‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 12 sur 122 · M\8SL.ovsKi, t. I, p · texte numérisé non relu

M\8SL.ovsKi, t. I, p

sultat eût été bien sux)érieur à celui qu'on obtenait alors chez nous, mais il est plus que douteux que Ghouvalof ait pu le réaliser.

Sa principale innovation fut la création de Védinorog (unicorne), sorte d'obusier plus petit et plus léger, qui aurait lancé le projectile à 1 500 toises et qui, de près, i)ermettait de faire un feu très vif de mitraille.

Gomme ces réformes se produisirent au début même des opérations, il s'en fallut alors de beaucoup que l'artillerie régimentaire ou l'artillerie de campagne eussent reçu les lûèces perfectionnées. On dut commencer sans elles. Pourtant le renom de cette artillerie « secrète », de cette artillerie « nouvellement inventée » était grand dans Tarmée russe ; Bolotof n'en parle qu'avec respect et mystère. Il était grand, même en Europe : TAutriclie, pour flatter la tsarine, sollicita la concession d'une pièce nouveau modèle ; au contraire Louis XV, à qui on fit l'offre de lui envoyer, avec la pièce, un ofTicier d'artillerie russe, déclina poliment cette politesse. Il ne lui convenait pas d'encourager « la vanité de M. de Schwalow ». Cette artillerie, dont quelques pièces seulement figurèrent à la bataille de Jsegersdorf, joua un rôle prépondérant et meurtrier dans les batailles suivantes.

Une autre création dont la Russie fut redevable à Cliouvalof est celle du corps du génie militaire, qui, jusqu'à Vauban, n'existait point non plus en France. Ce corps dut comprendre 3 généraux, 10 officiers d'état-major, 66 officiers, 192 conducteurs, 229 mineurs, des élèves-ingénieurs, des ouvriers en tout genre ; au total 1 302 personnes. Les uns étaient dispersés dans les forteresses de l'empire, les autres groupés à Pétersbourg en un polk du génie. En temps de paix, on les employait non seulement aux fortifications, mais aux travaux de topographie, d'arpentage, même aux constructions de tout ordre. En temps de guerre, ils n'étaient pas organisés pour avoir une action sérieuse sur les opérations de campagne ; ils ne reparaissaient que pour les travaux de siège. L'armée envoyée contre Frédéric II ne reçut qu'un très faible détachement du génie, 66 personnes, sous la direction du général du

l'armée IILSSE. 51

Bosquet, un ofTicier d'origine française. Les Russes doivent encore à Ghouvalof la création des archives du génie. Ils savaient déjà construire des ponts de bateaux : ils se servaient de pontons en toile à voile qui semblent de leur invention ; les Prussiens n'avaient que des pontons en cuivre ou en fer.

La plaie de Farmée russe, c'étaient les charrois. Déjà dans les campagnes de Miinicli contre les Tatars de Grimée et les Turcs, on avait pu constater combien elle était peu mobile. Elle était comme noyée dans rimmensité de ses convois. Un simple sergent avait jusqu'à dix chariots, un officier jusqu'à trente; le général Gustave Biren traînait 300 bêtes de somme. Il en fallait aussi pour les simples soldats, pour les blessés et les malades, j^ourles munitions. Sans doute on s'était efforcé de réduire les impedimenta ; mais Tarmée d'Apraxine, pendant la campagne de 1757, traînait encore jusqu'à G 000 voitures. Gomme on n'avait pas tenté d'en faire une classification rationnelle, chaque régiment, chaque compagnie gardait les siennes. Avec les soldats employés à les conduire et les 10 ou 12 hommes que chaque capitaine employait comme ordonnances, plus d'un tiers de l'effectif était immobilisé.

Un autre embarras, c'étaient les chevaux de frise, dits « cavaliers espagnols », dont on persistait à s'encombrer; car, au début, ni l'infanterie russe, ni même la cavalerie régulière n'osaient affronter sans cette barrière le choc des escadrons prussiens. Bolotof les appelle une « défense ridicule », et en effet, dès l'année suivante, on renonçait à cet engin.

Pour les vivres il y avait bien une intendance ayant à sa tête un p7^oviant-meister^ ; mais elle se trouvait pai'fois en face de problèmes insolubles. Les pays qu'on avait à traverser, Prusse, Pologne, Poméranie, étaient trop pauvres pour n'être pas très vite épuisés. Pour faire venir de Russie les convois.

1. On sait que beaucoup de mots allemands, dès le temps de Pierre le Grand, ont passé textuellement dans le vocabulaire administratif ou militaire des Russes : provianl-mcister, feldzeiig-ineister, roUnieistar, landmiLiz, etc.

on se heurtait à l'obstacle des distances infinies, des routes mauvaises et défoncées, de ce sol sablonneux ou argileux où plus tard s'enlizaient les grognards de Napoléon \ des fleuves débordés, ou pris par l'hiver, ou charriant des glaçons. On usa de tous les moyens, réquisitions, marchés par fournisseurs, achats directs. Pour ces derniers, c'était l'argent qui manquait le plus souvent. La question des vivres à se procurer, surtout des fourrages pour une multitude excessive de chevaux et de bêtes de somme, celle des magasins à établir et à défendre, arrêtèrent jjIus d'une fois l'armée et la condamnèrent au piétinement sur place ou à la retraite. Les autres fournitures se faisaient avec la même lenteur. Encore en 1758, pour la camjjagne d'hiver, la majeure partie des soldats n'avaient encore reçu ni touloupes (pelisses en j>eau de mouton), ni gants de fourrure.

Un officier autrichien, qui a vu le camp d'Apraxine à la fin de 1757, a pu dire, sans être de tout point injuste : « On ignore dans une armée russe l'usage et l'utilité des chaiTois de vivres, des fours; on n'y a nulle connais-sauce de la distribution des magasins, de la i3olice d'une armée, des fourrages en règle, de la discipline, de la perception des contributions, des ménagements qu'il faut avoir pour les habitants des pays conquis, de la conservation des hommes, des hôpitaux, etc,^ »

Ce qui paraît avoir été le plus défectueux, c'est le service des hôpitaux et ambulances. Même dans l'armée française on se plaignait du trop petit nombre de médecins et de chirurgiens capables. Combien plus dans l'armée russe! Les malades et les blessés n'avaient pas toujours un abri pour simplement mourir en paix. Les mémoires du prince Jacob

1. Voir les Cahiers du capitaine Coignet (5^ cahier) : « Nous enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jamhes de ce sahle mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient... Parfois il fallait prendre la jambe de derrière pour l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller rechercher l'autre... »

2. Archives des alïaires étrangères de France. Correspondance Russie, t. LIV, pièce 131, nov. 1757.

l'armée russe*

Ghakovskoï, cités i)ar Solovief, nous otfrent des tal)leaux navrants. Ghakovskoï a vu des files de malades, que leurs camarades portaient et rapportaient sur des brancards, quelques-uns à moitié morts, et qu'on renvoyait du grand hôpital, parce que celui-ci regorgeait déjà de malades atteints pour là plupart de fièvres contagieuses. On y était asphyxié par le manque d'air et les miasmes ; on n'osait ouvrir les fenêtres l^arce que le froid aurait tué les convalescents et même les valides. Et ceci se passait à Moscou, au centre de Tempire, uniquement parce qu'environ vingt mille recrues avaient traversé la ville. C'était pire en campagne. Un officier autrichien écrivait en novembre 1757 : « J'ai vu avec horreur les malades qui gémissaient sur l'herbe, sans tentes et sans couvertures. Tontes les places étaient pleines de ces malheureux hommes abandonnés de tout secours. Quelle impression cela ne doit-il pas faire à leurs camarades ^? »

Des régiments de garnison et de la milice territoriale, je ne dirai que peu de mots, puisqu'ils n'ont pris aucune x)art aux opérations de la guerre de Sept ans, sinon par les versements d'hommes qu'ont faits les premiers aux corps de l'armée active. Les troupes de garnison, constituées (1716) par un oukaze de Pierre le Grand, comprenaient 49 régiments d'infanterie, 7 de dragons, plus 4 bataillons et 4 escadrons séparés. Chaque régiment d'infanterie comprenait deux bataillons à 4 compagnies, plus nne compagnie de grenadiers. Cette infanterie était répartie dans les forteresses, à raison d'un régiment ; dans les villes non fortifiées, elle était remplacée par des troupes locales, formées de paysans libres {odnodvorts\j)y de soldats libérés et de quelques gentilshommes,

Les régiments de garnison étaient recrutés par les mômes moyens que ceux de l'armée active. Aussi le gouvernement était-il en droit d'emprunter à ceux-là les soldats les mieux dressés pour les verser dans ceux-ci. Les régiments de gar-

1. Document inédit. Archives des aHalros étrangères de France. Correspondance Russie, t. LIV, pièce 13 1.

nison constituaient à la fois des forces pour la défense à l'intérieur et des dépôts pour l'instruction des recrues.

Cependant on fut très surpris, en 1756, quand on voulut leur emi3runter'des hommes pour former le Co?y s d' observation^ de voir qu'on ne pouvait pas en tirer plus de 7 000 à 8 000 bons soldats. On s'aperçut que l'instruction, de ces troupes avait été fort négligée : par raison d'économie, on ne leur fournissait^ que des soldes et des rations très faibles-, on avait donc dû fermer les yeux sur bien des abus. Les soldats se mariaient; pour vivre, ils exerçaient toutes sortes de métiers, même celui de voleur. Peu d'exercice, jamais de manœuvres d'ensemble. Ces régiments étaient devenus, à la longue, une sorte de garde nationale, et encore très médiocre. On ne put les employer même à escorter les convois. Quanta l'efTectif, qui, sur le papier, se montait à 75 000 hommes, il était réellement très inférieur à ce chiffre. Les régiments de dragons et escadrons séparés n'étaient pas en meilleur point : les polks de Kazan, Orenbourg, Sibérie, n'étaient bons qu'à fournir des escortes, des courriers et à faire le service de la maréchaussée. Seuls le polk de Voronèje et l'escadron de Roslavl purent être utilisés.

La milice territoriale (landmiUz) était répartie en deux fractions : celle d'O Ukraine, employée à surveiller les Tatars de Crimée, et celle d'Outre-Kama, qui surveillait les tribus allogènes du Nord- Est. La première comprenait 28 i)olks du type dragon, c'est-à-dire d'hommes pouvant servir à pied et à cheval; la seconde, 3 régiments de ce tyi3e, ^jlns 1 régiment d'infanterie. Le total aurait dû donner 28 000 hommes. Seuls les polks d'Oukraine purent, dans cette guerre, rendre quelques services sur les lignes de communication et sans presque sortir de leur pays. Ces troupes se recrutaient parmi les Petits-Russiens.

Par tous ces détails, on peut voir que si Tempire, à cette époque, présentait une grande force défensive, il ne pouvait, malgré les chiffres énormes que nous avons alignés, disposer d'une force offensive aussi considérable.

l'armée russe.

Comme la Russie n'avait alors jom- que sur une seule mer, elle n'avait qu'une flotte, celle de la Baltique. Cette flotte se décomposait en deux escadres : celle de Cronstadt et celle de Revel. La première comprenait 14 vaisseaux de ligne i)ortant 954 canons, 5 frégates, une prame et deux galiotes à bombes ; la seconde avait 6 vaisseaux portant 372 canons, 2 frégates, 42 galères. La marine russe ne joua qu'un rôle secondaire dans la guerre de Sept ans. Elle n'eut point à faire sa jonction avec les flottes alliées, ni à combattre la flotte anglaise. Elle dut se contenter de contribuer au ravitaillement de l'armée et de seconder quelques opérations sur les côtes de la Prusse-Orientale et de la Poméranie.

La Russie n'avait pas de ministre de la guerre, pas plus que de ministre de la marine. Au système français d'un « commis » unique et resjjonsable pour chaque département, Pierre le Grand avait préféré l'organisation collégiale. Elle était en faveur dans la plupart des États allemands; chez nous, sous le nom de polysi/iiodie^ elle n'avait pu subsister que quelques mois, au temps de la Régence, lorsqu'on avait substitué aux ministères de Louis XIV un nombre égal de « cours du roi Pétaud ». Au reste, l'organisation collégiale se rattachait aux plus anciennes institutions de la Moscovie : chez les tsars du Kremlin, tout se décidait par des conseils de boïars ; à la te te de chacun des collèges de Pierre le Grand, il y avait un ijrésident assisté d'un vice-président. Même depuis la fondation des ministères, sous Alexandre 1''% le ministre a toujours été assisté d'un tovarichtchy son adjoint ou son collègue.

Sous la tsarine Élisabeth, pendant toutes les campagnes contre Frédéric II, le généralissime de l'armée russe, qu'il s'appelle Apraxine, Fermor, Soltykof, Boutourline, ne prend jamais une décision de quelque importance sans avoir réuni son conseil de guerre. En outre, il est surchargé d'une correspondance quotidienne et multiple avec le Collège de la guerre^ Gomme si ce n'était point assez pour gêner son action, le grand-chancelier Bestoujef, qui veut tout voir et tout faire par lui-même, qui veut diriger l'armée et la marine comme la

police intérieure et la diplomatie, a eu Tidee de créer la Conférence, Elle est composée de généraux et de dignitaires civils siégeant à Pétersbourg -, elle a la prétention de tracer au généralissime son plan de campagne, de lui prescrire ses marches et contre-marches, de déterminer à quel moment il doit éviter ou livrer la bataille.

"C'est à elle que ce chef suprême doit adresser rapports sur rapports, demander avis sur toutes les éventualités, soumettre tous ses projets, expliquer tous ses actes, en un mot, demander la permission de vaincre. Gomme l'armée se trouve à mille ou quinze cents kilomètres de la capitale, avant que la permission ait pu être demandée à Pétersbourg et revenir au quartier général, tout l'aspect de l'échiquier militaire s'est modifié. L'ennemi qu'on pouvait battre a trouvé jour à se dérober, la place qu'on espérait surprendre a eu le temps de se ravitailler, l'occasion, cet oiseau sur la branche, s'est envolée, et souvent l'armée russe se trouve en si fâcheuse situation que c'est maintenant l'autorisation de ne point se laisser couper ou écraser qu^il faudrait solliciter à Pétersbourg. D'autre part, les membres de la Conférence, délibérant à ime telle distance du champ de bataille, s'ingéniant à deviner toutes les hypothèses qai peuvent se présenter au généralissime, oublient précisément celle qui va devenir une réalité, ne connaissent qu'après coup la vraie disposition des armées belligérantes, l'effectif sincère des forces russes, l'état des magasins et des parcs de munitions. Les plans qu'ils adressent à leur subordonné militaire sont pleins de contradictions, d'incohérences, de prévisions d'avance démenties, d'impossibilités et de chimères. Le généralissime, placé entre cette Conférence qui délibère au loin et ce terrible roi de Prusse qui agit tout près, si prompt en ses résolutions et si rapide en ses mouvements, est comme paralysé. Il n'ose s'avancer, par crainte de ne pouvoir reculer à temps 5 il redoute les occasions de vaincre. Rien n'a été plus nuisible aux armées russes pendant cette guerre, rien n'a plus contribué à les épuiser en marches et contre-marches, à rendre stériles leurs succès, à faire avorter les victoires en retraites inexplicables.

l'armée russe.

La Conférence, cette création hybride de Bestonjef, qui subordonna les opérations de la guerre aux incertitudes de la politique de cour, est le digne pendant de ce fameux Ilof- Kriegsrath autrichien qui, pendant les campagnes de la Révolution, a été pour les Impériaux un institnt de revers et une académie de défaites. En face d'un Frédéric II ou d'un Bonaparte, c'est une grosse infériorité pour un général que de recevoir les recettes à victoire dans un pli venu de Pétersbourg ou de Vienne,

Les soiu^dos divisions qui travaillaient la coalition de 1756, les intrignes du Palais d'hiver, la tutelle exercée sur le commandement par la Conférence, voilà ce qui contribua le plus à faire de Jsegersdorf et Kunersdorf des victoires sans lendemain .

CHAriTRE III

l'entrék en campagne de l'armée russe. 1757

La Russie avait été prise au dépourvu parle «renversement des alliances » de 1756. Tant que le grand-chancelier Bestoujef avait cru i)Ouvoir compter sur les subsides de TAngleterre en môme temps que sur le concours militaire de l' Autriche, tant que la guerre contre Frédéric II ne lui avait semblé devoir être qu'une simple « diversion » sous le nom et avec l'argent d'une puissance étrangère, il avait donné peu d'attention aux réformes que réclamait l'état de l'armée.

La défection de l'Angleterre, qui transportait à Frédéric II l'appui de ses subsides et de sa flotte, le tira brusquement de sa quiétude. Les Collèges de la guerre et de la marine déployèrent une activité tiévreuse : coup sur coup se succédèrent, s'accumulèrent, parfois se contrarièrent les oukazes de réforme sur la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, les irréguliers, l'armement, la tactique, l'intendance, bref, toutes les branches du service de terre et de mer.

La nouvelle du traité de Versailles (1*"' mai 1756) qui apportait à la coalition contre Frédéric II le concours de la France, de la Suède, de leurs clients dans l'Empire germanique, avec l'assurance que la Pologne serait passivement docile et la Turquie tout à fait tranquille, rassurèrent le cabinet de Pétersbourg.

Toutefois, dans l'automne de 1753, on pouvait redouter encore que Frédéric II ne prévînt la Russie par une conquête de la Gourlande. Les armées de la tsarine étaient fort loin encore de se trouver sur le pied de guerre. En septembre, on apprit à Pétersbourg la soudaine irruption de Frédéric dans

Carte I

Page 1