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OPERATIONS EN PRUSSE - ORIENTALE

RAM B A l/D -RUSSES £T PRUSSIENS

l'entrée en campagne de l'armée russe. 59

réleclorat de Saxe. La haine et la crainte qu'inspirait le roi de Prusse s'en accrurent encore. On hâta les préparatifs. Le 30 septembre*, le feld- maréchal Ain^axine fut nommé généralissime et le 16 octobre il recevait l'ordre de marcher à la frontière. Quant à la guerre, elle ne fut déclarée que près d'une année a^jrès, par le manifeste du 16 août 1757.

Mais qu'était-ce que cette frontière ? Qu'on se rappelle combien l'Europe de l'Est, en 1756, était singulièrement découpée. Le long de la Baltique, la Russie allongeait, comme un bras, ses provinces d'Esthonie et de Livonie; sur une profondeur i)lus mince encore, se terminant en cette étroite langue de terre où est situé Memel, courait au-devant d'elle la province de Prusse-Orientale ; mais ces deux jjointes de territoire que projetaient l'une contre l'autre les deux monarchies ennemies ne se joignaient même pas par leur sommet : entre elles s'interposaient la Gourlande et Sémigalie, pays vassaux de la Pologne. Puis, à supposer que la Prusse-Orientale fût tout entière au x>ouvoir des Russes, ils ne pouvaient en sortir, pour envahir les autres provinces de Frédéric II, qu'en traversant encore des territoires neutres. La Prusse-Orientale, détachée du reste de la monarchie, formait comme un îlot, borné au nord par la Baltique, à l'est i^ar la Gourlande, au sud jjar la Pologne, à l'ouest par la Prusse-Occidentale ou Prusse polonaise, avec ses deux républiques municipales, Ijresque indépendantes, de Dantzig et Thorn, maîtresses de la basse Vistule. Le théâtre de la guerre, à la fin de 1757, formait donc une bande de terre sans profondeur, resserrée entre la Baltique et la masse des territoires polonais : sur cette bande se succédaient la Livonie russe, la Gourlande autonome, la Prusse ijrussienne, la Prusse polonaise, la Poméranie jjrussienne.

Donc l'armée russe, pour envahir la plus orientale des provinces de Frédéric, avait à franchir deux frontières et ne

1. J'emploie toujours les dates nouveau style et non Vancien style, généralement employé par M. Masslovski. Au xviiio siècle, la dillérence entre les deux calendriers est du 1 1 jours ; le 30 septembre nouveau style correspond au 19 septembre russe. Au xix© siècle, la dillérence est de 12 jours.

pouvait rencontrer les forces ennemies que sur le front le plus étroit. Pour tomber dans le flanc de la masse centrale, X)rincipale, des territoires de Frédéric II, — Poméranie prussienne, Brandebourg, Silésie, — il fallait parcourir au moins cinq cents kilomètres de plus, et tout le temps en territoire polonais. Aujourd'hui, les monarchies russe et prnssienne sont devenues limitrophes tout le long d'une frontière très développée, très tourmentée et tout artificielle : à cette époque elles n'étaient limitrophes sur aucun point 5 du nord au sud, une zone de territoires neutres, Gourlande, Lithuanie, Pologne, les séparait; il y avait une grande distance entre leurs villes les plus rapprochées dans le nord, Riga et Memel ; il y avait une distance énorme entre les deux places les plus rapprochées dans le sud, Mohilef sur le Dniéper et Francfort sur rOder. Il a fallu les trois partages de la Pologne, puis le remaniement de 1815, pom^ mettre en contact ces deux grands États militaires; en acquérant Tun Posen et Tautre Varsovie, ils ont supprimé entre eux une distance moyenne de cinq ou six cents kilomètres.

La Pologne de 1756, formée de territoires polonais, lithuaniens et russes, n'offrait d'ailleurs aucun obstacle au passage des armées d'Elisabeth. Son roi était l'électeur de Saxe, Tallié de l'Autriche et de la France. Si, en droit, la Diète j)olonaise ne subordonnait pas sa politique à celle de la cour de Saxe, en fait elle la subissait. Il n'y avait pour ainsi dire pas d'armée polonaise : du moins elle ne comprenait jjas 12 000 hommes, mal instruits et mal disci^jUnés. Encore cette armée, en grande partie, n'était-elle ni nationale ni royale; chaque voïévode, chaque castellan, chaque seigneur puissant, étant le maître dans son gouvernement, dans son château ou dans sa seigneurie, était également le maître des forces qui y étaient cantonnées. Il les utilisait d'après ses vues et intérêts particidiers. L'armée n'était pas une force publique. De même pour les villes, surtout pour celles de la Vistule, chacune pourvoyait à sa défense comme elle l'entendait : Thorn, Varsovie, Posen furent occupées sans difficulté par les Russes ; Dantzig réussit à tenir ses portes fermées. On ne ressentait

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pas de la même façon, dans toute la Pologne, riiumiliation d'un tel rôle : les i)opulations de TEst, de langue russe et de religion orthodoxe, avaient pour les Russes dos sympathies, tandis que les catholiques de la vraie Pologne leur témoignaient de rindifférence ou de riiostilité ; les villes de la Vistule, sortes de colonies allemandes et ijrolestantes en pays slave, avaient des sentiments plutôt prussiens. Sauf quelques manifestations arrachées à la Diète par le zèle des ministres de France, la Pologne, pendant cinq années entières, se laissa occuper et traverser par les colonnes russes. La Pologne était un corps énorme, mais désorganisé et sans force.

A cette invasion pacifique elle n'opposa guère d'autre résistance que celle de ses forets, de ses cours d'eau et de ses marécages. Les Russes trouvèrent la terre jjlus rebelle que ses habitants.

Dans la guerre entreprise parla coalition contre Frédéric II, l'objectif sj)écial de l'armée russe devait être naturellement la province de Prusse-Orientale, alors complètement isolée, par la Prusse polonaise, du reste de la monarchie prussienne. De son côté, Frédéric II avait compris que ce n'était pas là, dans cette province excentrique, qu'on pourrait lui porter le cou]3 décisif : les champs de bataille de Silésie, de Bohême, de Saxe, de Westphalie, au cœur de l'Allemagne et du continent européen, avaient à ses yeux une bien autre importance. Il avait donc rappelé de la Prusse-Orientale les meilleures troupes.

Cependant l'État de Frédéric II était une si merveilleuse puissance militaire que môme en cette province lointaine, négligée et presque sacrifiée, même sur ce théâtre de guerre qu'il regardait comme secondaire, il se rencontra des généraux et des officiers qui eussent été au premier rang dans d'autres armées eurojoéennes, et des troupes qui, poiu' être de qualité relativement inférieure, n'en soutinrent pas moins l'honneur du nom prussien. Si l'artillerie était la « i^artie honteuse de cette i^etite armée », si l'infanterie présentait des régiments de valeur très inégale, la cavalerie se montra

là, comme aillem^s, bien montée, bien équipée, bien dressée et pleine d'entrain.

Le feld-maréchal Hans von Lehwaldt, gouverneur et généralissime, était né en Prusse-Orientale, d'une famille originaire du Brandebourg. 11 s'était formé à Técole du vieux Dessau et avait acquis ses grades et ses cheveux gris sous le drapeau royal. 11 était brave, loyal, honnête, de mœurs sévères, avec des seiitiments religieux. C'est en 1751 que ce vieux soldat de soixante-six ans fut récompensé de ses services pendant la guerre de Succession par le bâton de feld-maréchal. Gomme il paraissait avoir plutôt les qualités d'un subordonné que d'un commandant en chef, le roi lui avait confié le gouvernement d'une province qui, suivant toute apparence, n'avait aucune invasion à craindre, étant loin de l'Autriche et près de la Russie, alors si pacifique. Le gouvernement de Prusse-Orientale devait être pour Lehwaldt un lieu de retraite et comme une honorable sinécure. Quand le roi s'aperçut enfin qu'il s'était trompé dans ses prévisions i^olitiques, il dépêcha là-bas le général de Goltz, un de ses aides de camp, officier instruit et bon tacticien, pénétré des maximes du roi-capitame et qui devait suppléer par ses conseils à l'insuffisance présumée du maréchal.

Lehwaldt comptait parmi ses lieutenants : Rûsch, un Transylvain qui, passé au service de Prusse, y apportait l'ardeur du sang hongrois ou roumain, et qui, à la tête des hussards noirs, se rendit fameux par l'impétuosité et même la témérité de ses charges-, Schorlemer, Malachowsld, le prince de Holstein, Platen, Plettenberg, Finck de Finckenstein, merveilleux généraux de cavalerie; Dohna, intrépide chef d'avant-garde 5 Manstein, Manteuffel, Below, Kanitz, Kalnein, Gohr, et d'autres moins illustres, qui menaient l'infanterie.

Le chef que la tsarine allait opposer à Lehwaldt était le feld-maréchal Stépane Feodorovitch Apraxine. 11 n'était point en faveur à la cour, était mal vu des Ghouvalof, les hommes du momenty qui l'empêchaient de parler à l'impératrice. C'était pourtant un courtisan -, mais ses succès remontaient à l'époque

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de Catherine V% puis au règne d'Anna Ivanovna. On Taccusait de lâcheté i)arce qu'un jour il avait reçu un soutllet de Razoumovski, Tépoux morganatique de la tsarine ; mais qui donc, à sa place, evit osé en demander raison ? Assurément ce n'était pas un caractère à la romaine. Il était gros, même chargé d'embonpoint jusqu'à la difformité : Hasenkamp ^ fait de lui une sorte de Falstaif. A cinquante ans il était resté galant, même un peu débauché ; il était devenu encore plus ami des plaisirs de la table.

Le Voyageur de R'uja prétend s'être longtemps entretenu avec lui et avoir constaté qu'il n'avait point l'instruction théorique nécessaire dans une si haute charge : il prenait peu de souci de ménager les hommes et les chevaux ; il se dirigeait en tout par les conseils du général-major Weymarn, qui précédemment avait été l'aide de camp du maréchal Keith. Il est vrai que nous avons ici le témoignage d'un Allemand qui exalte un Allemand aux dépens d'un Russe.

Parmi les lieutenants d'Apraxine, outre Krasnochtchokof et les chefs kosaks, citons Lapoukhine, Matvéi Liewen, Fermer, Brown, généraux en chef; le prince de Galitsyne, deux autres Liewen et Tolstoï, généraux-lieutenants; Roumiantsof, Villebois, prince Lubomirski, généraux-majors.

Vassili Abrahamovitch Lapoukhine, au dire du Voyageur de Riga, était « en fait de guerre l'homme le plus innocent du monde », passant ses journées à manger, à boire et à jouer. Nous savons déjà qu'il croyait à la sorcellerie. Ces défauts, s'il les eut réellement, ne lui firent point tort aux yeux des siens. Il était un des chefs les plus aimés de l'armée : très religieux, dévot et môme superstitieux, enclin aux pressentiments, nous le voyons dans la nuit qui précéda la bataille de Jsegersdorf, où il devait trouver la mort, faisant célébrer des ofiices dans sa tente et veillant en prières*.

Matvéi Liewen, d'une famille baltique, était, avec Wey-

1. Ostpreussen nnler dem Doppelaar , Kœnigsberg, 1806. Très précieux pour tout ce qui s'est passé en Prusse-Orientale.

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