‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 101 sur 122 · CHAPITRE XVT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVT

LA FIN DE LA GUERRE

Le 5 janvier 1762 était morte la tsarine Elisabeth. Elle avait toujours eu un faible pour Louis XV depuis qu'il avait été question, du temps de Pierre le Grand et Catherine I'^, de faire d'elle une reine de France. C'était grâce à elle surtout, à sa volonté personnelle, qu'avaient pu être renouées les relations entre les deux cours. Elle avait accueilli d'abord les agents de la dif^lomatie secrète, puis avec éclat les représentants de notre dix)lomatie ofïicielle. Elle s'était prêtée avec complaisance au « petit commerce », c'est-à-dire à l'échange de lettres secrètes, que lui avait proposé Louis XY. Son vœu le plus cher avait toujours été de contracter avec la France une alliance plus intime et plus directe, qui l'eût affranchie de la lourde suprématie autrichienne. En toute occasion elle avait manifesté la joie la jjIus sincère de nos succès, un loyal ressentiment de nos revers. Même au temps où elle s'était résignée, ]}0\iv faciliter la paix tant désirée par Louis XV, à ne plus « faire une question » de la Prusse- Orientale, elle insistait pour que la cour de Versailles ne traitât point avec l'Angleterre avant que celle-ci nous eût restitué les colonies perdues. A l'intérieur, son règne fut signalé par les progrès de la civilisation française dans la société russe, la vogue de notre langue, de notre littérature, de nos arts, de nos modes. Si longtemps à l'école des Allemands, la Russie se mettait à l'école de la France, dont elle s'aperçut alors que ceux-là n'étaient eux-mêmes que les élèves. Son Académie des Sciences se peupla de savants français et compta parmi ses membres correspondants V^Uaire, l'auteur

Artilleur.

Uniformes russes. — lO

LA FIN DE LA GUERRE

de V Histoire de la Russie sous Pierre le Grande rédigée sur des notes que lui avait fait fournir Tvan Ghouvalof ; les artistes français étaient déjà nombreux à F Académie des Beaux- Arts. Il y eut à Pétersbourg un théâtre français, dirigé par Sérigny, et sur le théâtre russe, que dirigeait Soumarokof, on jouait des traductions de Corneille, Racine, Molière^ C'est le moment où les Russes les plus distingués viennent achever leur éducation à Paris, comme, après le poète Trédiakovski, Cyrille Razoumovski, le futur président de TAcadémie des Sciences ; où l'ambassadeur de Russie Kantémir est le correspondant ou l'ami de Montesquieu et de nos principaux écrivains ; où l'on voit un Vorontsof, en uniforme de chevau-léger, monter la garde dans les galeries de Versailles; où l'aristocratie commence à adopter le français comme une autre langue maternelle. Le règne d'Elisabeth c'est la préface du siècle de Catherine II, qui sera la période la plus française de l'histoire de Russie. On voit donc que l'alliance avec la France reposait, en somme, sur un fond de sympathies naissantes pour notre fjays.

Tout autre allait être le successeur d'Elisabeth. Ce n'était pas seulement le prince faible de corps et d'esprit, sans instruction et sans culture, l'enfant mal élevé et fantasque, dépourvu d'intelligence et de cœur que d'une plume enfiellée Catherine II nous a dépeint dans ses Mémoires. C'était, chose plus grave aux yeux des Russes, un pur Allemand : il ne se souciait que de son titre de duc de Holstein et dédaignait son titre d'empereur de Russie ; il ne comprenait rien aux Russes, les méprisait ouvertement, prenait plaisir à tourner en dérision leur religion et leurs usages. Pendant toute la guerre contre Frédéric, il s'était affligé des victoires de l'armée russe et s'était réjoui de ses revers : ses sympathies pour la Prusse allaient jusqu'à la trahison; on avait dû l'exclure de la Confé-

1. Consulter le récent livre de M. Pierre de Gorvin (Kroukowski ; sous lo nom de Pierre Nevski, auteur des Danichef) : le Théâtre en Russie depuis ses origines jusqu^d nos jours. Paris, 1890. L'auteur nous dit, en tête de sa préface : « Le Théâtre russe s'est épanoui, s'est développé, s'est perfectionné, sous Tinfluence, presque exclusive, de la belle langue française, des auteurs rançais, du bon goût français. »

rence parce qu'on le soupçonnait d'en livrer les secrets à rennemi, et certains aveux de Frédéric II semblent confirmer ces soupçons.

Il avait conçu pour le roi-capitaine une admiration fanatique, imposait à sa garde holsteinoise les uniformes et les manœuvres en usage dans Tarmée prussienne, menaçait Tarmée russe de la même transformation. Il se croyait sincèrement un élève du grand homme -, mais ce qu'il n'avait pu copier de lui, c'était le génie et le courage.

Les cours alliées savaient trop bien à quoi s'en tenir sur les dispositions dn grand-duc héritier. La correspondance de L'Hôx^ital abonde en traits caractéristiques. Dans une dépêche du 22 mai 1759, l'année de Kunersdorf, cet ambassadeur nous montre le futur Pierre III disant au jeune Schw^erin « qu'il se ferait gloire et honneur de faire une campagne sous les ordres du roi de Prusse et, que s'il était le maître, il ne serait jjas ici prisonnier ». L'Hôpital afïectait de ne pas attacher d'importance à ce propos qui i^artait « d'un cerveau mal timbré ». Mais les cours alliées s'inquiétaient de ces dispositions, la tsarine s'en alarmait. On tenait pour certain qu'elle avait l'intention d'écarter du trône son neveu et de désigner pour son successeur l'enfant de celui-ci, le grand-duc Paul, le futur Paul I^^

Quand on apprit à Versailles que la tsarine Elisabeth était morte et que l'empereur Pierre ÎII lui succédait, on adressa au baron de Breteuil les curieuses instructions du 31 janvier 1762 \ On ne voyait que trois hypothèses à faire : « la première, que le nouvel empereur suivra l'ancien système ; la seconde, qu'il en adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis 5. la troisième, qu'il prendra un parti intermédiaire. » Le baron de Breteuil devait ne rien négliger pour que « la Russie demeurât attachée à la grande alliance ; qu'elle ne rajjpelât point ses armées ; qu'elle ne fît point de paix séparée. — Du reste, ajoutait-on, le plus ou le moins de vigueur

t. A. Rambauo, lnslruciiO)iSy t. II, p. 1S3 ot suiv.

L\ FIN DE LA GUERRE. 373

de ses opérations est un objet subordonné et beaucoup moins important. »

Des trois hypothèses qu^on avait essayé de prévoir à Versailles, ce fut la plus fâcheuse de toutes qui se réalisa.

Pierre III agit tout de suite non en empereur de Russie, mais en duc de Holstein, en Allemand passionné jDOur le grand homme des Allemands.

Frédéric II, quoiqu'il eût fait porter par Keith, le ministre britannique, ses félicitations au nouveau tsar, ne pouvait espérer qu'il retrouverait si complètement en Pierre III les anciennes dispositions du grand-duc héritier: « Car sur quel fondement pouvait-on espérer que la négociation de-Pétersbourg Xjrendrait une bonne tournure ? Les cours de Versailles et de Vienne avaient garanti le royaume de Prusse^ à la défunte impératrice ; les Russes en étaient en paisible possession ; ua jeune prince parvenu au trône renoncera-t-il de lui-même à une conquête qui lui est garantie par ses alliés ? L'intérêt et la gloire qu'une acquisition répand sur le commencement d'un règne ne le retiendront-ils pas ? Pour qui, pour quoi, pour quel motif y renoncera-t-iP ? »

La nuit même qui suivit la mort d'Elisabeth, des courriers partirent du Palais d'Hiver pour le quartier général des diverses armées russes, portant l'ordre de ne pas faire un pas de plus en territoire prussien et de s'abstenir de toute hostilité. Puis apparut au camp de Frédéric II, sous Breslau, Goudovitch, le favori et presque le bouffon de Pierre III. Les paroles qu'il y transmit étaient telles que Frédéric II le salua comme « la colombe de Tarche apportant le rameau d'olivier » . Aussitôt le roi de Prusse enjoignit à ses troupes de ménager les terres des princes d'Anhalt, parents de la nouvelle tsarine, remit en liberté les prisonniers russes et expédia sur Pétersbourg Goltz, avec qui Pierre III s'était lié n'étant encore que grand-duc et auquel il avait fait alors plus d'une confidence. Puis il envoya sur ses traces le comte de Schwerin, qui, fait

Page 1