‹ Russes & AllemandsChapitre 7 sur 14 · DE L*ÉDUCATION DES FEMMES EN RUSSIE · texte numérisé non relu

DE L*ÉDUCATION DES FEMMES EN RUSSIE

élèves n^ait pas souffert d'aussi dangereuses tentatives. J'entrepris de la môme manière l'enseignement des arts les plus divers, la musique, le dessin, la danse. J'inventais des ballets, j'écrivais des comédies qui servaient à nous divertir mes élèves et moi. »

Voilà des aveux d'une haute franchise; il y en a d'autres encore, non moins intéressants, sur la vie folle que menaient quelques amies de jeunesse avec les* quelles madame Passek avait conservé des relations. C'étaient des amazones hardies que ces amies-là. Lasses de la vie froide et compassée des salons, elles prenaient des habits d'homme, dressaient des chevaux, fréquentaient les cabarets sous des déguisements et ne dédaignaient pas de boire le Champagne à pleine coupe.

Des apparitions de ce genre, il est vrai, tenaient de Texception aussi bien que les institutrices qui s'astreignaient, comme madame Passek, à de grandes dépenses d'imagination pour remplacer les connaissances et les méthodes pédagogiques qui leur manquaient. En général, l'ignorance et l'apathie marchaient de pair; l'instruction donnée dans les pensionnats de demoiselles se réduisait à des bavardages de salon et au programme d'études analysé par Gogol. Du reste les parents ne demandaient pas davantage ; ils n'étaient certes pas difficiles et pouvaient se déclarer satisfaits. Quand les circonstances étaient tout à fait favorables et que les élèves avaient affaire à des maîtres diplômé^^

58 MUSSES ET ALLEMANDS

l'instruction acquise équivalait à la somme de connaissances inutiles que Ton recevait dans les écoles de cadets si décriées des deux résidences.

L'instruction religieuse, que partout ailleurs l'on considère comme une des bases fondamentales de Vé" ducation des femmes, était devenue ici une cause.de troubles particulièrement graves. On sait que la classe la plus élevée et la plus éclairée du clergé de l'Église grecque orthoxe appartient à l'état monacal. Elle se trouve ainsi systématiquement éloignée de tout con-* tact avec le monde laïque. Presque seul, le clergé blanc, c'est-à-dire les pauvres popes, ignorants et méprisés, ont charge d'âmes; l'instruction de la jeunesse est une de leurs attributions. On sait aussi l'énorme difficulté qu'il y a à donner un peu de vie au lourd étalage de formules qui dislingue la religion grecque et à en déduire un enseignement moral. Or jamais cette difficulté ne sera vaincue si le prêtre chargé de divulguer, la doctrine n'est pas relevé de la position inférieure qu'il occupe dans la société et de la sujétion où il se trouve à l'égard du clergé conventuel que Ton appelle le clergé noir (les moines).

A côté des fâcheuses conséquences qui découlent nécessairement d'un tel état de choses, il y a l'al^me profond, infranchissable que le mouvement des idées venues de l'Occident a creusé entre l'esprit qui anime les plus hautes classes de la société et l'esprit théocratique de l'Église orientale. Langues, sciences, ma-

DE l'ÉDUGATION des FEMMES EN RUSSIE 59

nières de penser « de l'Ouest » étaient jusqu'à ces derniers temps tenues en abomination par la partie zélée et passionnée du clergé russe. Dans les splières cultivées, l'antagonisme est absolu entre prêtres et gens du monde. Un pope qui voudrait exercer une influence sur les sentiments de la jeunesse se heurterait chez ses diocésains de quelque rang à des difficultés même matérielles qu'il ne lui serait pas pos&ible de vaincre. Ainsi jamais les élèves ne rencontrent leur maître hors des heures consacrées spécialement à l'instruction religieuse, et lorsqu'il arrive aux ecclésiastiques de franchir le seuil d'une maison, c'est le plus souvent pour aller se morfondre dans une antichambre.

Tout concourt de la sorte à maintenir dan3 le terreà-terre l'éducation des jeunes filles. Jamais d'échappées sur l'idéal ; toujours la perpective du succès extérieur. On ne voit que l'embellissement de la vie ; une préoccupation plus sérieuse serait appelée du pédantisme. <c Nous élevons nos filles, dit un personnage de Gribojedow, comme si elles étaient destinées à devenir les femmes des maîtres à danser et des pitres auxquels nous confions leur éducation. »

La classe moyenne devait se ressentir de l'exemple que lui donnaient les hautes couches sociales. Aussi les institutions fondées par l'initiative des particuliers n'étaient-elles que de mauvaises copies des gymnases impériaux, de même qu'en province nobles et fonctionnaires vivaient dans la servile et plate imitation

des salons à la mode de Newski-Prospect (Pétersbourg) ou du Pont des Maréchaux (Moscou). Ce besoin de contrefaire les allures du grand inonde n'est nulle part aussi développé que dans la classe moyenne de province. Il y est poussé jusqu'à la caricature. C'est une des causes de ruine et de dégradation morale des familles des fonctionnaires.

Jusqu'à une époque toute récente, cette classe était la dernière de la société intermédiaire qui pouvait afficher quelque prétention d'éducation supérieure justifiée par l'apparence. Quant à la classe bourgeoise, c'est-à-dire les marchands et les gens de métier, ils devaient se contenter des écoles élémentaires dont la lecture , récriture et les quatres règle composaient tout le programme. Encore le gouvernement semblaitil ignorer complètement l'existence de ces écoles qui du reste ne se rencontraient que dans les grandes villes et manquaient partout ailleurs. Il est à remarquer que la classe bourgeoise comprenait une catégorie nombreuse de serfs et que la fréquentation d'établissements d'instruction d'un ordre plus élevé leur était interdite par les ukases impériaux de 1827 et du 9 mai 1837.

DE l'Éducation des femmes en russie 61

La force môme des choses amena la destruction du système qui les avait produites. L'état pitoyable de l'instruction donnée aux femmes était si visible, si indiscutable; on s'en plaignait déjà si généralement du temps de la guerre de Crimée, que le ministre de l'instruction publique, Norow, dans un rapport adressé en 1856 à l'empereur, dut reconnaître cette déplorable situation et réclama une réorganisation complète du système scolaire.

Le nouveau plan fut entièrement élaboré en mai 1858, mais on ne put lui faire produire tous ses effets, les pouvoirs publics ne disposant pas des moyens financiers nécessaires. Le ministère s'adressa alors aux provinces, aux communes, aux particuliers ; en vertu d'un statut ratifié par le souverain (1), ils étaient

(1) Ce statut fut modifié le lo mai 1860.

tenus de fonder des gymnases de filles pour l'enseignement supérieur sur le modèle des écoles industrielles, et des pro-gymnases, établissements qui devaient être imités des écoles d'arrondissement (nos écoles urbaines). Les créations nouvelles bénéficiaient du protectorat de S. M. l'Impératrice. Comme la participation de l'Etat à ces entreprises était très limitée et que les administrations locales se trouvaient déjà accablées par des charges multiples, la réorganisation scolaire suivit une marche très lente. La presse s'efforça vainement de soutenir l'œuvre et de passionner le public ; on ne put créer qu'un petit nombre d'écoles. A la fin de 1872, en Russie et en Pologne, on ne comptait que 55 gymnases de filles et 131 pro-gymnases avec environ 25,000 élèves (1).

Les gymnases de filles ont été l'objet d'une réglementation très détaillée. On y mentionne les conditions dans lesquelles doit se faire le choix du curateur, les qualités nécessaires pour obtenir le titre de curateur honoraire, l'autorité à laquelle il appartient de désigner et de confirmer dans leurs fonctions la directrice et les maîtresses des différentes branches, les droits des fondateurs, les droits d'inspection réservés à l'Etat.

Le programme d'études, outre les branches habituelles de renseignement, comprend l'arithmétique et son application à la tenue de^ livres, l'histoire naturelle

(1) Ce soDt les chiffres de la dernière statistique qui ait été publiée relativement à ces écoles.

DE l'Éducation des femmes eh^russie 63

et la physique dans leurs rapports avec l'économie domestique; l'étude des langues étrangères (le français et l'allemand) est facultative ainsi que l'étude du dessin, la danse et la musique.

Tout cela est excellent, d'une prolixité rare peutêtre, mais rempli d'intentions louables, de points de vue larges et de belles théories pédagogiques empruntées à tous les grands pays.

Seulement, ce sont les écoles qui manquent. Et elles manqueront aussi longtemps que la société russe, habituée jusqu'ici à la tutelle permanente du pouvoir et incapable de rien faire parelle-môme, restera abandonnée à sa seule initiative ; aussi longtemps que le& revenus de l'Etat seront absorbés aux quatre cinquièmes par le service des intérêts de la dette publique et le budget de l'armée.

Des cours pédagogiques pour institutrices ont été ouverts à Pétersbourg; ils sont suivis par un certain nombre de jeunes filles qui ont obtenu les certificats exigés à leur sortie des gymnases et désirent se former à la carrière de l'enseignement. Ces cours ont une durée . de deux ans. On n^est pas encore parvenu à créer de semblables établissements dans les villes de province.

Il est à remarquer, à prc^os de la création de ces gymnases russes pour filles, que l'Etat s*est imposé les sacrifices les plus considérables, précisément dans les provinces où ces écoles étaient le moins nécessaires et

où il en existait d'autres (qai, à la vérité, n'étaient pas russes), notamment dans le royaume de Pologne et dans les provinces baltiques (la Livonie, l'Esthonie, la Courlande), riches en écoles de tous genres. Alors que beaucoup de grandes villes dans l'empire ne possédaient que des écoles élémentaires de fîUes, l'Etat accordait une subvention de 14,000 roubles (la plus forte qu*il ait allouée) pour la fondation d'un gymnase féminin dans le cercle de Varsovie.

Si la participation de l'Etat aux efforts tentés en vue d'une amélioration dans l'éducation de la femme est si restreinte, c'est que nous touchons ici à un ordre d'idées et de faits qui ont soulevé en Russie les disputes les plus passionnées. On prétend non sans motif que la retenue du gouvernement s'explique par d'autres causes que les considérations économiques et budgétaires invoquées. L'empressement avec lequel la jeunesse féminine est accourue aux sources d'instruction dont l'accès lui fut subitement ouvert et les dispositions d'esprit qu'elle apporta dès son entrée dans ce nouveau champ d'action, eurent pour effet d'effrayer plutôt que d'encourager les pouvoirs provinciaux.

Le ministère de l'instruction publique se trouvait alors placé sous la direction incontestablement libérale de Golownin (1861-1866), l'adversaire des vieilles études classiques, le partisan des écoles industrielles, qui, dans les programmes des gymnases de garçons, faisait une si large part aux sciences expérimentales. On

DE l'Éducation des femmes en Russie 65

s'empressa de suivre cet exemple dans les écoles de filles des deux résidences et de la province. La presse a^plauciissait vivement à cette émancipation, et l'opinion publique appuyait la réforme. Ce fut par masses compactes que, sous cette influence, les.' jeunes filles de la classe moyenne envahirent les nouveaux établissements; Qt comme les leçons qui y étaient données. ne suffisaient pas à satisfaire leur: soif de connaissances, elles fréquentaient encore les : cours de sciences naturelles et physiques donnés par des professeurs et des savants de tout grade dans les capitales et les villes universitaires. La môme passion, le même exclusivisme que l'on montrait naguère dans la poursuite des intérêts mondains et la condamnation des occupations sérieuses, on rappliquait maintenant aux fortes études, au développement intellectuel et scientifique de la jeunesse. Un grand nombre de femmes, dont la vie jusqu'ici n'avait été qu'une suite de jours consacrés aux futilités de la mode et à l'oisiveté des salons, se prirent tout à coup d'enthousiasme à l'idée de devenir des membres utiles à la société et . les égales de l'homme par le travail, l'activité et l'instruction. On rejeta tout ce qui était règle et coutume; on prit des habitudes presque viriles. Il était indéniable que l'oisiveté, la vanité mondaine, la nullité intellectuelle des femmes de la haute classe comptaient parmi les plaies dé la société russe sous Tancien régime. C'en fut assez aux yeux de la%éktLéTv

Page 1