, qui était resté Russe au fond du cœur, rêva un empire fédératif slave. Il prit part au congrès de Prague dont les membres, unis aux Polonais et aux Serbes, devaient donner le signal de la révolution. La tentative échoua piteusement. Bakounine prit la fuite et se rendit en Allemagne où les radicatix de Berlin le reçurent à bras ouverts. Mai'&A^^^^

18 RtéBES ET ALLEMANDS

par la police, il dut se cacher. En avril 1849, sous un faux nom, il se glissa jasqu*à Leipsig, où il prêcha ses théories aux étudiants de TUniverslté. II voulait, disait-il, faire sortir la jeunesse de sa torpeur. Devenu un des chefs de Tlnsurrection de Dresde, ce fut par son ordre qu'on entassa des matières incendiaires au rezde-chaussée de l'Hôtel-de-Ville, et qu'au Zwinger et à l'Opéra, on jeta des torches de poix enflammées sur la tête des soldats saxons.

Obligé de se retirer du côté de Freiberg, Bakounine fut pris à Cheranitz, livré aux troupes prussiennes et conduit à Altenbourg. La cour martiale saxonne le condamna à mort, mais sa peine fut commuée en réclusion perpétuelle. Le tzar Nicolas le réclama en sa qualité de sujet russe, et, en automne 1851, il fut dirigé sur Saint-Pétersbourg par Varsovie et Vilna, et enfermé dans les discrètes casemates de la forteresse do Pierre et Paul.

La guerre d'Orient survint. Bakounine fut transféré à Schlusselbourg. Compris dans Fukase d'amnistie à ravènement d'Alexandre II (avril] 856), on le relégua dans la Sibérie orientale. Là, il obtint d'un de ses parents, le gouverneur général comte ^urawieff-Amurski, la permission de se rendre en qualité de colon sur les rives de l'Amour, Grâce à son passeport, il put circuler librement dans la province nouvellement conquise et se rendre jusqu'à Nicolajewsk, où il réussit à s'embarquer sur un navire américain et à gagner le Japon et

LES PÈRI0 DU RIHILIBHE id

rAmérique du Nord. Au printemps de Tannée 1861, il vint rejoindre à Londres ses amis Herzen et Ogareff, et reprendre sa place parmi les promoteurs du mouvement révolutionnaire russe.

m^K^^mmm^^^^^^m

Une fois à Londres, Bakounine déclara qu'il voulait consacrer le reste de ses jours à la cause du slavisnie. De tous les peuples slaves, dit-il, le peuple russe a su seul conserver sa nationalité. Il a pour mission de rejeter les Tatares du côté de l'est et de maintenir les Allemands en Allemagne. Soyons des Russes véritables et libres I »

Le beau feu dont il brûlait pour les Slaves, après avoir appartenu pendant quatorze ans à la révolution cosmopolite, l'amena à écrire quelques mois plus tard, — dans une brochure intitulée « Romamff, Pugatscheff ou Pestel », — qu'il était prêt à pactiser avec l'abso^ lutisme, si le fils de Tempereur Nicolas consentait à être tt un tzar bon et loyal », un tzar démocratique ; s'il 86 mettait à la tôte d'une assemblée populaire pour constituer une nouvelle Russie et jouer le rôle de sauveur du monde slave. « Ce Romanoff veut-il être le tzar

des paysans, ou l'empereur pétersbourgeois de la maison Holstein-Gotlorp ? Cette question va se décider bientôt, et alors nous saurons ce que nous sommes et ce que nous avons à faire. »

L'étrange proposition de Bakounine n'eut aucun suc* ces auprès d'Alexandre» et l'échappé de Sibérie recom* menca avec acharnement sa lutte contre le tzarisme. Il revint à sa chère théorie de la négation absolue; et ce n'était plus des réformes que la Cloche réclamait depuis que Bakounine était le collaborateur de Herzen, c'était le renversement, l'anéantissement de tout ce qui exis* tait, le chaos. Â partir de ce moment^ le Ab/o&o/ exposa des doctrines identiques à celles que professent les nihilistes que nous voyons à l'œuvre. Bakounine prit la défense de ceux qui, en mai 1862, avaient allumé des incendies à Saint-Pétersbourg. Il excita ses adeptes à de sanglantes représailles. La violence de son langage, le fanatisiiie et la sauvagerie de ses idées répugnaient cependant aux lecteurs éclairés et plus libéraux que révolutionnaires de la Cloche. Le parti libéral russe se détacha peu à peu de ce journal, qui avait d'abord été son organe. La rupture devint définitive lorsque l'émigration prit fait et cause pour les insurgés de Pologne. Bakounine, le pontife du slavisme, lui qui, il y avait un an à peine, engageait le izar à se placer à la tête des peuples slaves, se montra le plus ardent, le plus fougueux à soutenir la cause des Polonais.

La Cloche fut transférée à Genève. La Rus^v^ ^\^\Ni

s? BUSSES ET ALLEMANDS

maté la Pologne. Bakounine, changeant, versatile, revint à ses premières amours : la révolution cosmo-^ polite. En 1867, nous le trouvons établi aux bords du Léman en qualité de membre permanent de la Ligue de la Paix; il travaille à la fusion du vieux parti démocratique révolutionnaire avec la jeune Association socia^ liste et internationale des Ouvriers, Au congrès tenu à Lausanne au mois de septembre de la même année, il proposa une alliance offensive et défensive entre les deux groupes. « Les ouvpiers, dit-il, soutiendront la bourgeoisie dans sa conquête de la liberté politique, et les bourgeois travailleront de leur côté à la délivrance économique des prolétaires. » L'accord ne se fit pas. Il eut beau parler, crier, s'agiter, se débattre ; au congrès de Lausanne, comme au congrès de Bruxelles, ses pro« positions furent rejetées. Les Ligueurs répandirent sur lui les flots de leur colère. Ils Taccusèrent de les avoir trompés.

A la suite des tapageuses journées du congrès de Berne, Bakounine envoya sa démission et fonda une nouvelle association dont il fut le chef : V Alliance internationale de la Démocratie socialiste.

Avant d'examiner de plus près celte nouvelle secte radicale désignée sous le nom plus court de « parti de Bakounine ou nihiliste », voyons les théories que son chef exposa au congrès de Berne et que celui-ci écarla. Dans un long discours, l'énergumène russe demanda l'abolition de TÉlat, Fabolition de l'héritage, l'abolition

LES PàgES DU MIHIUSHE 23

du mariage comme iastitution politique» religieuse, judiciaire et ciyile; l'égalité absolue des individus, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine; enfin le collectivisme remplaçant le communisme.: a J'abhorre, dit-il, le communisme, qui est la négation de la liberté. Je suis un adversaire du communisme qui concentre dans l'État toutes les forces de la société, qui met dans les mains de rÉtat la propriété tout entière. Je demande l'abolition de l'État, je veux que l'organisation de la société et de la propriété ne vienne pas d'en haut, mais d'en bas ; je suis collectiviste et non socialiste. »

Des centaines de fous ou d'illuminés se sont trouvés qui ont pris les doctrines de Bakounine au sérieux, se les sont appropriées et les ont propagées. En 1869, un jeune étudiant russe se présenta, à Qenève, au grand pontife de la révolution. Il se disait envoyé par ses camarades constitués en société secrète. Bakounine eut confiance en lui, il l'investit de pleins pouvoirs, et le renvoya en Russie au nom de l'Alliance. Quand il montra, sur un carré de papier qu'on lui avait donné à Genève, le sceau de l'association, on s'inclina devant Netschajeff,«>« c'était son nom,— comme devant un chef. Mais il n'appartenait pas à la fleur du panier. Il extorquait des cotisations qu'il oubliait de faire ressortir de sa poche. Un étudiant nommé Ivanoff surprit ces, petites manœuvres et menaça de les révéler. Netschajeff l'assassina sous le prétexte qu'il voulait trahir les secrets delà

société. Arrêté à Zurich et livré à.ia gendarmerie russe, l'agent de Bakounine fut condamné à la réclusion à perpétuité. L'instruction amena la découverte d'un nombre considérable de proclamations et de brochures révolutionnaires envoyées par le comité de Genève à Netschajeff. Dans un de ces écrits adressés à la Jeunesse russe ^Bakonnine disait :

« Sous le tzar Alexis il y avait un chef de brigands nommé Stenka Rasin^ qui avait trouvé le chemin le plus court pour arriver à la délivrance de notre peuple. Le Stenka Rasin que le peuple russe attend aujourd'hui et dont il a besoin, est la jeunesse russe, qui a compris que le salut est dans la destruction. Stenka sera remplacé par cette légion de jeunes déclassés qui, ayant vécu de la vie du peuple, représentent collectivement l'ancien héros. Le brigand est le vrai héros, le vengeur populaire, l'ennemi irréconciliable de l'État, leseul révolutionnaire qui ne se perd pas dans les nuages de la phrase et des théories ; il agit. Les révoltés qui errent dans les forêts et dans les steppes, aux alentours des villages de la Russie, forment un monde à part, un monde uni, le vrai monde de la révolution. Que celui qui veut la révolution populaire se mélange à ce mondelà. Jettons-nous dans le peuple, dans les émeutes des paysans et des brigands I... et abandonnons les écoles, les académies, les universités; qu'importe la science? elle est officielle, on i^e nous renseigne que pour faire de nous des esclaves. » Selon Bakounine le peuple est

toujours prêt pour la révolution. Ce qui lui manque, c'est la conscience de sa force, la haine contre les oppresseurs, et la pratique de l'émeute. Il suffit de remuer et d'agiter cette eau qui dort pour provoquer l'inondation.

« Il n'a fallu qu'une chandelle d'un sou pour incen^ dier tout Moscou, » réplique Bazaroff, le héros nihiliste de Tourgueneff, quand on lui demande s'il croit pouvoir agir sur les masses.

Or, c'est pour inspirer au peuple les passions révo* lutionnaires, pour diriger ses instincts , pour l'ameuter contre les classes privilégiées et pour lui apprendre l'art de l'insurrection, qu'il faut que les révolutionnaires éclairés aillent se mêler à lui, vivre de sa vie et abandonnent les études stériles qui ne mènent pas directeinent à l'action. Oa a vu et Ton voit encore aujourd'hui des jeunes gens et des jeunes filles accepter avec une ferveur et une abnégation mystiques ce rôle pénible de missionnaires du peuple. Ils quittent famille, amis, position pour s'enrôler parmi les paysans, se confondre, dans les fabriques, avec les ouvriers et les ouvrières, se condamnant volontairement, par fanatisme de leur cause, au travail manuel et à toutes les duretés de la vie de prolétaire. On en a découvert des centaines; ils ont été envoyés en Sibérie. D'autres les remplacent. Il y en a aussi qui s'habillent en paysans et qui vont répandre dans les campagnes les ouvrages prohibés.

Dans deux de ces brochures : le Catéchisme révolu^ tionnaire et le Message aux officiers russes^ BakowsÂsi^

essaya de prouver la nécessité de l'assassinat politique.

Tandis que la Russie était inondée de ces productions incendiaires et que la jeunesse des écoles subissait l'influence de l'émigration de Oenève, les armées allemandes étaient arrivées sous les murs de Paris.

Bakounine oublia alors son pays pour sauver la France. Ce vieil ennemi de la race germanique chez laquelle il avait cependant sucé le lait de ses doctrines philosophiques, adressa un appel aux prolétaires de tous les paySy « leâ invitant à venir chasser le Prussien ». Dans une brochure intitulée : r Empire Knouto-^ germanique et la Révolution^ il démontra que la cause de la France était la cause de l'humanité. Mais, d'après lui, il n'y avait dQ salut pour le peuple français que dans une grande révolution sociale. Il en donnait la recette : Renvoyez, disait^il, tous les fonctionnaires et les employés, condamnez au bagne les membres du parti bonapartiste, installez vos agents dans les villages, organisez des bandes révolutionnaires qui agiront d'après vos ordres, et s'efforceront de mériter l'estime et la considération du peuple campagnard, supprimez les administrations communales, emprisonnez les proprié^ taires et les prédicateurs, instituez des comités révolu* . tionnaires formés de paysans « convertis » et partagez les biens de l'État et de la bourgeoisie entre les paysans. Vous les verrez s'enthousiasmer pour la révolution. Et vous pourrez préparer Tabolition de la propriété privée de la terre. Comn^e il n'y aura plus d'État, la propriété

n'aura plus la garantie et la consécration que l'État lui donne. Elle cessera d'être un droit pour n'être plus qu'un simple fait.

Bakounine ne pensait pas que ce bouleversement pût se faire sans effusion de sang. Mais dans la France délivrée, un nouveau monde surgirait, une vie nouvelle naîtrait. L'histoire ne nous apprend-elle pas que les nations les plus agitées au dedans sont les plus fortes au dehors ?

Quand la Commune s'abattit sur Paris, Bakounine mit sa formule en poche et courut à Lyon pour l'essayer. Il j arriva le 20 mars, le jour de la prise de l'hôtel de ville par le peuple. Sous les auspices de Cluseret, avec ses amis Richard et Gaspard Blanc, il forma un conseil municipal qui annonça hautement sa ferme intention d'abolir l'État et la propriété, et de déclarer la (c sainte révolte » en permanence.

Vingt-quatre heures après, la garde nationale avait repris l'hôtel de ville et Bakounine le train de Genève,

Le grand moment de « l'action » était de nouveau remis à plus tard.

Bakounine mourut subitement à Berne, pendant l'été de 1872, deux ans après Herzen, et six ans avant l'attentat de Yéra Zassoulitch, dont le coup de pistolet fut comme le signal du duel à mort qui se poursuit entre le nihilisme et le tzarisme.

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Si Herzen est le père du nihilisme doctrinaire et Bakounine le père du nihilisme n^ilitant, Tchernyschevski est le fondateur du nihilisme scientifique.

Dans ses Lettres sans adresses ^il entama un vigoureux plaidoyer en faveur du peuple, « qui a toujours été berné par ses gQuvernants ». — On Ta appelé pour do- . livrer Moscou des Polonais, pour conquérir la Petite- Russie, pour chasser les Suédois, les Turcs, pour vaincre la Pologne, pour refouler Napoléon; de tout ce sang versé, il n'a retiré aucun profit, aucun avantage. Pourquoi se laisserait-il traîaer à de nouvelles boucheries ?

Dans les comramentaires dont il accompagna sa traduction des œuvres de Stuart Mill, Tchernyschevski étudia la question industrielle de la division du travail, discuta la doctrine d'Adam Smith au point de vue de la révolution sociale et réfuta les théories de « l'écono-

mie politique bourgeoise» pour lui substituer les théo* ries de « Téconomie politique de la plèbe ».

Doué d'un vigoureux et solide talent d'écrivain, parlant avec toute la conviction de son âme, il groupa autour de lui la jeune génération qui retrouvait dans ses écrits ses aspirations les plus intimes et comme un écho puissant des doctrines matérialistes et pessimistes de Feuerbach, de Bûchner, de Schopenhauer , qui avaient depuis longtemps remplacé Hegel et Schilling. L'influence de Tchernyschevski ne se fit pas seulement sentir parmi les jeunes gens des écoles avides de nouveautés, à qui sa philosophie enseignait que toutes les causes du mal disparaîtraient en ce monde si l'homme avait la possibilité de satisfaire ses appétits (1); ce fut un de ses ouvrages, un roman qu'il écrivit en prison : Que faire? qui créa le type de la femme nouvelle compagne de rhomme nouveau. Ce livre devint Tévangile des jeunes filles qui prêtaient Toreille aux idées d'émancipation et respiraient avec une acre volupté le souffle de révolte qui se levait. Tchernyschevski y représente la femme comme une victime de la société, une prisonnière dont l'âme est enchaînée, aussi bien que le corps; il faut qu'elle se délivre elle-même, par ses propres forces et de sa propre initiative ; qu'elle brise ses entraves, qu'elle ne demande rien à personne, qu'elle gagne son pain, pour être maîtresse et non esclave.

(1) a L'homme, dit Tchernyschevski, ne devrait. ^^^ ^\\» %^Mm| cfaer du boire et du manger qii'il ne inan(^\xd d'aVt eX^^ Vo^sM^V

La Véra de TcberajscbeYski dit à Lapoukhof, Tétudiant en médecine qui la veut prendre pour eompagne dàs qu'il aura passé ses examens et obtenu un emploi : « Oui, cher ami ; seulement je ne toux pas dépendre de ton trarail. J'ai des leçons que je perdrai, car maman ira crier partout que je suis une scélérate, si je viens te rejoindre. Mais j'en trouverai d'autres ; et je vivrai, moi aussi, de mon industrie. Tout est basé sur l'argent, dis4u< Qui a l'argent a par conséquent le pouvoir. Donc^ tant que la femme vivra aux dépens de l'homme, elle sera sous sa dépendance. Tu as peut-être cru que je serais ton esclave; non, je ne souffrirai pas ton despotisme, si charmant, si doux qu'il puisse être. Je saurai me rendre indépendante en travaillant... Je vais donc mettre de côté m^féminilité et te proposer un arrangement tout masculin : nous aurons deux chambres : une à toi, une à moi; et un petit salon neutre, où nous prendrons le tbé, où nous dînerons, où nous recevrons nos visiteurs, ceux qui viendront nous voir tous deux. Je n'entrerai jamais dans ta chambre pour ne pas te déranger; tu n'oseras non plus entrer dans la mienne* Nous éviterons ainsi toutes les brouilles, tous les désagréments qui mettent la chicane dans les ménages. Je ne suis pas seule à avoir de telles idées. Beaucoup déjeunes filles et de femmes aussi simples que moi comprennent que les gens doivent vivre autrement pour être heureux. Mais elles n'osent pas le dire à leurs ûancés ou à leurs mari9«

.. LfiS PÈRKd DO NlHlUdVE 31

Elles savent d'ayance e« qu'on penserait d'elles : « Quelle femme immorale 1 » Je t'ai pris en affection parce que tu n'as pas les préjugés de tout le monde et parce que, en me parlant la première fois, tu as plaint le sort de la femme et rèfé pouf elle un meilleur ave* nin »

L'bérolne de Tchemyschevski fut immédiatement à la mode ; beaucoup de jeunes filles s'éprirent de ses théories, voulurent apprendre un métier; les plus intelligentes et les plus fortunées s'appliquèrent aux fortes études, surtout à celles des sciences ; beaucoup s'en allèrent à l'université de Zurich suivre les cours de médecine (1). Yéra servit de type et de modèle à V étudiante aux cheveux courts, en lunettes et aux allures de garçon. « Jamais roman, dit l'écrivain socialiste Tvervitinof, n'a porté tant de fruits en si peu de temps. Il a complètement modifié chez la jeune génération les. coutumes de la famille, — les relations entre la femme elle mari. »

Le système conjugal de Tchemyschevski ne diffère pas beaucoup de celui d'Owen et de Fourier, ces deux apôtres de l'amour libre. Il est plus formaliste, plus conventionnel. Ainsi, il est reconnu que plusieurs de ces unions sont absolument chastes, idéales, platoniques. La jeune fille fait un mariage mystique; elle

(1) Le nombre des étudiantes en médecine était de 108, en 1873. Un ukase leur interdit aujourd'hui de fréquenter rvimN^ï^SXfe ^^ Zarieh, coRsidéréç comme an des foyers du mhWumt»

n'épouse pas Thomme, mais la cause de rhumanité. Il n'y a pas d'autre promiscuité que la promiscuité morale. Ces unions fictives sont le plus souvent un moyen d'émancipation pour la femme, qui peut se livrer plus facilement à son rôle de missionnaire de la révolution. Solovief avait contracté un mariage fictif. Le jour môme de ses noces, il s'était séparé de sa femme ; et chacun de son côté était allé faire de la propagande. La Vérade Tchernyschevski vit d'abord avec Lapoukhof comme avec un frère. Ce n'est que plus tard que le mari réclame ses droits. Et, quand il découvre que sa femme en aime un autre, il se considère comme un fâcheux, un intrus; il disparaît discrètement ; il simule un sui* cide et ne revient que quelques années après, sous un faux nom, assister en ami au bonheur des nouveaux époux.

En 1864, après une détention de deux ans dans les casemate&dela forteresse de Pierre et Paul, Tchernyschevski fut conduit sur une des places publiques de Saint-Pétersbourg et exposé au pilori. Le bourreau lui lut la sentence du Sénat qui le condamnait, pour excitation à la révolte, à quatorze ans de travaux forcés dans les mines, puis à la déportation à perpétuité. Une épée fut brisée au-dessus de sa tête.

Tchernyschevski était mort désormais pour le monde.

Mais il arriva pour lui ce qui était arrivé pour les instigateurs de la révolte du 14 décembre : la jeunesse entoura son nom de l'auréole du martyre et suscita des

émeutes pour demander sa grâce (1). aLa figure de Tchemyschevski, dit Arnundo, est la tête de Méduse que les nihilistes arborent dans toutes leurs tentatives de rébellion contre le tzar. Enfermé dans sa prison de Sibérie, isolé, impuissant, Tchernyschevski a fait plus de mal à l'autocratie russe que n'en firent les Herzen et* les Bakpunine pendant leur exil en Europe, avec leurs associations secrètes, avec leur liberté d'action et de propagande. Les socialistes russes brandissent le masque de Tchernyschevski en répétant le mot de Danton au bourreau: «Tu montreras ma tète » au peuple, elle en vaut la peine !...»

(I) L*an dernier, on a fait courir le bruit de sa mort. Son fils qui était à Paris, il y a quelques mois, affirme que son père est encore vivant.

84 HtJdssd Êr kVLmArum

Le nihilisme ne s'est pas borné à déclarer, avec Herzen, Bakounine et Tcbernyschevskt, qui ont été ses porte-drapeau, une guerre à outrance à Ja vieille société; il poursuit en même temps une guerre de vengeance et de représailles. Œil pour œil, dent pour dent.

Une communication adressée de Genève à Ylntran" sigeant (numéro du 29 mars 1881), annonce que le comité exécutif a décidé ceci: Si Sophie Perowska (1) est condamnée à mort et exécutée, le tzar mourra.

Ce n'est pas la première décision de ce genre qu'aient prise les nihilistes. Leurs condamnations à mort se font avec le même appareil solennel que celui déployé par les juges du tzar. Tous les hauts fonctionnaires de la

(1) Cette jeune fille a avoué sa complicité dans Taffaire de Moscou et a reconnu avoir aidé à tuer l'empereur, le 13 marsdernier.

police ont reçu copie de la sentence prononcée contre eux.

YéraZassoulitch, ce par&it modèle déjeune fille nihi-» liste qui se jette dans l'action avec une personnalité marquée, une ardeur virile et chevaleresque, n*a pas tiré sur le général Trépof pour avancer la solution des problèmes sociaux; elle a simplement voulu lui faire expier par la mort les mauvais traitements qu'il infli* geait aux prisonniers.

Après l'attentat contre Metzentzeff (16 août 1897), les nihilistes réclamèrent une amnistie et la suspension des procès politiques. Le gouvernement répondit en promettant cinq mille roubles h celui qui livrerait les assassins de Metzentzeff, Alors les rédacteurs du Zemlia i VoUaÇTenô et Liberté ), dont le premier numéro parut en novembre, déclarèrent que si «on ne leur permettait pas de se livrer à une propagande purement socialiste, ils arboreraient le drapeau de la révolution politique >>.

En 1879, les nihilistes s'allièrent aux radicaux, demandant la liberté de la parole^ la liberté de la presse ; dans les zemUvo$ (assemblées communales), on réclama des réformes sérieuses. Mais une scission se fit dans le parti révolutionnaire. Les mrodniki (gens du peuple) qui avaient pour organe la Zemlia^ furent trouvés trop modérés. Les ardents proclamèrent le régicide comme un droit de légitime défense. Ils prétendaient que le moment était venu de frapper un coup décisif qui rebaujUierait le parti et qui, en môme temps, répandrait

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la terreur et întîiniderstt le goaTememe&t. Dès ce j< eoaiiDe&ee rœoire saoKlaiile et aanrage des terrorf^ Et ce qui &it leur force, t'eOt moaa leur noaibnl^ ib 90Dt une pcâgnée , que leur fanattame, leur ^ tatioQ iDTMiqae, leur sombre éoei^, leur inëbranMIi résolDtiOD de périr tous josqa'aa dernier, dsnM toarmeola oa sur les gibets, atec cette fennet^ bén qoe des premiers chrélieiis hittant contre lfli«Bi«i rears, centre l'orgneil de la forte et la société pûan en poorrilare. -m

Aa eommeaceineDt d'anil 1879, qo petit maiefaai de Saratof, nommé SoloTief, arrive i Saônt-Pélth bonr^ arec l'iotentioD de iner le tzar. Le mfimft jin qn!! ezéeate son attentat, les nihilistes pillent à B(% la maison dn directeor de pc^ce et da commJssùf^ district. Les Cosaqoes reftisent de tirer sor la peniL On est obligé d'appeler des tronpes de NoTotcberk^ et de Taganrog, pour rétablir l'ordre. «^

Les attentais se sniveot et se succèdent avec rapi^. Le goQTemement, au lieu de se laisser intimider, double de rigoenr. Seize nibilisles sont exécutés, en exile des centaines. SomoiT, de crainte c devant ses juges, se brûle lui-même dans son c Mirskt, l'auleur de l'aEtenlat contre le général I déclare au tribunal que sa mort sera venj un duel à mort entre les socialiatea et le H' ' ment ; et que tant qu'il y aura dwNfiéeaUat4|| damnations, il j aura des *

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38 BUSSES ET ALLEMANDS

Telle est l'histoire, telle est la çoarche du nihilisme. D'abord doctrinaire avec Herzen, scientifique avec Tchernysohevski, militant avec Bakounine, puis sanguinaire et féroce avec les « terroristes ». C'est moins aujourd'hui une guerre contre la société qu'une vendetta contre le gouvernement qui continue à pendre et à exiler. Il n'est plus question de l'ancien programme de Bakouninei les journaux de la secte ne poussent que des cris de vengeance et de mort.

lies révolutionnaires savent du reste à quoi s'en tenir sur les sentiments du peuple à leur égard. Les paysans sont toujours les premiers à livrer aux gendarmes ceux qui viennent essayer de la propagande rouge dans les campagnes. Après l'acquittement de Yéra Zassoulitcb, les petits marchands de Moscou s'armèrent de couteaux et se ruèrent sur les étudiants qui voulaient organiser une manifestation. La police

n'aurait qu'un signe à faire pour que la multitude descende dans la rue et massacre tous ceux qui appar^ tiennent aux classes libérales et éclairées.

Le peuple russe est encore dans l'enfance. Il n'a pas passé comme nous par la féodalité et les guerres religieuses. Il forme une grande masse inerte et molle, une terre dont les flancs n'ont pas été déchirés et la* bourés par le fer, une immense forêt vierge impéné* trable aux idées européennes, et toute noire de la nuit de l'ignorance et de la superstition.

On entend dire souvent : la Russie est à la veille d'un 93. Si les choses se passaient là-bas comme dans le reste de l^Europe, la révolution serait peut-être pos** sible, surtout si on promettait au paysan la propriété des terres dont il n'est qu'usufruitier, et l'abolition des impôts qui le ruinent et l'affament. Mais tout, dans l'Etat et les mœurs de cet immense emjpire, rappelle l'Asie. Le pouvoir est entièrement concentré sur la tête d'un seul. La puissance des tzars n'a jamais grandi par le concours du peuple qui fut toujours, devant l'arche sainte de l'autocratie, agenouillé et muet. Le prolétariat n'existe pas, les ouvriers des villes sont des paysans qui viennent louer en hiver des bras qui resteraient inactifs chez eux. Ils vivent en communauté^ en arteb^ parqués dans des espèces de casernes; ils ont l'air triste et pâle des prisonniers. La bourgeoisie est à peine en formation. L'aristocratie qui a fait seule jusqu'ici des révolutions de palais, est étrangère ^\i

roouyement nihiliste. Qui donc élèverait des barricades? L'armée? Elle est composée de fils de paysans. Restent les professeurs, les étudiants, les représentants de la petite noblesse ruinée par l'émancipation; mais eux tous réunis ne tiendraient pas une heure contre un escadron de Cosaques.

Une révolution populaire étant impossible en Russie, où toujours la révolution s'est faite par en haut, il est naturel que les nihilistes se livrent à une guerre de Peaux-Rouges, à une lutte de surprises, d'embûches et d'embuscades. On a imprimé qu'ils étaient deux ou trois millions. Us sont en réalité deux ou trois mille ; presque tous jeunes gens de dix-huit à trente ans. Leur exaltation, leur ûère attitude devant les juges et devant la mort, leurs procédés hardis et téméraires, n'appartiennent qu'à la folle jeunesse. La plupart sont des étudiants qui ont manqué leur examen ou que la misère a chassés des universités, des maîtres d'école aigris, des petits employés crevant de faim, des lieutenants et des sous-officiers trompés dans leurs ambitions. Les idées pessimistes ont envahi ces cervelles, — et da pessimisme au nihilisme, il n'y a qu'un pas. Mais ce que personne n'a encore fait remarquer, c'est la présence si considérable de l'élément judaïque dans les rangs de la révolution nihiliste. Il y a dix fois plus de . Juifs que de Russes, de Polonais et d'Allemands. Les Juifs sont encore traités en Russie comme des maudits, des parias. On les entrave de toutes façons, on les

LES PÈRES DU NIHILISME 4i

malmèaey on les méprise, on leur interdit le séjour de certaines Tilles ; on les oblige à regagner, le soir, comme des animaux immondes, leurs infâmes ghettos. Ils naissent avec la haine au cœur. Les Juives sur* tout apportent dans leurs actes de révolte, une énergie concentrée, une résolution froide qui rappelle la Judith biblique. Quand je visitai, il y a quelque temps, à Moscou, la prison de dépôt pour la Sibérie, on me montra dans une tour, une jeune femme tenue au secret; c'était une juive d'une merveilleuse beauté, aux cheveux noirs, aux yeux brûlants et troublants. Elle nous regarda avec une attitude hautaine, puis s'adressant au directeur de la prison, elle lui dit d'une voix calme : « J'aimerais bien savoir pourquoi je suis ici. »

Les nihilistes n'ont jamais eu la forte organisation qu'on leur suppose. Il est peu probable qu'ils soient dirigés par un comité central. Ils forment des groupes isolés, de cinq ou six membres, de petites associations indépendantes, simplement reliées entre elles par la communauté des idées et du but. Le plus riche des associés fournit les fonds nécessaires. Si le groupe n'est pas assez fort, ni assez nombreux pour frapper le coup qu'il médite, il cherche des auxiliaires, des amis. On croit que des personnages haut placés sont affiliés aux nihilistes; l'arrestation du grand-duc Nicolas, fils atné du grand-duc Constantin, peut, si elle se confirme, donner quelque vraisemblance à cette opiï\\otk, ^^\^ ^^

qui fait surtout la force épouvantable des « terroristes » , c'est leur hardiesse, leur témérité à tout oser et à tout affronter, leur superbe et héroïque mépris de la prison, de Texil et de la mort.

Un fait curieux. Ce n'est pas dans la plus pauvre partie de la Russie, dans le pays de la faim, que se recrutent ces sectaires politiques. La majorité est originaire de la Petite-Russie, cette Provence de l'empire, où les champs de blé ondulent comme la mer, où les grasses prairies nourrissent de gras troupeaux, où croît la vigne, et où la vie s'épanouit dans un doux bien-être. Là, le sang est plus chaud, les passions plus vives. Et puis le Pelil-Russien n'aime pas le Russe qui Ta privé de ses anciennes libertés. Parmi les femmes, au contraire, on ne rencontre pas une seule Petite-Rusgienne; seulement de vraies Russes du Nord, moins idéalistes, bien plus positives que ces douces filles de r Ukraine qui s'en vont chantant l'amour et le ciel bleu dans l'immensité rêveuse de leurs steppes.

Le duel engagé aujourd'hui ne peut finir que par la mort d'un des deux adversaires. Comment tuer le nihilisme, qui est Thydre à sept têtes? On en abat une, il en pousse une autre. Tout ce qu'on fera sera inutile. On ne supprime pas une crise morale et phy-^ siologique par un nœud coulant, à coups de verges ou d'ukases. Le mal date de loin; il a eu le temps de s'invétérer. Nous pouvons nous attendre à d'autres crises. Dans son Catéchisme révolutionnaire, Bakounine nous dit

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que le nihiliste est uû homme voué et résigné d'ayance à la torture et à la mort. Il n'a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments, ni propriété: missionnaire et apôtre. Sa religion pour laquelle il est prôt à mourir est la révolution. Pour lui, il n'y a qu'un but, qu'une science dans la vie : la destruction. Il méprise et hait la morale actuelle. Pour lui, tout ce qui favorise la révo« lution est moral; et immoral, tout ce qui l'entrave. Entre lui et la société, c'est une lutte à mort, incessante, irréconciliable.

On conseille au nouveau tzar de fuir, de s'échapper de Pétersbourg, de venir s'enfermer dans sa fidèle Moscou au cœur de vierge. C'est par Pétersbourg, par cette fenêtre que Pierre le Grand ouvrit sur l'Europe, qu'est entrée la contagion, disent les Yieux-Russes. Us voudraient que l'empire des tzars rompît avec l'Occident pourri, que la Russie revint à son passé, rentrât dans son antique tradition nationale de l'autocratie ; qu'elle fût comme une Chine européenne entourée de murailles infranchissables. Et là, dans la forteresse religieuse du Kremlin, au milieu de ses faroubhes Cosaques, de ses soldats de l'Asie, de ses popes et de ses moines à grande barbe byzantine, l'empereur trônerait comme le chef de la terre et du ciel, car entre le tzar et le peuple se formerait une union mystique semblable à celle du Christ avec TÉglise (1).

Les libéraux qui craignent la révolution et redoutent

(1) M. Aksakow, le chef da parti slavophile de Mo^cc^x^^^ ^\^^

le despotisme, ne voient d'issue que dans le progrès, dans l'émancipation politique, dans l'association du peuple au gouvernement, dans le changement du système des impôts.

Les radicaux, les nihilistes modérés de la Zemlia réclament encore aujourd'hui ce qu'ils réclamaient en 187.9, mais les intransigeants du parti, les terroristes, les jacobins, ceux qui tuent et assassinent, ne veulent entendre parler ni de réformes ni de constitution. Us répètent le mot de Herzen : « Une constitution n'est qu'un pacte entre le mattre et l'esclave. » Us rêvent autre chose, on le sait : la transformation sociale par la démolition de l'État actuel. « Tous les raisonnements sur l'avenir, disait Bakounine, sont criminels, car ils empêchent la destruction pure et entravent la marche de la révolution. »

La Russie est à une heure terrible de son histoire.

Devant elle se dresse un immense point d'interrogation, un douloureux : Que faire ? Elle subit toutes les angoisses de l'inconnu.

avant la dernière guerre, qu*en Russie l'entente entre le souverain et le peuple était d'autant mieux assurée qu'elle se passait de garanties légales.

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