EN RUSSIE
«Il est entendu que les jeunes filles reçoivent dans les pensionnats une bonne éducation. On sait égalementque dans les institutions de demoiselles, en Russie, trois connaissances spéciales sont considérées cotntne absolument nécessaires et pouvant tenir lieu de touted les vertus humaines. C'est d'abord Tétude du français, langue indispensable au bonheur domestique. C'est ensuite l'étude du piano qui permet à la jeune fille de procurer plus tard à son mari la plus agréable des distractions. C'est enfin l'adresse dans les petits travaux d'agrément, comme la confection des bourses piquées et brodées et de mille gracieux colifichets devant lesquels s'extasient les admirateurs naïfs. Notre époque si inventive devait naturellement apporter de nombreux perfectionnements à cette méthode d'éducation» Mss&v
dans tel pensionnat c'est Tétude du piano qui précède renseignement du français ; dans d'autres ce sont les petits travaux d'aiguille qui tiennent le premier rang du programme, le français ne venant qu'après, le piano terminant la série, etc. Les méthodes, on le voit, peuvent yarier à l'infini.»
* C'était en 1842, dans son roman célèbre, les Ames mortes^ que Gogol fit cette remarque satirique. Elle s'appliquait à la lettre aux ridicules qu'elle signalait. Jusque vers le milieu du siècle, la sollicitude de l'Etat pour l'instruction secondaire des jeunes filles se bornait à l'entretien d'un petit nombre de gymnases accessibles seulement aux classes supérieures ; encore les familles qui y plaçaient leurs enfants étaient-elles obligées de renoncer pour une longue série d'années à toute immixtion dans le système d'éducation adopté par le gouvernement. Au pensionnat du couvent de Smolna et à l'Institut de l'ordre de Sainte-Catherine de Saint- Pétersbourg, on ne recevait que des jeunes filles d'origine noble, dont les parents occupaient une haute position dans les emplois civils, dans le service mili« taire ou qui s'étaient distingués par des mérites exceptionnels. Le môme esprit d'exclusivisme se rencontrait dans la fondation Catherine à Moscou et dans le pensionnat des demoiselles nobles de Charkow. Les jeunes filles des classes bourgeoises ne pouvaient achever leur instruction <taux frais de la Couronne» et sous les auspices de S. M, l'Impératrice que si elles étaient
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admises dans l'institation Alexandre de Moscou ou dans la Maison d'éducation de Saint-Pétersbourg, immense établissement où* Ton recueillait les enfants trouvés {wospitatelnidom). Les autres jeunes filles étaient abandonnées à elles-mêmes et devaient renoncer à toute culture d'esprit plus élevée ou chercher un refuge dans un de ces pensionnats que le roman de Gogol prenait si vivement à partie.
Les établissements impériaux ne se distinguaient de ces pensionnats particuliers que par le caractère sévère de leur discipline et par leur programme d'études. Le règlement interdisait aux élèves toute sortie. Elles ne pouvaient, même pendant les vacances, quitter rétablissement où elles étaient entrées petites filles, et tout le temps de leur séjour, elles étaient condamnées à porter, quel que fût leur fige, un costume d'une simplicité affectée. Le dimanche on les faisait défiler deux par deux au parloir devant les personnes venues pour leur rendre visite. Le programme prescrivait l'enseignement de tous les arts possibles et de toutes les sciences imaginables. Et l'on procédait si bien sous ce rapport qu'à leur sortie les jeunes filles n'avaient aucune idée de ce que pouvaient être la vie bourgeoise, ses devoirs, ses fonctions utiles, et qu'elles se trouvaient métamorphosées en prétentieuses poupées de salon. L'on dispensait môme cette brillante éducation avec un esprit d'égalité si louable qu'il eût été difficile de distinguer du groupe des jeunes personnes de^Vm^^^^
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faire rornement de la haute société, celles qu'un sort plus rigoureux appelait à se vouer à la tâche aride de renseignement. On inculquait, dans le ^oût français, aux deux catégories d'élèves, les marnes principes de civilité puérile et honnête ; elles apprenaient à parler la même langue, faisaient Jes mêmes fautes d'orthographe, brodaient et piquaient les mêmes bourses, jouaient les mêmes Nocturnes de Field, les mêmes Mazurka de Chopin et, quand elles étaient en voix, égrenaient les mêmes notes fausses sur un air de Wazlamow.
Les certifîcatâ qu'on leur décernait, marquaient des degrés de perfection, mais ils établissaient uniformément que les diplômées possédaient trois langues, autant d'arts d'agrément, ainsi que les notions les plus étendues en fait d'histoire et de sciences naturelles. Il ne serait peut-être pas tout à fait téméraire de contester la valeur de semblables attestations ; celui qui écrit ces lignes déclare toutefois qu'en ce qui concerne les certificats du premier degré il ne pouvait juger que sur des apparences. Il a été par contre complètement édifié sur la valeur du seTcond degré. Une dame qui avait acquis ce grade au célèbre couvent de Smolna se plaignit un jour devant lui de la confusion continuelle qu'elle faisait du tiers et du quart, et de la difficulté qu'elle éprouvait à distinguer Napoléon de Moïse : «Us ont été tous les deux en Egypte ! » ajoutait cette aimable innocente.
Pour les choses du goût et de la toilette, les proté-
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gées de S. M. rimpératrice témoignaient par contre des di8()ositions et des aptitudes les plus étonnantes. La meilleure préparation à cette science était bien les dix années passées au milieu des caquetages du couvent sous le modeste costume des pensionnaires^ agrér mente du grand tablier blanc. Systématiquement éloignées de la vie réelle et n'ayant jamais aucun contact avec la société, ces pauvres abandonnées de Tinstitution impériale ne rêvaient que joies mondaines. Aussi, à leur sortie des limbes de cet exil, se jetaientelles avec une avidité déjeunes folles sur tous les plaisirs entrevus, déployant dès les premières semaines toutes les ruses d'une coquetterie étudiée et rendant des points aux plus habiles dans Tart de plaire. C'était à croire qu'au lieu de se limiter aux deux visites annuelles de l'impératrice, les rapports du pensionnat avec la société la plus élevée avaient été de tous les instants.
Les jeunes filles qui se trouvaient exclues de ces établissements officiels, — et c'était le cas de l'immense majorité, — restaient jusqu'à la quinzième année dans la maison paternelle, confiées aux soins de leur institutrice; pais elles entraient dans l'un ou l'autre de ces pensionnats particuliers dont il a été question plus haut. Quant aux écoles élémentaires, elles répondaient si mal aux exigences les plus modestes que les familles de classes moyennes ne se souciaient pas d'y placer leurs enfants, de sorte qu'il tfy ^n^âX. ^^^
pour eux d'autre ressource que celle de l'éducation privée. Les lois du 19 janvier 1812, du 4 août 1828, du 12 juin 1831 et du P' juillet 1834 assujettissaient à des examens spéciaux les personnes qui se consacraient à l'enseignement privé. Mais comme leur nombre n'était que trop restreint, les examinateurs ne pouvaient se montrer sévères. Les institutrices diplômées étaient en général russes ou allemandes; les premières avaient fait leurs études dans les écoles ordinaires; les secondes étaient originaires des provinces baltiques ou de l'Allemagne du Nord. Quelques-unes d'entre elles sortaient des familles allemandes de la résidence. Mais on leur préférait des gouvernantes d'origine suisse ou française ; la prononciation correcte de leur langue les faisait rechercher davantage. On appréciait particulièrement les danseuses ou les actrices en rupture de planches ; personne ne possédait à un aussi haut degré l'esprit du monde et les talents de conversation. Aussi éclipsaient-elles les pédantes allemandes et les lourdes Suissesses des cantons de Yaud et de Neuchâtel.
Pendant quelque temps, les Anglaises furent fort à la mode (1). Dans les grandes maisons, il n'était pas rare de rencontrer à la fois des institutrices de différentes nationalités. Le noble de province s'estimait
(1) Après la guerre de 1812, la noblesse confiait volontiers l'éducation des jeunes gens des deux sexes aux prisonniers français. On se les disputait dans les gouvernements du centre.
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heureux d'attacher à sa famille une gouvernante parlant français et se souciait aussi peu d'une instruc* tion véritable que de (out le reste. « Nous savons tous quelque chose, disait Puscbkin ; mais personne ne demande où ni comment nous l'avons appris. » Cette indifférence coupable qui distinguait Tancien régime se remarquait plus encore dans l'éducation des femmes que dans celle des hommes.
En de telles circonstances, les misères de cette éducation ne devaient pasi rester inaperçues de l'observateur. La gouvernante eut son rôle dans les romans et les vaudevilles contemporains. Des parents qui n'avaient ni relations ni savoir, se trouvaient dans l'impossibilité la plus absolue de faire choix d'une institutrice consciencieuse et capable.
C'est ce que les littérateurs mirent en relief. La Karolina Iwanowna de la comédie de Potjecbin, Otresanni lamot, et la Rudin de Tourgueneff, cette ex-danseuse qui au seul mot « amour »^ s'emballe et dresse les oreilles comme un cheval de dragon qui entendrait le clairon, sont les types du genre. Ce n'est que depuis une dizaine d'années qu'ils ont fait place à des caractères plus distingués.
^vant de nous arrêter à ceux-ci, revenons encore à ces établissements privés dont l'action sociale fut si importante sous l'ancien régime. La vieille coutume nationale qui fut abolie par Pierre le Grand, isolait absolument les femmes ; selon les mœurs de l'Orient^ ou ive^
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leur permettait de voir aucune société, de recevoir aucune instruction. Parfois un boyard plus éclairé faisait donner à ses filles quelques piètres leçons par un pope ou un desservant. Mais la règle était de les laisser dans une ignorance complète. La main de fer du grand tzar brisa cette coutume; les femmes des dignitaires furent appelées à prendre part aux réjouissances et aux fêtes de la Cour; des châtiments étaient infligés aux timides ou aux récalcitrantes ; la danse devint un art et un des amusements de la haute société ; chacun demanda alors à TEurope occidentale des notions d'une civilisation plus raffinée ; des étrangers et des étrangères furent appelés et se virent chargés de former l'éducation de la jeunesse russe.
Les établissements officiels dont nous avons parlé ne furent créés que sous le règne de Catherine IL Jusqu'alors il n'y avait pas d'autres maisons d'éducation pour les jeunes filles nobles que les pensionnats particuliers, sortes d'internats principalement destinés à la noblesse des campagnes. II n'en exista d'abord qu'à Pétersbourg et à Moscou. Ce n'est que successivement qu'il s'en fonda dans les villes de province. Les pli)s renommés de ces établissements étaient dirigés par des Français et des Françaises qui ne voyaient dans l'enseignement qu'un acheminement vers une plus importante carrière, ou qui en avaient fait une industrie lucrative. Philippe Wigel, dans ses Mémoires si précieux pour l'histoire des mœurs russes,
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nous a décrit le pensionnat que les époux Forceville avaient établi à Moscou il y a quelque quatre-yingt-dix ans. C'était le plus célèbre de vingt établissements semblables. Il se composait de deux divisions, Tune de jeunes filles, l'autre de garçons, administrées collectivement par le couple Forceville. Madame veillait au bien-ôtre matériel des élèves, c*est-à-dire les laissait croupir dans une malpropreté mortelle; monsieur, habile tourneur, s'occupait de façonner dès billes de bois ou d'ivoire. On ne voyait ni livres, ni plume, ni encre dans son cabinet de travail. Il parlait un français incorrect ; il avait passé en Angleterre la plus grande partie de sa vie et il posait pour l'anglomane.
Du reste, parfaitement incapable d'enseigner quoi que ce fût. « Ce que Ton apprenait dans cette institution, raconte Wigel , à part peut-être la danse, je ne saurais le dire. Les maîtres allaient et venaient, n'ayant qu'un souci, celui d'abréger la durée de leurs leçons. Nos soi-disant pensionnats étrangers étaient alors inférieurs aux simples écoles élémentaires; on n'y apprenait en plus que Tétude des langues. »
Vingt aiis après, une parente d'Alexandre Herzen, madame Taijana Passek , atteinte par les revers de fortune de son père, ouvrait, avec le concours de sa belle-mère, une Institution de demoiselles dans une ville de province. Elle avait toujours vécu dans le meilleur monde, mais elle n'avait fait aucune élvid^ ^v
ne se trouvait nullement préparée à sa nouvelle car* rière. Cela ne Tempôcha pas d'enseigner bravement l'histoire, la géographie, la langue française et la mu* sique. « Je procédais comme ma belle-mère, écrit-elle dans ses Mémoires; je citais et développais devant mes élèves des faits de l'histoire ancienne; j*en tirais des conclusions morales que j'appliquais à la vie réelle. Je faisais une chaudei et vive peinture des personnes, des événements, des localités de la Grèce ou de l'Italie, suppléant par l'imagination au manque de savoir. J'entrepris môme de faire un exposé critique des différents systèmes de philosophie alors que je ne les connaissais ni ne les comprenais moi-même... Gomme manuel d'histoire grecque et de géographie ancienne, j'utilisais le Voyage du jtune Anacharsis, le roman historique que Barthélémy publia en 1788. Naturelle» ment, il n'y avait ni ordre, ni cohésion dans mon enseignement; tout se mêlait et ce n'est qu'à force de vivacité et d'entrain que je parvenais à donner le change sur la nature de mes connaissances. Lorsque nous abord&mes l'histoire de Sparte, nous fûmes prises d'un tel enthousiasme pour les jeunes Lacédémoniennes qu'il nous vint à l'idée de les imiter. Nous cherchions à nous endurcir le corps par des ablutions d'eau froide et des exercices répétés; nous marchions pieds nus ; le thé et le vin étaient bannis de notre tabler Quand je songe à cet essai d'éducation, je m'étonne encore maintenant que la santé de mes